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Adel Abderrezak, enseignant à l’université de khenchela

“L’UNIVERSITÉ VIT UNE CRISE STRUCTURELLE DURABLE”

© D. R.

Estimant  que  l’improvisation a supplanté  la  concertation autour de la gestion de l’activité universitaire selon  toutes ses déclinaisons depuis l’avènement de la crise sanitaire du coronavirus, l’ancien porte-parole  du  Conseil national de l’enseignement supérieur (Cnes) insiste sur le fait qu’il  ne faut pas que cette pandémie, qui a mis à nu  les  dysfonctionnements  de  l’université, serve de “brouillage de  la réalité et d’un dévoiement des enjeux internes à l’université ou en rapport avec elle”.

Liberté : À l’aune des impacts induits par la pandémie de Covid-19 à tous les niveaux et dans différents secteurs, les effets sur les activités scientifiques et pédagogiques de la communauté universitaire seraient très lourds ?
Adel Abderrezak :  La  Covid-19  n’est  pas  responsable  de  la  crise universitaire, elle n’a fait que l’amplifier. L’activité universitaire dans tous ses volets, pédagogique, de recherche et administratif, était déjà fortement impactée par la nouvelle situation politique que vit le pays depuis le 22 Février 2019 et l’avènement du Hirak où certaines universités étaient en grève générale ou mobilisées dans cette dynamique populaire.

Il  y  avait  même  des  turbulences  quasi  permanentes  dans  beaucoup d’universités, avant le Hirak, liées aux luttes estudiantines, aux actions de protestation enseignantes, etc. pour dire que la Covid-19 n’est pas la source première de cette situation de quasi-blocage de l’université. Ce qui signifie que l’université vit une crise structurelle durable qui renvoie à des paramètres beaucoup plus sérieux qu’un virus aussi dangereux soit-il.

Il ne faut pas que cette pandémie soit l’occasion d’un brouillage de la réalité et d’un dévoiement des enjeux internes à l’université ou en rapport avec elle. La crise sanitaire n’a fait que révéler l’ampleur des dysfonctionnements de l’université, l’omnipotence administrative sur le quotidien pédagogique universitaire et le rôle que joue cette administration comme relais politique du pouvoir et de l’Exécutif.  

Quel bilan faites-vous de l’année universitaire supposée écoulée et d’une rentrée et/ou reprise graduelle dont les contours peinent à se dessiner ?
En gros, l’on assiste à une rentrée universitaire “en ligne” et des soutenances sans candidat. Pour parler de la rentrée “version Covid”, elle s’est faite selon un protocole configuré par le ministère et un dispositif pédagogique décidé unilatéralement, modifié plusieurs fois en cours de route avec des décisions qui changeaient chaque semaine, si ce n’est plus.

Chaque décision était un coup de massue sur les normes pédagogiques académiques et universelles. Après des soutenances de master en présentiel fin août, on passe vite à des “soutenances en ligne” (sans candidat) et l’évaluation approximative pas loin de la complaisance. Dans certaines universités, les mémoires vont être amputés de rapport de stage et même d’un chapitre “étude cas” dans le mémoire de master.

Le comble, la pâtisserie était là pour fêter l’événement, mais l’âme de la pédagogie a été éclipsée. Les cours en ligne, qui vont être suivis par des évaluations en ligne, ont démarré en mars dans les moments forts de l’anxiété sociale par rapport au virus. Les plateformes numériques de cours, les vidéos en ligne, les mails, messenger, tout a été centré sur le numérique alors que celui-ci exige un bon débit internet et une équité territoriale pour internet.Nous connaissons tous l’état du débit internet, sa dépendance… des contingences politiques où l’ombre du Hirak n’est pas loin. 

Je demande au MESRS d’arrêter de faire des “bilans globalement positifs” et d’étudier sérieusement l’impact de l’enseignement en ligne sur les étudiants de chaque région ou wilaya, de mesurer le degré de captation des étudiants, les difficultés d’adaptation des enseignants aux cours en ligne, la qualité des cours ou “polycopiés” étalés sur internet, le degré d’assimilation virtuelle des savoirs et le contexte psychique des uns et des autres.

Le retour aux cours présentiels pour les unités fondamentales, c'est-à-dire les modules supposés les plus importants d’un cursus, n’as pas atténué la coupure des savoirs car le nombre de séances et le temps d’enseignement sont très réduits par rapport aux normes.  On ne compense pas le contenu d’un semestre par quelques séances. L’étudiant a d’abord besoin de la proximité de son prof et d’une continuité dans l’assimilation, là est tout le problème. Chaque université, autorisée par le MESRS au maximum de souplesse, va faire fi des normes pédagogiques les plus élémentaires. Est-ce normal ? 

Peut-on en déduire que l’improvisation a suppléé l’escamotage, aussi justifié soit-il, de l’année universitaire ?
L’improvisation a supplanté la concertation. En règle générale, malgré tous les préparatifs, ce sont l’improvisation et l’application des directives qui ont prévalu. Aucune concertation avec les CP (Comités pédagogiques), aucun effort de réunir des collèges enseignants pour débattre de cette situation exceptionnelle. La concertation avec les organisations estudiantines est à la mesure de leurs accointances politiques et rentières avec le pouvoir. 

Les collectifs autonomes, nés à la faveur du Hirak ont été totalement zappés malgré leurs critiques du dispositif pédagogique Covid et les propositions concrètes qu’ils ont formulées à l’USTHB d’Alger, à l’UTTMO de Tizi, Oran, à Mentouri et ailleurs. Les écoles supérieures supposées “pôles d’excellence” dès leur création, ont connu le même sort inégalement. Bref un gâchis pédagogique dans presque l’indifférence générale. Pouvait-on faire autrement ou bien cette situation, due à la fatalité de la Covid-19, était inévitable ? 

À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Ce principe banal a été perçu comme une carte blanche au MESRS et à l’administration universitaire pour gérer la crise sanitaire à l’université. Résultat : des enseignants et des doyens décédés ou atteints du coronavirus, des étudiants, enseignants et personnels également contaminés, plusieurs facultés touchées, et dans tout cela, l’opacité totale sur la réalité de la pandémie depuis la rentrée universitaire.

Pourquoi, le Mesrs n’informe-t-il pas sur les vrais chiffres, les clusters les plus actifs pour prévenir, avertir et empêcher une plus grande prolifération du virus ? Pourquoi, un conseil scientifique de la pandémie à l’université n’a-t-il pas été mis en place, pour réagir, conseiller, informer, etc. ? Les campus sont quasiment vides, les enseignants hésitent à fréquenter les campus et le personnel technique et administratif est dans l’anxiété permanente.

Les rumeurs circulent, l’information objective est absente ! L’économie d’un semestre ou un semestre blanc aurait peut-être été plus pédagogique qu’une pédagogie de l’improvisation et du risque inutile. Une deuxième vague est-elle impossible ? Un retour en masse des étudiants dans les campus et les cités universitaires et l’entrée des bacheliers en nombre ne vont-ils pas déclencher des clusters nourrissant pandémie et panique parmi la communauté universitaire ? 

L’université  ainsi que  les  pouvoirs  publics étaient, néanmoins, face à une  situation  aussi  inédite  qu’exceptionnelle  comme  vous  le  dites. Autant reconnaître que pour eux, il fallait parer au plus pressé ...
C’est plutôt le déficit démocratique qui neutralise l’éveil de la communauté universitaire. Ces situations objectives et exceptionnelles peuvent exister. Elles exigent seulement une concertation politique large entre le gouvernement et les représentants du peuple. Seulement, en Algérie, les représentants actuels ne sont pas le peuple, et le peuple recherche sa souveraineté par les marches.

L’écoute du Hirak aurait été plus productive que sa répression. Même logique à l’université. Les étudiants et les enseignants les plus engagés dans le Hirak et dans la cause pédagogique ont été court-circuités au lieu d’être écoutés. N’oublions pas que les premiers appels à la suspension du Hirak venaient de la communauté universitaire. N’oublions pas aussi que les premiers à être sur le terrain fin mars-avril pour des actions citoyennes contre la Covid-19 étaient les étudiants, à Constantine, à Bougie, à Alger, à Oran ou ailleurs. 

Réaction des pouvoirs publics : répression et blocage de cet activisme anti-Covid des étudiants. Ces étudiants et enseignants mobilisés auraient pu jouer un rôle premier et efficace dans la gestion de la pandémie universitaire. Prendre en charge leurs attentes, activer une concertation réelle et démocratique, leur laisser la possibilité de s’auto-organiser auraient permis une rentrée moins anxieuse, une régulation des enseignements et des cours sans gâcher la substance pédagogique et scientifique des savoirs. 

Le Hirak nous a fait découvrir des étudiants conscients, citoyens, politisés, courageux et créatifs. Des enseignants se sont engagés et impliqués avec beaucoup de convictions et de détermination. Ils se sont organisés dans la Cnuac. Leur implication par le MESRS et l’administration aurait été une valeur ajoutée pour tout le monde. Le déficit de la culture démocratique au sein des responsables universitaires est malheureusement endémique. 

Pensez-vous que c’est la primauté du politique qui a réduit le rôle des universitaires dans pareille situation à sa plus simple expression ? 
Le politique, cette constante toxique dans la gouvernance universitaire ! La primauté de la décision politique sur le scientifique et le pédagogique est une règle établie en Algérie et une constante très… toxique. C’est propre à l’État de définir, à travers ses politiques publiques, les orientations stratégiques et les cadres de l’action publique.Ces politiques sont l’expression d’un projet de société qui doit trouver sa légitimité dans un fonctionnement démocratique des institutions et une représentation réelle de la souveraineté du peuple.

C’est tout le paradigme soulevé par le Hirak que le pouvoir d’État, dans tous ses appareils, a occulté. Disons que “l’État profond” a préféré l’évitement des questions profondes ! Le politique ici renvoie à l’intrusion du pouvoir politique dans des lieux où les acteurs sont premiers. Cette caractéristique du système consistant à s’introduire dans tous les lieux de l’activité sociale traduit une seule chose : une privatisation de la société par le pouvoir politique. 

Quand Tebboune, et non une institution scientifique, annonce l’accessibilité “démocratique” au doctorat, et avant lui, Sellal annonce le master pour tous les licenciés LMD, et que Hadjar, ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annonce que l’université algérienne n’as pas besoin de prix Nobel, et que le ministre de l’Éducation annonce le bac à 9, a-t-on mesuré la symbolique de telles annonces publiques, leur effet dévastateur sur la valeur du savoir et l’autonomie du scientifique ?

Pour moi, sans fétichiser l’élitisme ni survaloriser l’intelligentsia, ces discours altèrent le statut du savoir. “Kif kif” pour la pédagogie universitaire où aussi bien les décideurs que le MESRS ont fait de la Covid un outil anti-pédagogique car ce n’était pas l’impact négatif sur la formation des étudiants qui leur posait problème, c’est l’impact du Hirak sur l’éveil politique, scientifique et culturel qui posait problème, c’est aussi la réappropriation de l’espace universitaire par ses acteurs étudiants et enseignants qui inquiétait.
 

Entretien réalisé par : KAMEL GHIMOUZE  


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