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Le Nobel de littérature n’est pas Maghrébin : entre Mohammed Dib et Abdulrazak Gurnah

© D. R.

Cette année 2021, en décernant le prix Nobel de littérature à l’écrivain tanzanien Abdulrazak Gurnah, un écrivain peu connu, plutôt méconnu par le lectorat général et même dans les milieux des libraires, par ce choix, l’Académie suédoise nous a mis devant une question majeure et perturbante : c’est quoi une belle littérature ? Une autre littérature. Avec cette liberté de choisir, loin des sentiers battus, l’Académie nous a poussés à revoir le statut de l’écrivain et à revisiter le sens philosophique et sociologique de la littérature, loin des best-sellers et des écrivains qui habitent les plateaux des télévisions.  
Je pense que l’Académie suédoise, après le scandale MeToo qui l’avait entachée et le choix raté du chanteur Bob Dylan en 2016, est de nouveau en marche. Elle s’est remise de ses blessures. Loin de toutes les prophéties journalistiques, le jury a choisi un écrivain et non pas un éditeur, ni un best-seller avec un chiffre de ventes souvent gonflé !
Le jury a justifié son choix en l’écrivain Abdulrazak Gurnah par sa façon d’écrire la colonisation, “pour son récit qui ne compromet pas les effets du colonialisme et le sort des réfugiés bloqués entre cultures et continents”.   
Pourquoi le rêve d’un lauréat du prix Nobel de littérature maghrébine est lointain ?      
Bien que la littérature maghrébine dans sa totalité ou presque soit axée, depuis les années cinquante, sur le phénomène de la colonisation et sur le choc des civilisations à travers l’immigration, elle n’a pas pu, jusqu’au jour d’aujourd’hui, attirer l’attention du jury du prix le plus prestigieux dans l’histoire des prix littéraires. 
À mes yeux, il y a certains facteurs qui sont à l’origine de ne pas voir, au moins dans les années proches, un écrivain maghrébin ou arabe sur le podium des lauréats et lauréates du prix Nobel de littérature : 
1- Le rapport qui lie l’écrivain à l’Histoire nationale avec toutes ses amertumes est souvent noyé dans la nostalgie et la sacralisation du passé. L’écriture est sous le poids d’un nationalisme enveloppé dans un drap d’autosatisfaction historique !
2- Dans la littérature maghrébine, le rapport à la politique est saisonnier et idéologique. Notre écriture littéraire baigne dans cette obsession du politique, ou une obsession contre le politique. Et le politique se résume dans l’image du pouvoir des décideurs.
3- Dans la poésie comme dans le roman, notre rapport au colonisateur est basé sur le règlement des comptes et non pas sur une philosophie de la défense des libertés et des droits humains universels. Souvent, il y existe une confusion entre le colonisateur et autrui. Le colonisateur et l’étranger !
4- Dans notre littérature, l’écriture est souvent politiquement religieuse, religieusement politique. Philosophiquement parlant, le religieux est positif, dans la littérature, quand il est lié à la méditation sociale ou individuelle, à la spiritualité linguistique ou au questionnement philosophique. Mais dans notre littérature, le religieux est souvent politique et le politique est souvent religieux.   
5- Notre littérature maghrébine détient un rapport ambigu et conservateur à la problématique de la liberté individuelle et à la liberté de la femme. Nos écrivains, en général, célèbrent l’image de la mère, dont le lait maternel est sacré, et passent en silence moraliste l’image de la femme l’épouse, l’aimante, l’amie, la copine ou autre. Le portrait dressé pour la femme est partagé entre la mère et la pute, et basta !    
6- Le rapport à la philosophie. Notre littérature maghrébine me paraît pauvre dans sa dimension philosophique. D’ailleurs, la philosophie a toujours été l’ennemie numéro un dans l’histoire de la pensée arabo-musulmane. Elle y demeure. 
7- Nous constatons une sorte d’autosatisfaction littéraire, francophone ou arabophone, fermée sur elle-même. Notre écriture n’est pas assez ouverte sur les expériences littéraires universelles. Cela a fait de notre littérature une littérature locale sans ouverture sur le monde pluriel.  La littérature africaine subsaharienne a su comment conjuguer le local et l’universel. La souffrance locale et le rêve humain et humaniste. 
8- Certes, il y existe d’autres facteurs qui barrent la route vers le prix Nobel de littérature aux écrivains maghrébins et arabes. À mon humble avis, le seul écrivain maghrébin qui avait la chance de décrocher ce prix, c’est Mohammed Dib, décédé en 2003. 
Il est le littérateur qui a pu partager les valeurs humaines locales, politiques philosophiques et esthétiques avec les valeurs universelles, dans un style renouvelé et en permanence révolutionné. Parmi les écrivains d’aujourd’hui, à mes yeux, Boualem Sansal avance à pas mesurés vers une écriture qui est à l’écoute du monde et que, ainsi, le monde écoute.

 


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