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ARCATURES SOCIOLOGIQUES

L’autre enfance, froissée

© D. R.

Chronique de : RABEH SEBAA

“L’enfance est l’âge d’or des questions. Et c’est de réponses que l’homme meurt.” Henri Michaux

Demain, des millions d’enfants s’engouffreront dans les bras râpeux de l’école. Pour un nouveau périple, qui sent l’encre et la craie. Accompagné de quelques déconvenues en ardoise. D’autres resteront à l’extérieur. Transis. Loin des classes. Loin des cours de récréation. Loin des cris joyeux et désordonnés. Loin des cahiers neufs, habillés de jaquettes bariolées. Loin des bûchettes et des jetons colorés. Et des livres qui portent encore les étreintes fraîches des imprimeurs. Ces enfants resteront disséminés, dans les dédales incertains des rues. Des enfants hagards, stupéfaits, égarés et oubliés. Qu’on peut croiser fortuitement. Aux premières lueurs matinales ou à la tombée de la nuit. Aux abords des cafés ou aux alentours des marchés. Le regard absent, sous une fausse détermination. Traînant à bout de bras quelques chewing-gums rabougris. Un paquet de mouchoirs en papier, vaguement mâché. Ou une éponge malingre sur le point de rendre l’âme. Tellement elle s’est compromise sur les peaux fanées de quelques tacots, étonnés de rouler encore. Des guimbardes, qui datent du néolithique, se faufilant péniblement entre nids-de-poule tenaces et dos d’ânes coriaces. Ces enfants les connaissent bien. 

Des enfants livrés aux bras ballants des chemins faussement croisés. Forcés de survivre à l’indifférence d’une société qui les a abruptement dénudés de leurs rêves graciles. De leur insouciance infantile. Les jetant dans la fosse commune de l’oubli. Ces enfants, qui vous collent au regard le temps d’un feu rouge, ne vous reverront jamais. Ils ont fini par avoir la vocation de l’évanescence. Dépossédés de toute velléité de s’inscrire dans l’arithmétique désossée de l’existence. Ou dans les nécessités inventoriées d’une société sans conscience. Sommés d’habiter les méandres et les sinuosités de l’errance. Ils tentent de meubler piètrement les heures pâles de ce qui leur tient lieu de journée sans consistance. S’agrippant de toutes leurs forces aux parois lisses d’un semblant de vie. Qui leur tourne un dos obstinément roidi. L’école n’est plus, pour eux, qu’un vague souvenir. 
L’autorité parentale, la chaleur familiale, la tiédeur amicale, de maigres réminiscences. Des souvenirs trop chétifs, pour remonter le moindre escalier de la moindre souvenance. Des enfants qui sommeillent parfois dans quelques cages d’escaliers édentés. Enlaçant chichement des sacs de pain rassis. Quand ils ne fouinent pas dans quelques poubelles débordantes de saletés et d’incivisme. À la recherche de restes de journaux chiffonnés. Vendus au kilo. Au moment où d'autres s’égosillent à pleins poumons dans les allées commerçantes. Pour décider de la destinée efflanquée de quelques bourses en plastique. Ces poches à victuailles, auxquelles ils ont rarement accès. Ils savent ce qu’elles peuvent contenir. Et à quel prix. Ils savent aussi à qui elles sont destinées. Et qui en est irrévocablement privé. Ils savent parfaitement qui a trimé pour les remplir. Une fois par mois. Et qui peut se permettre de les engrosser, plusieurs fois par jour. Ces gamins ont l’œil triste, mais vif. La curiosité fureteuse. Ils sont un peu la mauvaise conscience d’une société oublieuse. La note acide dans un univers fade, couard, plat et insipide. Faussement peuplé d’âmes repues, croyantes, dévotes et brandissant constamment la religion comme bouclier. Pour se planquer. Lâchement. Ou donner des leçons de morale à ces gamins, pour lesquels l’école est depuis longtemps finie. Ou alors, n’a jamais commencé. Livrés trop tôt aux classes de la rue. Qui leur apprend à exhiber maladroitement leurs babioles ratatinées. Ou à louer leurs faibles forces pour quelques rachitiques pièces de monnaie. Des gamins qui font plusieurs fois le tour de la ville. Avant de se mettre carrément à mendier. À accoster toutes les voitures. Ou des passants affreusement mal lunés. Des gamins livrés à tous les aléas. Et aux incertitudes les plus amères de la vie. À la lâcheté épaisse de leurs aînés. À l’impassibilité de tous ceux qui ont démissionné. Ceux qui ne se sentent nullement concernés par ces restes d’enfance, férocement froissés. Par leur destinée cruellement tracassée. Par leur désœuvrement ostensiblement embarrassé. Exposés à toutes les agressions et à toutes les perversions. 
Dans une société qui se voile les yeux. Face aux affres de l’enfance abandonnée. Qui se fout suprêmement de sa maltraitance. De ses insupportables souffrances. Et de son insoutenable pénitence. De là à évoquer les stades de développement de la personnalité de l’enfant, ou prononcer seulement le nom de Piaget, c’est s’embarquer tout droit pour une autre galaxie. Pourtant, les études sérieuses en psychologie montrent clairement combien ces périodes peuvent être décisives dans la croissance, l’affermissement et la consolidation de la personnalité de ces enfants. Dans le développement de leur intelligence. Quand ils ne sont pas immergés dans le cœur pourpre de cette infernale béance. Qui les expose souvent aux aléas de toutes les perversités. Et tout d’abord aux bestialités et aux brutalités de la pédophilie. Ce mot qui doit être clairement et distinctement écrit et prononcé. 
Devant des oreilles faussement chastes. Et des bouches hermétiquement cousues. Un mot tu, nié, récusé, refusé et scotomisé. Une réalité qu’on veut effacer. Un phénomène sociétal qu’on veut gommer. Comme continue de l’être le martyre de ces autres gamines. Les innombrables filles-mères. À peine sorties de l’enfance. “L’enfance, ce grand territoire d’où chacun est sorti !”, comme disait Antoine de Saint-Exupéry, l’auteur du Petit Prince. Des filles à peine sorties de ce vaste territoire. Des filles à peine pubères. Laissées impitoyablement à leur insondable misère. Aux supplices de leur impénétrable cauchemar. Ces gamines sont stigmatisées pour avoir bafoué on ne sait quelle morale. Pour dédouaner on ne sait quelles traditions. Et pour sauver on ne sait quel honneur. Elles sont sommées d’habiter le silence. Elles sont absentes de nos faméliques consciences. Elles sont niées. Elles sont bannies. Elles sont ignorées. Rejetées et immanquablement insultées. Tapageusement excommuniées. Pour avoir osé transgresser l’établi de la fausse vertu. L’ordre de la crasse hypocrisie. Qui désigne ces gamines par leurs bébés. Par naturels ou illégitimes. Quand ce n’est pas par un mot qui rappelle une espèce de chiots sans pédigree. Comme si ces créatures, à peine nées, étaient responsables de leur destinée. Comme si ces enfants d'enfants avaient choisi de naître dans l’inconstance. 
Dans la marginalité et la défiance. Et comme si leurs génitrices enfantaient génétiquement de la déviance. Toutes ces gamines qui ont aimé. Ou qui ont été, violemment, violées. Ces filles fragiles qui ont été trompées. Toutes ces filles qui ont été abandonnées. Toutes ces filles de la déchirure. Toutes ces gamines de la brisure. Toutes ces filles de la meurtrissure. Toutes ces filles sont des êtres à part entière. Que l’égoïsme et la veulerie des hommes ont précipité dans l’enfer. Les abysses de l’opprobre, de la honte, de l’infamie et dans les bras de l’ignominie. Ces hommes indignes que personne ne blâme. Ces fiers-à-bras que personne ne condamne. Tous ces hommes qui se pavanent en bombant le torse. Qui se vantent de leur exploit. L’exploit de salir. L’exploit de trahir. L’exploit de fuir.
Dans une société qui cultive l’esquive, les contournements, les ricochets, les biais et les travers. Les chuchotements étouffés et les susurrements avalés. Car tout le monde sait. Tout le monde connaît l’étendue des drames de ces filles et de ces garçons privés d’enfance. Mais tout le monde fait semblant d’ignorer. Tout le monde se dérobe, se cache. Un condensé d’hypocrisie sourde qui habite confortablement au creux des rapports ordinaires. 
Au sein des familles. Et dans les échanges en société. L’hypocrisie érigée en valeur essentielle. L’hypocrisie comme constante référentielle. Alors que ces drames de l’enfance continuent à se développer vertigineusement. Faisant de plus en plus de victimes indignement abandonnées. Victimes de parents incestueux. Ou poussés brutalement à la prostitution. Traumatisés par les violences des attouchements répétés. Ou les déchirements entre parents alcooliques hébétés. Ces enfants sont les premières victimes expiatoires. La proie des pernicieux pédophiles. De libidineux pervers ou d’incurables violeurs versatiles. Des gamins et des gamines qui vivent leur tourment dans une solitude terrorisée. Sur fond d’indifférence généralisée. Ou de complicité banalisée. Des violences qui marquent leurs corps frêles d’empreintes inoubliables. Et de souillures impérissables. De griffures à l’âme, de césures et de brisures. Qui feront d’eux les porteurs aphones de muettes mais indélébiles blessures.

 


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