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Le commandant Azzedine au Forum de “Liberté”

“Le pouvoir a été usurpé en 1962”

À l’occasion de la commémoration du 51e anniversaire du 19 Mars, décrété fête de la Victoire, Rabah Zerari, alias commandant Azzeddine, était, hier, l’invité du Forum de Liberté. Une opportunité pour revisiter une date déterminante dans le long cheminement de l’Algérie vers son Indépendance.

Parmi les nombreux compagnons de lutte du commandant Azzeddine, présents hier dans les locaux de notre journal, il y avait Amar Mohamedi, présenté comme le premier wali d’Alger. “C’est ce monsieur qui, lors de la passation de pouvoirs en 1962, avait reçu les clés de la capitale remis par le préfet de l’époque, Vitalis Cros. Son nom a été gommé de l’histoire officielle”. Le ton est donné. Pour le commandant Azzedine, il s’agit de “rétablir la vérité” sur l’une des pages les plus sombres de notre histoire contemporaine à savoir l’été 62, une période trouble qui n’a pas fini de livrer, à ce jour, tous ses secrets. Il faut dire que de janvier 1962 jusqu’à cet été “fatidique”, le commandant Azzedine aura à jouer, dans la capitale, les premiers rôles. “La solution militaire était impossible tant pour la France que pour nous. Notre objectif était surtout politique, à savoir l'indépendance nationale”. Réfutant l’idée selon laquelle il aurait rejoint le pays sur “initiative personnelle”, l’ancien officier de l’ALN a rappelé qu’il avait reçu “un ordre écrit” de la part du président du GPRA, Benyoucef Benkhedda, afin de réorganiser la Zone autonome d’Alger (ZAA). “S’il est vrai que nous voulions en découdre avec l’OAS, notre mission était surtout d’organiser la défense citoyenne de la ville”.
Le commandant Azzedine ne se doutait pas que cette mission allait s’avérer très ardue et même contrariée par “des alliances intéressées”, et le jusqu’au-boutisme de certains qui n’hésiteront pas à verser le sang des Algériens. “Des usurpateurs se préparaient à l’extérieur pour prendre le pouvoir”.  Azzedine, qui reconnaît lui-même avoir recruté à Alger des “Marsiens”, ces combattants de la 25e heure qui ont rejoint, sur le tard, la Révolution, s'interroge sur le chiffre actuel d'un million de moudjahidine. “Nous les avons recrutés pour quadriller la population et empêcher l'OAS de passer à l'action. Nous ne pensions pas que leur nombre serait aussi considérable notamment dans les zones d'Alger et d'Oran. Durant la Révolution, il y avait tout au plus 500 combattants et 40 000 hommes de l'armée des frontières”. Pour restituer le contexte politique au lendemain de l’Indépendance, l’invité du Forum de Liberté a dû revenir sur “le conflit latent” entre le GPRA et l’Etat-major général (EMG).
Pour être plus explicite, Azzedine abordera longuement l'affaire du “lieutenant Gaillard”, révélatrice, selon lui, de la “conspiration” qui se tramait dans les coulisses. Cette affaire qui avait mis aux prises l’EMG au GPRA a commencé par l’interception à Oued Mellègue, en territoire tunisien, d’un avion militaire français en opération. L’aéronef venait de bombarder des écoles de formation militaire des troupes de l’ALN. Le pilote, le lieutenant Gaillard, qui s’était éjecté, avait été capturé et placé au secret par la direction de l’EMG. Les autorités françaises ont alors fait pression sur le gouvernement tunisien afin de libérer, au plus vite, le captif. Tunis a, donc, demandé au GPRA de lui remettre le prisonnier. Le président, Habib Bourguiba, s’était montré à ce sujet intransigeant. Il menaçait même de couper les vivres aux Algériens en Tunisie. “Deux des trois “B”, en l’occurrence Abdelhafid Boussouf et Lakhdar Ben Tobbal, deux ministres du GPRA, avaient alors exigé de l’EMG, la libération de l’aviateur français”. Ce litige prendra, selon Azzedine, une tournure dramatique quant à la suite des évènements. L’EMG entrera alors en dissidence contre le GPRA. Et le conflit entre les deux entités deviendra “ouvert”. “Cet épisode venait en fait d’inaugurer le cycle infernal de la légitimité des armes qui perdure jusqu'à aujourd'hui encore”.

“Khouk tnah ?”

Pour ponctuer son récit d’une anecdote “symptomatique” du goût immodéré du “colonel” Boumediene pour le pouvoir pour lequel il travaillait, semble-t-il, d’arrache-pied, Azzedine a révélé que l’ancien président lui avait annoncé qu’il avait ramassé un pactole de 5 milliards de centimes pour subvenir à toute éventualité même en cas d’embargo tunisien : “Crois-tu que ton frère est idiot ? (khouk tnah ?)”, lui aurait-il demandé l’air malicieux. Pour souligner qu’il n’était pas spécialement obnubilé par le pouvoir, le commandant Azzedine a révélé alors les liens privilégiés qu’il avait avec le défunt Boumediene dont il était “le premier adjoint” : “J’aurais pu venir dans ses bagages si je voulais le pouvoir.” Azzedine avoue toutefois avoir été “éjecté” par ce même pouvoir et que lui et ses compagnons ont été battus à plate couture car trop “idéalistes”. La lutte pour la prise de pouvoir va vite se transformer en un conflit sanglant qui opposera des Algériens entre eux “notamment les hommes de Yacef Saâdi, de l’armée des frontières contre les éléments de la Wilaya IV”. Aussi, dès le 27 juillet 1962, il renonce à la tête de la ZAA et à l’action politique et militaire cédant la place aux “spéculateurs de tou acabit” et à la “course aux biens vacants qui venait d’être ouverte”. “Le sang a coulé, les Algériens criaient ‘Sebâa s’nin barakat’ (7 ans, ça suffit !). Même l’armée française menaçait d’intervenir”.
Invité à donner un bilan des victimes de l'été 62, le commandant Azzedine s'est contenté d'affirmer que “même s'il y a eu un mort, il faut le mettre au pluriel”. Et des morts “de trop”, il y en a eu tellement. “De ces morts-là, on n’en parle jamais. Ce sont les oubliés de l’histoire officielle”. “Baroudeur” devant les Français et “grand peureux” devant les Algériens dont il dit avoir été très “économe” de leur sang, Azzedine semble très remonté contre l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) qui occulte délibérément le sacrifice de milliers d’Algériens. “On ne connaissait pas le régionalisme durant la Révolution”. Le premier à avoir instauré en Algérie, selon lui, cette “mentalité rétrograde” et qui a pris, ces dernières années, de grandes proportions dans le pays, “c'est le président Ben Bella quand il avait proclamé, à tort, que nous étions Arabes !” “Un révolutionnaire quand il se trompe, il fait couler du sang”, regrette-t-il.  S'agissant de la réhabilitation “unilatérale” de Messali Hadj, le commandant  Azzeddine reconnaît que ce dernier a joué un rôle positif avant de trahir la Révolution. Il comparera même “le père de la nation” au Maréchal Pétain, voué aux gémonies à ce jour en France. “Il fallait ouvrir un débat national à ce sujet”, a-t-il déploré. S’attaquant aux “idées reçues”, Azzedine s'inscrira en faux contre l'idée rabâchée de “la valise ou le cercueil”, “une invention de l'OAS” pour justifier et accentuer le départ massif des Européens. “C'est l'OAS qui a poussé les pieds-noirs vers un suicide collectif. Ceux qui avaient la conscience tranquille sont restés”. Pour le commandant Azzedine, ces départs suscitaient, au contraire, les pires craintes chez la population musulmane qui, dès lors, s'interrogeait  sur le fonctionnement ultérieur du pays. S’agissant de l’écriture de l’histoire récente de notre pays, le commandant Azzedine a regretté les velléités de certains historiens qui ont tendance à présenter la Révolution Algérienne comme “un panier à crabes”. Il citera nommément Mohamed Harbi qui était pourtant l’un de ses compagnons de lutte. Enfin, la Révolution algérienne ayant été menée à son but ultime, on se demande aujourd’hui quelles péripéties pourraient encore amoindrir son aura. Il n’y en a pas ! Même les errements de l’été 62 sont intervenus une fois l’indépendance acquise. Des dérives qu’il faut mettre sur le compte de l’Algérie post-coloniale.


M C L