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Pr LyÈs Rahal, DG des Services de santé au ministère de la Santé

“Le personnel médical est au bord du burn-out”

© Louiza Ammi/Liberté

Le professeur Rahal affirme que dans dix wilayas, les taux d’occupation des lits  d’hospitalisation  varient  entre 65  et  85%.  Tipasa, Blida et Boumerdès sont utilisés comme des bases-arrière pour Alger qui disposait, jusqu’au 9 novembre, de 841 places encore libres. Il craint une saturation réelle des hôpitaux si le nombre des Covid+ poursuit sa courbe ascendante.

Liberté :  Le  nombre  de  cas  positifs  au  Covid-19  ne  cesse d’augmenter. Les hôpitaux sont-ils en mesure de prendre en charge une masse de plus en plus importante de malades ?
Pr Lyès Rahal :  La  plus  grande  problématique,  actuellement,  est effectivement le flux des malades. Le 22 octobre, nous avons comptabilisé 3 000 patients hospitalisés pour une infection au nouveau coronavirus. Ils représentent, pour nous, le quart des personnes admises en structures sanitaires à l’acmé de la première vague au mois de juillet. À cette date repère, nous avions enregistré presque 12 000 hospitalisations.

Nous sommes passés, du début à la fin du mois d’octobre, d’un taux d’occupation des services dédiés au Covid-19 de 14 à 27% au niveau national, soit du simple au double. En allant dans le détail de ces 27%, nous avons individualisé dix wilayas, dont le taux d’occupation des lits réservés aux patients Covid-19 varie entre 65 et 85%. La wilaya d’Alger est un grand indicateur en la matière. 

Justement, Alger possède le plus grand volume d’habitants et le plus grand nombre de Covid+. Pouvez-vous faire un point de la situation ?
Au début du mois d’octobre, entre 700 et 800 lits étaient gardés exclusivement pour la Covid. C’était suffisant à cette période-là, car l’épidémie amorçait une courbe descendante. Il fallait reprendre, par ailleurs, les activités des autres pathologies (consultations et actes chirurgicaux), que nous avions reléguées au second plan. Dès que nous avons constaté un rebond des cas, nous avons su que nous serions rapidement dépassés par le nombre des malades à hospitaliser.

Nous avons réuni, le 22 octobre, les présidents des conseils scientifiques et des conseils médicaux en présence des directeurs de tous les établissements hospitaliers de la capitale. Nous leur avons demandé de mobiliser 2 004 places d’hospitalisation et 250 lits de réanimation. Je peux vous dire que nous avons dépassé cet objectif en obtenant 2 141 lits. Vous deviez savoir qu’uniquement 10% de patients nécessitent une intubation et doivent, en conséquence, être admis dans un service de réanimation.

Tous les autres lits, réservés aux patients Covid+, sont dotés d’une source d’oxygène. Le 9 novembre, 842 lits étaient toujours vacants à Alger. À titre d’exemple, l’hôpital pédiatrique de Belfort, où nous avons mobilisé 30 places pour les enfants Covid+, enregistre 0 patient. Nous avions 35 lits en réanimation dans ce CHU. Nous en sommes aujourd’hui (mardi 10 novembre, ndlr) à 87 places. 

Comment expliquez-vous les échos qui parviennent des citoyens sur le manque de places dans les hôpitaux ?
C’est le dilemme induit par la prise en charge des patients Covid en sus des malades relevant d’autres spécialités. Sachez que nous sommes en train de solliciter une spécialité difficile : la réanimation. En même temps, le flux des accidentés de la route, des traumatismes crâniens, des tumeurs, des femmes enceintes n’a pas baissé. Il faut les prendre en charge.  Un hôpital peut effectivement être saturé à cause du rush d’un instant et d’un défaut de coordination. 

Le ministre de la Santé, de la Population et de la Réforme hospitalière a instruit les DSP (directeurs de la santé et de la population, ndlr) d’assurer la coordination entre les différents hôpitaux.  Si un professionnel de la santé signale le manque de places dans un service ou une structure sanitaire précise, c’est à la DSP de trouver un lit d’hospitalisation ailleurs. 

Eu égard à une situation difficile et inquiétante, nous ne sommes pas obligés d’hospitaliser les résidents les Covid+ algérois au Chu Mustapha, mais nous sommes astreints de leur fournir une offre de soins dans n’importe quel établissement hospitalier à Alger ou dans une autre ville. 

Je dois reconnaître que nous n’avions que quinze lits vacants en réanimation le 9 novembre. Nous augmentons les capacités au fur et à mesure. Nous récupérons les lits des patients non Covid (des opérés notamment) que nous pouvons faire sortir sans risques sur leur état de santé. Les wilayas de Tipasa, de Blida et de Boumerdès servent de bases-arrière pour Alger. Nous hospitalisons tous les jours des patients dans les hôpitaux de ces villes, dont le profil épidémiologique n’a pas changé.

Nous mettons en place une stratégie d’offre de soins adaptée aux bilans quotidiens. Mais viendra un jour où si les citoyens ne prennent pas réellement l’épidémie au sérieux, il n’y aura plus de places dans les structures hospitalières. Nous augmentons les capacités d’hospitalisation, jusqu’à atteindre les limites. 

Aucun système de santé au monde ne peut supporter une affluence aussi grande de malades. Nous sommes en train de subir les effets d’un séisme quotidien. Un autre paramètre doit être pris en compte : les professionnels de la santé sont au bord du burn-out. Ils sont au-delà de leur endurance. La guerre contre l’épidémie ne doit pas se faire uniquement à l’intérieur de l’hôpital, mais en amont, en extérieur, par une prise de conscience collective du risque épidémique. 

Nous espérons que le réaménagement des horaires de confinement de 20h à 5h du matin fléchisse la courbe des contaminations. Il faut assurer le respect du protocole sanitaire dans les institutions de l’État, notamment l’école. À mon avis, il faut s’axer sur la sensibilisation des enfants. Ils changent généralement les habitudes de leurs parents.

Qu’en est-il du manque d’oxygène signalé dans les hôpitaux ?
Bien sûr qu’il y a une tension sur l’oxygène, car nous sommes confrontés à une demande accrue sur les hospitalisations. Je vous certifie, néanmoins, qu’il n’y a pas eu de décès à cause d’un manque d’oxygène. Jusqu’à aujourd’hui, le problème d’indisponibilité de l’oxygène ne se posait pas. Lorsque le niveau de l’oxygène atteint une certaine limite de réserve, l’alarme du générateur se déclenche automatiquement, et c’est là que les patients paniquent. Je vous cite l’exemple de Jijel.

Le DSP a expliqué que le camion de Lindegaz est tombé en panne. Il a fallu trois heures pour déplacer la citerne dans un autre engin. Entre-temps, on a crié à la catastrophe. Il y a, certes, des insuffisances dans la prise en charge des patients dans les hôpitaux. Nous les corrigeons progressivement. 

Sur quels critères, des services spécialisés, tels que l’orthopédie, la diabétologie, la neurochirurgie et la néphrologie, sont sollicités pour libérer des lits au profit des Covid+ plutôt que d’autres ?
Les missions du ministère de tutelle dans une stratégie de lutte contre l’épidémie sont définies : requérir un nombre de lits dans les hôpitaux. L’organisation interne incombe au directeur général de l’établissement hospitalier, soutenu par son conseil scientifique. Nous accompagnons les décisions des gestionnaires en fournissant les équipements de protection aux professionnels de la santé.
 

Propos recueillis par : SOUHILA HAMMADI


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