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Nacer Djabi, sociologue, à “liberté”

“Le ministère du Travail a dévié de sa fonction”

©D. R.

Dans cet entretien, le sociologue Nacer Djabi dénonce les dernières mesures prises par la tutelle à l’encontre des syndicats et livre son analyse sur les mutations des luttes syndicales.

Liberté : Quelle analyse faites-vous, aujourd’hui, du monde du travail en Algérie ?  
Nacer Djabi :
Le monde du travail, en Algérie, est à plusieurs vitesses. C’est un monde divisé en trois segments essentiels : le secteur économique et industriel public, le secteur économique et industriel privé et les fonctionnaires de l’État. Le secteur industriel public, qui a comme patron l’État, est, syndicalement, représenté par l’Ugta. C’est un syndicalisme très social, axé sur la couverture syndicale et sociale et, surtout, sur la sécurité de l’emploi. C’est un secteur plus ou moins stable et fermé sur lui-même. Le secteur économique industriel privé est, quant à lui, plus proche de l’informel que du formel. Dans ce secteur, il n’existe quasiment aucune couverture syndicale, avec une couverture sociale très faible, alors que la sécurité de l’emploi est absente. C’est un secteur laissé-pour-compte où les travailleurs vivent dans la précarité. Le patronat privé ne veut pas de syndicat. Pourtant le secteur privé représente 60% du marché national de l’emploi. La situation est, ainsi, paradoxale : au moment où le privé se développe, il refuse la syndicalisation et la couverture sociale. En outre, le privé recrute davantage de jeunes ouvriers et de femmes. Ces derniers n’ont aucune expérience syndicale, ce qui constitue un vrai handicap pour le monde du travail en Algérie. Le patronat algérien vit encore au XIXe siècle. Il veut une démocratie et des institutions modernes, d’une part, mais, de l’autre, il refuse le syndicalisme. Les fonctionnaires d’État représentent, quant à eux, la catégorie de travailleurs se trouvant, aujourd’hui, dans la meilleure situation, et ce, grâce à l’émergence des syndicats autonomes dans plusieurs secteurs (santé, éducation et administration).

Ces dernières années, les fonctionnaires semblent de plus en plus s’imposer sur la scène syndicale. Comment expliquez-vous cette mutation ?
Même avec un long retard, les fonctionnaires ont fini par croire qu’ils sont dans une position de force. Car, traditionnellement, ils n’étaient pas dans la revendication. Avant, ils devaient leur promotion à la politique et avaient un esprit individualiste. C’est d’ailleurs un phénomène très intéressant à surveiller : comment le fonctionnaire est-il passé du politique au syndical ? Le fonctionnaire était la main politique de l’État. C’était le fonctionnaire qui faisait les
élections, soit en se présentant, soit en participant. Maintenant, il s’oriente davantage vers la revendication syndicale. Mais encore une fois, au niveau national, les fonctionnaires ne sont pas dans une position de force.

Justement, comment interprétez-vous ces mesures ?    
À travers ces mesures, le ministère du Travail donne la preuve de trop, qu’il a dévié de sa fonction. Il est devenu un outil politique alors qu’il devait être un outil social au service des travailleurs et pour l’intérêt de l’Algérie. Au lieu de s’occuper de cela pour le bien des Algériens et surtout de ceux qui se trouvent dans une situation de précarité ou qui peuvent y tomber facilement, il opte pour le harcèlement des syndicats autonomes. Au lieu d’aider le mouvement syndical, syndicats autonomes et publics confondus, de s’ouvrir sur le monde syndical, de propager l’idée syndicale et d’imposer les lois de la République, le ministère demande aux syndicats le nombre de leurs adhérents et leurs numéros de la Sécurité sociale. Aujourd’hui, il faut dire qu’il y a une agressivité des pouvoirs publics. Il me semble que c’est lié aux enjeux politiques du moment, à la situation économique du pays, mais aussi, essentiellement, à la nature des élites politiques au pouvoir et les élites du pays, en général, qui sont d’un autre âge. Elles ne connaissent pas le monde du travail et, parfois, l’agressent. Ces élites ont subi une autre socialisation et croient qu’elles peuvent construire une Algérie moderne sans les syndicats, sans les ouvriers, donc, sans les classes populaires et, surtout, sans l’organisation de ces classes. Or, les grandes nations économiques sont, d’abord, de grandes nations sociales et syndicales.

Entretien réalisé par : Farid Abdeladim

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