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A la une / Actualité

le Dr Ahmed ROUADJIA à “Liberté”

“L’université n’est pas l’unique institution sinistrée”

©Liberté

Docteur en histoire, professeur à l’université de M’sila et directeur du Laboratoire de recherche d’histoire, de sociologie et des changements sociaux et économiques, Ahmed Rouadjia affirme avoir ressenti honte et indignation devant les images de bousculades devant les portes de l’Institut français d’Alger, sans pour autant blâmer ces jeunes à la recherche d’un avenir meilleur, ailleurs. “La réussite indue, dans ce pays, n’est assurée que pour les enfants pistonnés dépourvus de compétence avérée”, assène-t-il.

Liberté : Des milliers d’étudiants ont déferlé sur l’Institut français d’Alger, mus par l’ambition de poursuivre leurs études en France. Que vous ont inspiré ces images qui, pour certains, ont été choquantes ?
Ahmed Rouadjia :
Vous voulez parler de ces centaines de jeunes étudiants qui ont formé ces derniers jours une longue file d’attente devant l’Institut français d’Alger (ex-Centre culturel français) pour demander un visa dans l’unique souci de se rendre en France pour parachever leurs études ? Je ne crois pas que tous ces jeunes sont uniquement guidés par ce noble objectif. Il en est qui veulent seulement quitter le pays en prenant pour prétexte les études, quand nombre d’autres sont réellement intéressés par la quête du savoir. Mais les uns et les autres ont pour point commun : le ras-le-bol de vivre dans un pays qui leur offre peu de perspectives réjouissantes de réussite sociale, de bonheur et de bien-être. Le rêve d’un ailleurs meilleur — et la France en particulier — représente pour tous les jeunes Algériens l’eldorado par excellence… Quant à la question de savoir ce que m’inspirent personnellement ces bousculades, cette foule compacte de jeunes qui se presse devant les portes de l’Institut français d’Alger, c’est la honte et l’indignation. Et je me pose la même question que se posent in petto des millions d’Algériens : à quoi l’indépendance a-t-elle servi si elle ne peut retenir ses “fils” rivés au sol national sur lequel s’est coagulé le sang d’un “million et demi de martyrs” ?

Quelles sont, d’après vous, les motivations de ces étudiants ? Pourquoi une demande aussi massive de quitter le pays ?
Comme je viens de le dire, ce désir de se rendre en France tant dénigrée et vilipendée pourtant, et ce, au nom d’un nationalisme algérien plus affectif qu’effectif, s’explique par l’absence de perspectives d’avenir dans le pays et par l’atmosphère sociale étouffante où les espaces de loisirs, de rencontre et de convivialité se font rares, et deviennent, quand ils existent, inaccessibles aux bourses modestes… S’y ajoute l’exiguïté du marché de l’emploi, et qui se rétrécit devant les mieux lotis en compétences et en diplômes du fait de la pratique quasi officialisée du piston et du népotisme, lesquels propulsent les médiocres à occuper le devant de la scène économique. La réussite indue, dans ce pays, n’est assurée donc que pour les enfants pistonnés dépourvus de compétence avérée…

La situation de l’université algérienne dénoncée maintes fois par les universitaires eux-mêmes y est-elle pour quelque chose ?
L’université n’est pas l’unique institution sinistrée. Je pense que tous les secteurs de la vie économique sont affectés par la sinistrose, la morosité, l’incompétence, la corruption, l’affaiblissement de l’esprit patriotique, civique et civil. C’est le règne absolu du “chacun pour soi et Dieu pour tous”. C’est l’individualisme, l’égoïsme, le laisser-aller et le laisser-faire qui président aux comportements collectifs. Pas plus ni moins que les autres institutions, l’université algérienne est devenue, depuis belle lurette, le siège de la stérilité, de la répétition et de la récitation fastidieuse des mêmes discours soi-disant “académiques”. Les zaouïas confrériques sont, dans certains cas, bien mieux nanties en “penseurs” que nos facultés… qui s’étiolent à l’ombre de leurs murs à demi-fissurés… Ce n’est donc pas seulement l’université qui incite à l’exil et attise le désir d’aller au devant de l’ailleurs, de l’inconnu, ce sont tous les secteurs et toutes les franges de la jeunesse algérienne qui se trouvent concernés par cette désaffection anormale, absurde, envers le pays…

Quels sont, d’après vous, les principaux maux dont souffre l’université algérienne ?
Les principaux maux qui affligent l’université algérienne sont l’improductivité scientifique, la paresse intellectuelle, la répulsion pour les débats d’idées, l’absence d’esprit critique, le goût pour le commérage et le dénigrement des pairs, la quête désespérée pour la réussite sociale et, pour certains, la recherche de postes administratifs ; l’absentéisme, le non-respect des heures réglementaires imparties à chacun, la sortie du travail deux heures avant l’heure, etc. Citons-en encore d’autres : la recherche de promotion, d’augmentation de salaire, de logement social, sans aucune contrepartie pour l’État. Nous autres, universitaires, nous sommes de vrais parasites, mais qui pleurnichons tout le temps sur notre sort. Il est facile de critiquer l’État et, en l’occurrence, la tutelle, en disant qu’elle ne fait rien pour améliorer la recherche et réunir les conditions propices pour la renaissance universitaire lorsque les universitaires eux-mêmes ne font rien qui puisse relever le niveau intellectuel et rehausser le prestige de l’université algérienne qui se montre vraiment comme le parent pauvre de ses homologues au plan tant régional qu’international !

Plusieurs scandales liés à des affaires de favoritisme, voire de trafic pour l’accès, notamment, à certaines formations doctorales, ont été enregistrés à travers le pays. Comment expliquez-vous ce phénomène qui commence à prendre de l’ampleur ?
Le plus scandaleux de tous les scandales signalés ces derniers temps à Alger, à Batna et à  Béjaïa est celui d’Ouargla. Le recteur Mohamed Tahar Halilat de cette université est l’incarnation vivante de ce scandale : il fait réussir sa fille, qui n’a obtenu au bac qu’une moyenne de 10, au concours de doctorat en hydrocarbures, avec une note inimaginable de 16 ! Et tout cela au détriment des meilleurs qui n’ont ni “piston” ni appui puissant ailleurs… Comment peut-on faire aimer leur pays aux jeunes quand le pays leur inflige de flagrantes injustices ?

Comment jugez-vous les réformes entreprises par les autorités pour, disons, remédier à cette situation ?
Les réformes imaginées et entreprises par les autorités de tutelle sont louables, mais elles ne peuvent se concrétiser sur le terrain que si les universitaires s’impliquent et font preuve de motivation et de compétence. Or, nos universitaires, dans leur majorité, se montrent non seulement peu motivés par ces réformes, tant elles ne leur apportent pas quelques avantages immédiats (augmentation de salaire, attribution de logement et leur cession aux bénéficiaires...), mais également incapables de raisonner en tant qu’intellectuels et producteurs d’idées “immatérielles” et scientifiques. Les motivations intellectuelles désintéressées ne sont pas leur fort. Rien ne les mobilise plus que le gain…

En tant qu’universitaire ayant eu à s’exprimer à plusieurs reprises dans la presse sur la situation pour le moins chaotique de l’université algérienne, comment, selon vous, devrait-on s’y prendre pour sortir de ce marasme ?
Moi qui suis par principe contre l’autoritarisme, je plaide aujourd’hui en faveur des mesures draconiennes et “autoritaires” afin de faire travailler tous les parasites repérés et repérables (enseignants et fonctionnaires qui ne font pas leur travail, qui s’absentent…) et de sanctionner sévèrement ceux et celles qui quittent leur salle de cours et leur bureau avant l’heure… De plus, on doit sanctionner les plagiaires et lier l’avancement des carrières non pas au diplôme et à l’ancienneté, mais aux publications scientifiques attestées. Qui plus est, et faute d’élections par les pairs des doyens et vice-recteurs, la désignation par le haut ne devrait pas laisser un doyen à la tête de son poste plus de trois ans, car, au-delà, il se crée une situation de rente qui rend le titulaire arrogant, hargneux et “haggar”, comme c’est le cas du doyen de la Faculté des sciences sociales et humaines de Biskra, et qui règne à la tête de cette faculté depuis près de 15 ans grâce au soutien inconditionnel de son protecteur, l’ex-recteur et parent de Rachid Haraoubia, Belkacem Selatnia, qui est devenu depuis député du FLN de sa circonscription, Souk-Ahras… Comme son ex-protecteur, ce doyen, répondant du nom de Berkouk, s’est créé une situation de rente telle qu’il se permet d’imposer ses propres lois de chef aux enseignants de la faculté qu’il mène et gère comme si elle était sa propriété privée…

Entretien réalisé par :  Hamid Saïdani

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