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L’Autre Algérie

Le complot ou la maladie du maquis éternel

© D.R

Par : Kamel DAOUD
Écrivain

Lu hier un titre de presse : “Une équipe algérienne de football qui a su résister aux complots.” Étrange et fascinante maladie de l’âme 
vide : en Algérie, tout est aujourd’hui complot (aux premières années de l’indépendance tout était “union” et “unification”). Complot interne, externe, latéral. Le soupçon, en mode lierre et mauvaises herbes, pénètre les esprits et on s’empresse de scruter les frontières avec des jumelles, de multiplier les manœuvres aux frontières, de capturer des infiltrés, d’arrêter des contrebandiers de chambres froides, et d’appeler à l’union contre l’invasion, la vigilance contre la traîtrise, les armes contre le “marocain universel”. Tous retombés, fictivement, dans le centre délirant du monde, d’un monde, alors qu’un gaz hilarant gondole la surface du pays et fait tomber les maisons. On hystérise un point lumineux au ciel, une boîte de conserve flottant dans les eaux (un sous-marin israélien), l’équipe de foot est une épopée contre les complots, etc.

Encore plus fascinants, les titres des journaux sur les campagnes électorales en France : on y lit que toute la France ne parle, songe et ne se réveille ou ne s’endort que sur la question algérienne, comment battre, combattre, détruire ou user de l’Algérie et du souvenir algérien. Quand on est à Paris ou à Londres, entre feuilles mortes, gens pressés et pierres froides, on ne peut que sourire, malheureux, de cette vanité de se croire au centre de la vie de l’autre, au cœur de son cœur débattant. Est-ce faux ? Non : l’Algérie est un thème de campagne. Mais si lointain, si mineur, si anecdotique face au pain, aux allocations, aux politiques sociales, à la migration et à la disqualification internationale. Dans le culte du déclin, en vogue en France, l’Algérie a le statut de mots croisés pour les vieux retraités ou les vétérans. Un thème de campagne centrale en France ? Il faut être Algérien d’Algérie pour le croire, en faire sa “une” ou ses analyses et, indirectement, en nourrir ses vanités et ses misères de représentation de soi. 

Le véritable sentiment est celui de la tristesse : voilà un pays dont l’échelle de grandeur et de visibilité est indexée à l’amplification abusée de ce qui se dit ailleurs (et d’ailleurs si peu) et qui, faute de sens et d’épopée, en fabrique dans ce délire autocentré sur soi cette mythologie du “plus grand peuple, la plus grande guerre de décolonisation, la fierté, le culte des indépendances, l’objet des jalousies internationales, etc.”. De leur tombe, mes ancêtres sourient, désœuvrés et stériles : quelle indépendance et quelle épopée quand on en est encore à construire des routes moins bonnes que celles des romains il y a des siècles ? Quelle indépendance quand à chaque inondation l’opposition crie que c’est la Faute du Régime, que le Régime crie que c’est la faute des complots et que les islamistes crient que c’est celle des femmes nues et que personne ne s’occupe de ne pas jeter son paquet de cigarettes vide dans l’avaloir de sa ruelle ? Mais ce n’est pas encore le fond de la tristesse, le centre le plus caverneux des feuilles mortes. 

Il faut encore creuser : si aujourd’hui le “complot” est un mot plus répété que “liberté” ou “travail”, c’est parce qu’on se sent vide, qu’on est coupé du monde, autoconfiné depuis des décennies, incapables de croiser un étranger sans reprendre les armes, esseulé et sans lien. C’est le creux de l’absence qui sert à l’eau des fantasmes. Alors, seul, isolé et sans cordes de tendresse ou de curiosité, on comble le tombeau par les chimères. Tout devient complot, machinerie, sournoiserie : la crise de la pomme de terre, le Maroc, une défaite de football, l’histoire, la parole d’autrui. Tout s’explique par la théorie de l’ennemi derrière “les mers”, dans le pays, dans le bureau, sous la même paupière. Fascinante maladie de l’altérité, confession vive et douloureuse sur l’impuissance à guérir de l’effacement, à faire confiance ou à construire une souveraineté d’actes et de capitaux, à dialoguer, à aller vers, à revenir de, à vivre les communautés et les différences et à faire son chemin sans refaire ses guerres. Un pays en guerre. 

Difficile à visiter, enfermé, sans visas dans les deux sens, sans touristes, sans souvenir clair du reste du monde, imbibé de sang et de bavardages, soupçonneux et exalté, sceptique et fier. Un extraterrestre piéton y ferait moins scandale qu’un touriste norvégien par sa présence. Comment veut-on alors que le complot n’y fleurisse pas comme le discours le plus généralisé ? Un pays devenu un maquisard alors que beaucoup de guerres ne sont que souvenirs d’autrefois. Solitude mythique de la sentinelle alors qu’il n’y a plus ni désert ni Tartares. Seulement des ombres et des routes si mal faites. Réveillons-nous ! Car le reste du monde existe et il n’est ni bon ni mauvais, mais dépend de nos ouvertures et de nos ambitions. Le reste du monde n’est pas une menace, mais une occasion d’aller plus loin que ses peurs, de s’enrichir, de négocier et de vivre. Et l’étranger n’est pas une menace, mais une occasion d’être soi et l’autre à la fois.


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