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Nacer Djabi, Sociologue

“Le peuple a rompu avec le système”

© Archives Liberté

Dans cet entretien, le sociologue Nacer Djabi, analyse les résultats du dernier référendum pour la Constitution. S’il est admis que les grandes villes, la Kabylie et la diaspora sont traditionnellement réfractaires aux différentes élections, il retient, comme nouveauté, le rejet massif du scrutin dans des régions, comme les Hauts-Plateaux et le sud du pays, qui ont pourtant constitué jusque-là le réservoir électoral traditionnel du régime. 

Liberté : Le référendum pour la révision de la Constitution a été marqué par  un  taux  d’abstention  historique.  Comment  analysez-vous  les résultats de ce scrutin ? 
Nacer Djabi : J'ai toujours défendu l'idée selon laquelle le mouvement de contestation citoyenne, le Hirak en l’occurrence, a réussi à changer profondément les Algériens, et de manière positive. Il n'a pas, en revanche, réussi à transformer le système politique en place qui, en dehors de quelques retouches formelles ici et là, continue de camper sur sa logique à lui, réfractaire à tout changement.

Le régime en place a tenté de présenter l'annonce des résultats “réels” du référendum comme un gage de sa bonne volonté, en affirmant la vérité aux Algériens, comme l'a fait l'Autorité nationale indépendante des élections (Anie). On essaie de nous convaincre que le système, en acceptant le taux historique d'abstention, que le système a rompu avec les anciennes pratiques frauduleuses lorsqu’il s’agit des urnes. Pis encore, le discours officiel a présenté ces résultats, malgré le taux d’abstention, comme étant “halal” pour paraphraser Mohamed Charfi, président de l’Anie. 

Ce que le régime refuse de reconnaître, c’est que les Algériens, dans leur majorité, comme le démontre encore une fois la dernière échéance, sont convaincus que les élections, dans le cadre du système en place, ne peuvent pas être la solution, encore moins un instrument de changement. Ce n’est pas une nouveauté. Le peuple a rompu avec le système depuis plusieurs années, certes à des degrés différents, et selon les conjonctures et les générations, mais la rupture est là, devant nous.

À la lumière de ces résultats, on peut conclure que le taux d'abstention est pratiquement le même, dans les grandes villes, en Kabylie ou encore dans la diaspora algérienne à l'étranger qui a connu de profondes transformations ces dernières années. Le réservoir électoral s’aligne de manière éclatante sur la logique de l'opposition. Même dans les Hauts-Plateaux et le sud du pays, où les populations participent traditionnellement aux échéances électorales, l’abstention prédomine. La majorité des populations de ces régions a boudé l'urne.

C'est une nouveauté qui ne manque pas, de ce point de vue, de nous renseigner sur l'étendue de la profondeur de la rupture entre gouvernants et gouvernés. Pas moins de six wilayas, Ghardaïa, Ouargla, Ilizi, Djelfa, Laghouat et Tindouf ont enregistré des taux d’abstention historiques. Si cette tendance se vérifie lors des prochains scrutins, cela voudra dire que le régime aura perdu sa base sociale (Hauts-Plateaux et le Sud), en plus de la Kabylie et de la diaspora traditionnellement acquises à l'abstention.
  
Le président Tebboune a obtenu plus de 4 millions de voix lors de l’élection présidentielle du 12 décembre 2019, alors que 3 millions d'Algériens ont voté lors du référendum. Cela constitue-t-il, selon vous, un recul dans le réservoir électoral du Président ? 
Je ne pense pas que la question est liée ici à la personne de Tebboune en tant que président. Il s'agit d’une tendance de rejet liée au système politique en place qui, soit dit en passant, a perdu ses capacités à mobiliser les électeurs à travers ses instruments traditionnels comme les partis acquis à sa cause ou encore à travers ce qu'il appelle la société civile par laquelle il tente d'étouffer la vie partisane dans le pays.

Certes, il faut attendre que les prochains scrutins confirment cette tendance mais on peut d'ores et déjà, à la lumière des données publiées par l’Anie, concernant notamment les six wilayas sus-citées, que le régime a perdu des régions jusque-là stratégiques pour lui. À cela s'ajoutent 12 wilayas, dont Biskra, M'sila, El-Oued, Jijel ou encore Béchar où le “non” l'a emporté avec un taux dépassant le taux national en termes de refus. 

Les islamistes sont divisés entre ceux qui ont voté pour la Constitution, ceux qui ont opté pour le “non” et ceux qui ont boycotté le scrutin. Comment interprétez-vous l'attitude électorale des islamistes ?
La carte politique en Algérie est diversifiée comme c'est le cas dans d'autres pays. C'est dans cette diversité qu'on trouve les islamistes et d'autres forces conservatrices. Un courant d'extrême droite commence à apparaître avec force ces dernières années. Ses propositions ressemblent à celles de l'extrême droite qui existe en Europe ou en Amérique. 

Ce courant se concentre sur les volets racial et culturel à travers la recherche de la pureté raciale qu'il tente de trouver dans l'Histoire, parce qu'il ne croit pas à la diversité et à la pluralité que vivent le monde et l'Algérie. La crise du nationalisme et la faiblesse de la gauche peut expliquer l'émergence de ce courant d'extrême droite qui s'est développé dans les réseaux sociaux à travers lesquels il s'exprime par le biais de batailles qui peuvent parfois aller jusqu'à la menace du tissu social et culturel du pays.

Je pense que ce que nous vivons est une période de crise politique de l'État-nation dans le domaine intellectuel et pas uniquement politique. Cette crise s'exprime par la montée de ces courants exclusivistes et par la disparition du consensus politique et intellectuel entre les Algériens. Cela est le résultat de contraintes qu'on ne peut pas évoquer longuement comme la crise du nationalisme algérien, qui ne mobilise plus comme avant. Pour revenir aux détails du référendum, il ne faut pas oublier que les données ne laissent pas apparaître la sélection sur la base d'orientation politique ou partisane. 

L'Algérie ne dispose pas d'instituts de sondage capables de nous éclairer sur le comportement électoral sur la base de l'appartenance partisane comme c'est le cas dans d'autres sociétés. Cela n'aide pas à créer un débat politique et intellectuel rationnel susceptible de nous aider à dépasser nos nombreux écueils. On ne peut pas non plus faire une lecture rationnelle des élections.    

La mouvance islamiste a été un des perdants de ce scrutin. Cette échéance a-t-elle signé la fin de l’influence de ce courant ?
Si vous désignez la période des années 1990, dominées par un courant islamiste radical, représenté par le Front islamique du salut (FIS), je crois que cette période est révolue et il est difficile d'imaginer un retour, du moins dans la configuration qu'on a connue. Il ne faut pas oublier que la société a beaucoup changé. Même ce qui reste des représentants de ce courant ont changé.

Ils ne représentent plus des organisations, mais plutôt des groupuscules, voire des individualités, dont certaines sont infiltrées, isolées ou en conflit.  Ces personnes n'ont pas encore fait de lecture sérieuse de leur expérience politique de sorte à tirer les leçons. Il faut aussi savoir que le fait de rester longtemps à l'étranger et la difficulté de travailler en liberté pour certains de ses éléments a compliqué la situation de ce courant qui connaît des fractures plus profondes, ce qui a conduit à son affaiblissement. 

Il ne faut pas oublier que l'islam politique que représente l'école des Frères musulmans est faible et vit des crises multiples après les multiples fractures qu’il a connues et son incapacité à produire de nouvelles figures intellectuelles et politiques. Paradoxalement, la période du multipartisme et les participations aux gouvernements ont aggravé son image après l'apparition de figures corrompues en son sein. Cela a propulsé des dirigeants du second et troisième rangs, avec des niveaux limités et leur incapacité à convaincre, à occuper le devant de la scène politique.

La crise que connaît l'école des Frères musulmans qui connaît des défis importants dans son pays de naissance, l'Égypte, et dans l'Orient, en général, et les conflits que vivent les courants religieux dans le monde aggravent la faiblesse du courant islamiste, ici en Algérie, comme cela se passe également après les transformations opérées en Arabie saoudite. Cette faiblesse va aggraver la situation du courant salafiste qui dépendait de ce pays après le revirement opéré par Mohamed Ben Salmane.

Qu'en est-il du réservoir électoral du pouvoir ?
Tous les indicateurs fournis par la vie politique depuis le début du Hirak et les résultats du référendum démontrent que le régime politique est perdu, sans base. Cette situation peut avoir de graves conséquences politiques sur les institutions de l'État et non seulement sur le système. Cela plonge le pouvoir dans une crise, puisque les élections constituent pour lui un risque.  

Comment analysez-vous le rejet massif du référendum constitutionnel en Kabylie qui a, faut-il le rappeler, rejeté la présidentielle du 12 décembre 2019 ?
La Kabylie a exprimé, par différentes manières, y compris par les élections, son lien avec la dimension nationale, même lorsqu'elle boycotte. La Kabylie a choisi la revendication comme moyen d'intégration nationale. L'esprit de revendication indique, au contraire, que cette région est concernée par ce qui se passe dans tout le pays.

Cela ne semble pas plaire à certaines forces politiques à l'image de celles qui sont présentes dans les institutions qui ont tenté de provoquer (la Kabylie) avec de vieux sujets comme la question de l'emblème amazigh ou l'interdiction des marches des enfants de la région de rejoindre la capitale pour participer à des marches.

De mon côté, je pense que l'Algérie a résolu la question berbère et se dirige vers l'édification d'une nation forte basée non seulement sur des aspects politiques, mais également sur des questions plus profondes comme celle de la démographie à travers les mariages et les relations tissées par l'activité économique et autres. Cela fait peur aux forces conservatrices qui ne sont pas habituées à ce niveau d'intégration nationale. 

Pensez-vous qu’Abdelmadjid Tebboune peut poursuivre ses missions comme président de la République sans se sentir dans une position de faiblesse ?
Après le référendum et sa maladie, M. Tebboune n'est plus ce qu'il était. 
Cela va influer négativement sur lui, d'autant plus qu'il n'est pas chanceux depuis son arrivée au pouvoir dans les conditions que l’on sait.
 

Réalisé par : Mohamed IOUANOUGHÈNE ET Karim BENAMAR

 


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