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Francis Perrin, expert international en énergie

“Les réformes énergétiques supposent un pouvoir légitime”

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Francis Perrin nous livre, à travers cet entretien, une analyse exhaustive sur l’état actuel du secteur pétrolier et gazier algérien et l’impact supposé ou avéré de la situation politique qui prévaut dans le pays sur l’investissement et la chose économique dans son ensemble. Selon lui, même s’il est vrai que les investisseurs du secteur énergétique n’aiment pas l’incertitude, il n’est pas moins vrai qu’ils ont une vision à moyen et long terme.

Liberté : Quelles peuvent être les retombées à court et moyen terme du contexte politique qui prévaut actuellement en Algérie sur l’économie et le secteur pétrolier domestiques ?

Francis Perrin : Les industriels du secteur de l’énergie ont une vision à moyen et long terme et pas seulement à court terme. Ils sont, par ailleurs, habitués à travailler dans de nombreux pays avec des degrés très variables de risque politique. 
Ces investisseurs suivent, évidemment, de près l’évolution de la situation politique en Algérie, mais ils ne s’arrêtent pas de travailler pour autant, parce qu’ils ont signé des contrats qui les engagent en Algérie ou avec l’Algérie pour plusieurs années et pas pour quelques semaines ou quelques mois. 
ENI, Total et d’autres n’ont pas fui le pays dans les dernières semaines. Et il y a, bien sûr, Sonatrach qui continue, jour après jour, ses activités d’exploration, de développement, d’exploitation, de transport, de transformation et de commercialisation des hydrocarbures, à l’intérieur et à l’extérieur de l’Algérie. 
Le groupe national vient d’ailleurs d’annoncer quatre nouvelles découvertes d’hydrocarbures en Algérie : trois de gaz naturel et de condensats et une de pétrole. 
Et, depuis le début de cette année, Sonatrach a signé des contrats de développement de plusieurs champs gaziers (Aïn Tsila/Isarene, Hassi Ba Hamou et des gisements voisins, périphérie de Gassi Touil). 
En matière de pétrole et de gaz naturel, la vie continue.

Un tel contexte peut-il s’avérer définitivement dissuasif pour les investisseurs étrangers qui déjà ne se bousculent pas au portillon, de par le climat des affaires défavorable qui prévalait en Algérie bien avant la révolte populaire ?
Le mot “définitif” n’existe pas dans le vocabulaire des compagnies pétrolières internationales (CPI). Il est, certes, parfaitement exact que les CPI ne se bousculaient pas en Algérie, car plusieurs d’entre elles estimaient que le pays devait améliorer son attractivité économique. Cependant, il ne faut pas exagérer. Beaucoup de rumeurs circulent et beaucoup sont complètement fausses, telles que celles faisant état du départ d’ExxonMobil. Cela dit, les CPI, comme tous les investisseurs, n’aiment pas l’incertitude.

La signature de nouveaux contrats sera pour partie fonction de la clarification de la situation. Y aura-t-il une élection présidentielle début juillet ? Et si oui, qui sera élu et quelles seront ses orientations économiques et énergétiques ?
S’il n’y a pas d’élection début juillet, comment sera organisée la transition, pendant combien de temps et que se passera-t-il après ? Les précédentes autorités avaient évoqué une possible réforme de la loi de 2013 sur les hydrocarbures : qu’en sera-t-il ? De telles réformes supposent un pouvoir qui soit reconnu comme légitime par la population car les enjeux sont très importants. On notera dans ce contexte la décision de Total de racheter les actifs africains de la firme américaine Anadarko Petroleum Corporation. Ces actifs incluent des actifs pétroliers en Algérie puisqu’Anadarko (un nom bien connu dans le pays depuis longtemps) détient des participations dans les champs d’Ourhoud, de Hassi Berkine Sud et d’El-Merk dans le bassin de Berkine. Total, qui est actif en Algérie depuis plusieurs décennies, vient donc de décider de renforcer sa présence dans ce pays en toute connaissance de cause. L’essentiel, c’est cette vision des CPI à moyen et à long terme et pas seulement à court terme.

Les investissements urgents qui devaient être accélérés dans le domaine de l’exploration pétrolière notamment, sont-ils sérieusement compromis ?
Les quatre découvertes de gaz, de condensats et de pétrole que Sonatrach a annoncées, il y a quelques jours, montrent bien que les travaux d’exploration continuent et que certains succès sont enregistrés. 
Mais, au regard de la superficie et du potentiel de l’Algérie, il serait logique d’avoir un niveau d’exploration nettement plus élevé alors que cette activité est très majoritairement assurée par Sonatrach. Pour renforcer l’implication des CPI dans l’exploration en Algérie, il faut de la stabilité politique, mais aussi une amélioration de l’attractivité économique du pays.

La situation politique en Algérie peut-elle avoir à terme une incidence sur sa propre production pétrolière et éventuellement sur les positions de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (Opep) ?
L’Algérie vit un moment révolutionnaire mais remarquablement pacifique, avec des manifestations dans de nombreuses villes mais personne n’occupe des sites d’exploitation pétrolière et gazière dans le Sahara. 
Les exportations d’hydrocarbures représentent environ 95% des exportations totales de l’Algérie et chacun est bien conscient de cette réalité incontournable. Sonatrach et les CPI impliquées dans la production de pétrole et de gaz continuent à travailler. En terme de production, le principal défi pour Sonatrach, c’est celui de l’exportation des hydrocarbures. S’il y a moins de demande à l’étranger, cela a forcément un impact négatif sur la production. Dans un monde mondialisé et concurrentiel, Sonatrach fait face à une forte concurrence par rapport à d’autres compagnies pétrolières et gazières et d’autres pays exportateurs d’hydrocarbures. On pense notamment aux négociations en cours avec le groupe ENI autour du renouvellement du contrat portant sur les exportations de gaz algérien vers le marché italien. 
En ce qui concerne l’Opep, il n’y a pas d’impact particulier. L’Algérie est l’un des 14 pays membres de cette organisation et sera représentée, comme d’habitude, lors de la prochaine réunion de la Conférence ministérielle de l’Opep qui se tiendra le 25 juin. Cette réunion sera fort importante car il s’agira de décider du niveau de production pétrolière de l’Opep au cours du second semestre 2019. L’Opep demeure un acteur influent sur le marché pétrolier mondial et ses décisions ont un impact sur les prix du brut. Pour l’Opep, les principaux problèmes aujourd’hui ne sont pas l’Algérie, mais les sanctions américaines contre l’Iran, l’effondrement du Venezuela, les rivalités entre l’Arabie saoudite et l’Iran, la montée en puissance de la production de pétrole non conventionnel aux États-Unis, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la croissance économique mondiale notamment. Là aussi, pour l’Opep, la vie continue.
 

Bio express 
Francis Perrin est un spécialiste international reconnu dans le domaine énergétique. Il est actuellement directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris) et chercheur associé au Policy Center for the New South (PCNS).