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A la une / Actualité

Saïd Boukhelifa, président du Snav et expert international en tourisme

“Les agences de voyages parasitaires doivent disparaître”

©D. R.

Dans cet entretien, le président du Syndicat national des agences de voyages (Snav) condamne l’arnaque des agences de voyages dont ont été victimes des touristes algériens, cet été, ainsi que l’assassinat d’au moins quatre estivants sur des plages algériennes. Cela, tout comme il livre sa vision pour la relance du secteur du tourisme dans le pays.

Liberté : La présente saison touristique a été émaillée par plusieurs incidents aussi bien au niveau national qu’à l’international. Il a y eu, notamment, le bruit fait, en Tunisie, par certains touristes algériens qui se sont plaints des conditions d’accueil. D’autres accusent certaines agences de voyages de les avoir arnaqués. Au pays, outre les conditions d’hébergement décriées, les touristes locaux se plaignent de l’insécurité dans les stations balnéaires. Comment expliquez-vous cette flambée d’incidents ?
Saïd Boukhelifa :
Effectivement, jamais de mémoire touristique, depuis mes débuts en février 1975, il n’y a eu autant de graves incidents, aussi bien au niveau national qu’international, en un seul été. Il faut souligner que les drames et le chaudron étaient latents depuis les cinq dernières années. Néanmoins, cette année, le bilan est macabre avec quatre meurtres commis par des plagistes et des parkingueurs sur nos plages, à Oran, à Béjaïa, à Skikda et à Boumerdès. Les victimes, toutes tuées pour des faux problèmes de parasol ou de place de parking, ont payé, en réalité, pour la mauvaise gestion de nos stations balnéaires. Même maintes fois clamé par ministère de l'Intérieur, certaines communes continuent toujours d’attribuer à des truands potentiels l'autorisation de commercialiser des espaces sur les plages. Encore une fois, jamais de mémoire touristique depuis 1975, je n'ai eu à lire de morbides nouvelles dans la presse, pour les mêmes motifs, dans tout le bassin méditerranéen. Nous sommes, désormais, les précurseurs de ce genre de crimes inédits, gratuits, vils et lâches. Des vacances qui se terminent en cauchemar. Je présume que cette fois-ci, le ministère de l'Intérieur, des Collectivités locales et de l’Aménagement du territoire, en premier concerné, et le ministère du Tourisme, concerné en second, même indirectement, car l'organisation des plages, l'hygiène et la sécurité n’étant pas de son ressort, feront le bilan de cette macabre saison estivale, car quatre morts, c'est lourd. Quant aux voyages des nationaux à l’étranger, la Tunisie constitue, aujourd’hui, la première destination des Algériens. Lancée au début des années 90 par des agences privées, pas nombreuses, deux à Alger et une à Constantine, avant l'Onat et le Touring Club, la destination tunisienne est devenue, au fil des ans, la plus prisée des Algériens. Le nombre d’Algériens qui s’y rendent, notamment durant la saison estivale, est allé crescendo de 200 000 à 400 000, puis à 700 000 vers la fin des années 90 et début des années 2 000, pour atteindre progressivement 1 million puis 1 million 500 puis 2 millions. Désormais, les autorités tunisiennes tablent sur l’accueil de 3 millions d’Algériens à l’été 2019. Si les Algériens ne partaient en Tunisie avant 1990, c’est parce que nos innombrables plages étaient encore fréquentables. Nos plages etaient, en effet, belles, propres et bien accueillantes. Les estivants étaient constitués à la fois de touristes étrangers, notamment les coopérants techniques, et bien entendu de nationaux. Les plages étaient vraiment des havres de paix et où le vivre-ensemble existait. La consommation d’alcool n’y était pas un tabou. Et “les amoureux de Bacchus” ne perturbaient jamais la quiétude des estivants. Bien au contraire, ils égayaient les lieux. En effet, lors de leurs pique-niques balnéaires, les étrangers consommaient avec modération des boissons alcoolisées. Plus loin, quelques jeunes joyeux lurons algériens faisaient des grillades de sardines, également agrémentées de bonnes rasades du nectar de Bacchus. Le tout dans une ambiance méditerranéenne conviviale sans incident. Puis acommencé, début des années 1990, la décrépitude de notre littoral, de nos rivages, avec l'intégrisme, puis le terrorisme. Cette bête immonde rampant encore de nos jours. Le salafisme a été condamné, certes, mais uniquement par des discours, et non par des faits concrets, dissuasifs. Notre littoral atrophié de certaines zones d'expansion touristiques est, depuis, livré à des bandes de jeunes désœuvrés ayant cultivé une masse de frustrations et dégageant une violence latente. Tant que notre littoral, devenu dangereux, demeure souffreteux et non structuré, que les hôtels privés récemment construits à l'architecture indigente pour la majorité et à la tarification exagérée par rapport à la qualité des prestations fournies, le tout conjugué à l'insalubrité qui s’est généralisée sur nos plages, de vrais dépotoirs, les Algériens n’auront plus que le choix d’aller vers des destinations étrangères, notamment la Tunisie, qui reste un pays voisin accessible par route et dont l’offre touristique est attractive, aussi bien sur le plan tarifaire que qualitatif. Le pays de Carthage sera encore longtemps l'annexe territoriale touristique, de facto, des Algériens, durant la saison estivale. Et les incidents évoqués cet été, en Tunisie,  sont, faut-il le dire, causés par des agences de voyages malfaisantes et des bureaux d'affaires malveillants qui ont envoyé des clients sans confirmation de réservation et, donc, sans paiement anticipé. En haute saison (juillet et août), ça ne pardonne pas. Les hôteliers, mis devant le fait accompli, ne peuvent recevoir des clients sans réservation. Le supposé mauvais traitement des Algériens, par les hôteliers tunisiens, concerne une infime minorité, sans culture des voyages et sans savoir-vivre. Un comportement bien visible chez-nous. Certains de nos compatriotes, faut-il l’admettre, portent en bandoulière plein de tares.


©Billel/Liberté

Que préconiseriez-vous pour que ce genre d’événement ne se reproduise plus à l’avenir ?
Pour mettre fin au diktat des plagistes et des parkingueurs dans les plages, il faut opter pour le recrutement des vacanciers étudiants, prédisposés pour ce métier temporaire estival. Il suffit de les regrouper au cours d’un séminaire de deux jours, leur inculquer les techniques d'accueil, d'hygiène et de sécurité de proximité.
Le tout adossé à une initiation au tourisme. S’agissant des agences de voyages et autres bureaux d'affaires, parasitaires, roublards, voire des escrocs, il faudra sévir rapidement et implacablement contre tout réfractaire. Le métier d'agent de voyages est noble.On ne vend pas du rêve, des couleurs ou de la fantasmagorie. On ne vend pas des frigos, des climatiseurs, des téléviseurs ou autres objets. On traite de la matière humaine, délicate, fragile. Il est, donc, “criminel” d'envoyer un groupe de touristes à l’aventure à des milliers de kilomètres de chez eux, en leur présentant un package de rêve dont le contenu sera cauchemardesque, une fois sur place.

Dans un récent communiqué vous avez, justement, annoncé l’exclusion de l’agence “CityLights” du Snav. Qu’est-ce qui a motivé votre décision ?
Effectivement, le Snav a décidé d'exclure de ses rangs l'agence City Lights d’Alger, car des témoignages accablants, condamnables et indignes de notre métier me sont parvenus. Je l'aurais fait contre n'importe quelle autre agence.
Cela s’applique aussi à l’ensemble des membres du bureau national du Snav, y compris moi-même en tant que président.

Vous avez, en outre, menacé de sévir contre d’autres agences. Le Snav est-il résolu à assainir ses rangs ? Si oui, dans quel objectif ?
Oui ! C’est même l’une des missions principale du Snav. Nous ne voulons plus de brebis galeuses dans nos rangs. Et nous allons dénoncer toute autre agence réfractaire à la loi. Il appartient, à ce titre, aux services du ministère du Tourisme de faire appliquer la stricte réglementation et de prendre les sanctions qui s’imposent contre tous les réfractaires, tels que la fermeture d’une agence pour six mois ou le retrait définitif de l’agrément. Et le Snav est disposé à collaborer avec le ministère pour apporter sa contribution éradicatrice de tous les éléments nuisibles et dangereux pour la corporation et pour la clientèle nationale. Aujourd’hui, ce sont à peine 120 agences de voyages, dont la majorité opérant dans le Sud du pays, qui sont professionnelles, sur les 2 400 agences agréées, soit un taux de 5%.
En d’autres termes, plus de 90% des agences existantes se doivent de revoir leur copie, sinon disparaître pour ne plus parasiter le métier. Car la destination Algérie ne peut se développer que par le professionnalisme et l'intégrité. Il faudra battre le fer tant qu’il est chaud. C’est-à-dire sévir dès qu’il le faut et là où il le faut. Imaginons que ces ragondins d'agence se mettent à arnaquer des touristes étrangers et, donc, les dégâts qui surgiraient à l’international.
Pour éviter cela, je recommande que toute nouvelle agence s'abstienne, obligatoirement, durant au moins les premiers quatre ou cinq ans de son existence de se lancer dans l’aventure d'organiser des voyages à l'étranger en faveur des nationaux. En attendant sa professionnalisation, une nouvelle agence pourrait, en revanche, sous-traiter durant cette période probatoire, avec une agence professionnelle chevronnée.

Les Algériens sont-ils définitivement condamnés à aller à l’étranger pour faire du tourisme balnéaire, alors qu’il existe au pays une côte ensoleillée durant au moins trois mois, longue de plus de 1 200 kilomètres ?
Malheureusement, oui ! Les Algériens sont résignés, et ils le seront encore longtemps, à lorgner les destinations étrangères, notamment la Tunisie, ce pays proche et ami, tant que notre tourisme balnéaire ne sera pas développé, ce qui est, par ailleurs, prévu dans le schéma directeur d'aménagement touristique (Sdat), 2008-2030.
Pour ce faire, il faut impérativement stopper la médiocrité architecturale des nouveaux hôtels privés, protéger nos zones d'expansion touristiques.

À qui incombe la responsabilité dans le  déclin, voire la disparition du tourisme, en Algérie ?
Le déclin du tourisme algérien a commencé, il y a plus d'une trentaine d'années, lorsque le comité central du FLN, à l’ère de Mohamed Salah Yahiaoui, avait ordonné, dans ses résolutions de mai 1980, de marginaliser le tourisme international-réceptif pour soi-disant développer le tourisme interne, social, familial et populaire. Mais rien n’a été fait. C'était, en fait, des chimères. On a abandonné le tourisme international et renvoyé aux calendes grecques l’idée de développer le tourisme interne. Résultat des courses : nous avons, tout bonnement, cessé de faire du tourisme.

Avez-vous la “recette” pour relancer la destination Algérie ?
Premièrement, revoir la politique d'investissement qui a tendance à privilégier la quantité et non la qualité. Les hôtels privés, construits ces dernières années, ne sont pas homologués à recevoir un tour-operator étranger, ni dans sa brochure ni sur son portail internet. Il faudra, donc, revoir la carte pédagogique touristique et s'adapter aux exigences de l'industrie touristique et hôtelière mondiale qui est en constante évolution. À la fin, revoir notre politique extérieure de communication et promotionnelle. Il faut cibler les salons et faire des études de marchés à travers le monde pour dénicher les marchés des pays possédant un potentiel clientèle susceptible d'être attiré par notre tourisme, notamment saharien et culturel. Il faut, en outre, une approche marketing. Il faut absolument savoir se positionner et faire en sorte de dégager une image de marque qui repose sur une identité.

Avez-vous l’espoir de voir vos “rêves” se réaliser, connaissant les réalités politiques et la société du pays ?
Non, le rêve n'est plus permis. Il est déjà trop tard pour notre génération, celle des années soixante-dix, qui est celle de l'époque du télex puis du téléfax. Nous avons eu le privilège de participer à l'écriture des plus belles pages du tourisme algérien. Notre attente n’a que trop duré, plus d'un quart de siècle. Au lieu du rêve, ce fut un immense gâchis, une grande frustration de voir cette belle destination millénaire et généreuse se faire larguer dans les abysses. Nous sommes les derniers sur le plan méditerranéen, alors que nous aurions pu figurer parmi les premiers. L'Algérie, écrivait Yasmina Khadra, est “un pays dont les rêves sont ailleurs”. Le rêve, nous le laissons, donc, aux générations montantes, celles du marketing touristique digital. Elle fera mieux que nous pour peu qu’on la mette dans de bonnes conditions pour une mise en tourisme du pays. Ce qui implique une réelle volonté politique, c'est-à-dire exprimée par des faits concrets et constants, et non pas par des discours. Pour cela, il faut des compétences, les chercher, les trouver et avoir la lucidité et le courage de les nommer aux postes auxquels leur profil correspond ! Talleyrand disait : “Quand cela devient urgent, il est déjà trop tard.”

Entretien réalisé par : F. Abdeladim


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