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Arcatures sociologiques

Octobre dure longtemps

© D.R

De : Rabeh Sebaa

“Le souffle de l’inquiétude se joue de l’inertie de la certitude.” Ibn rochd

L’Algérie de l’octobre qui dure. L’octobre qui chemine. Et qui fulmine. Depuis ce jour de l’année quatre-vingt-huit. Un octobre qui ne sait plus s’arrêter. Et qui souffle sur les toits de l’Algérie entière. Un octobre qui nous est revenu en février.

Les plaies sont encore béantes. Leurs plissures encore saignantes. Ravivant au début de chaque mois d’octobre, les stries endolories de la mémoire sanguinolente. À chaque évocation de ces gamins qui ont mis leur torse grêle entre le feu des balles et la flamme de la liberté. Entre la veulerie de la lâcheté et la fermeté de la dignité. Ceux qui ont levé haut la main et crié haut et fort. Face au visage hideux de l’ignominie. Et qui ont marché. Et qui sont tombés. Et qui se sont dressés. Avec détermination. Contre les palissades roides de la forfaiture. 

Fissurant fortement les remparts de l’infamie. Tous ceux qui ont brandi leur colère à la face de l’insoutenable. Au visage déconfit de l’arrogance abominable. De ceux qui avilissaient l’Algérie. Ceux qui prétendaient la gouverner. Mais qui n’étaient là que pour la piétiner et l’outrager. La piller. En lacérant sa peau jusqu’aux os. Déjà défaits. Poussant toutes ces filles altières et ces garçons fiers à se lever. Le torse bombé. Pour sauver ce qui restait de l’honneur et leur pays. Beaucoup d’entre eux ne verront pas la suite. Ils sont tombés au pied de la muraille de l’immonde. Qui a assassiné leurs maigres rêves, déjà spoliés. Pour assurer sa survie. Trente-trois ans déjà, depuis cet octobre profondément blessé.

Et beaucoup de ceux qui ont survécu au liberticide sont encore déboussolés. Complètement sonnés. Étonnés par l’incroyable endurance d’une brigue inamovible. Qui a même consolidé son socle friable grâce à un simulacre de démocratie. Une ahurissante facétie, désignée par l'euphémisme de multipartisme. Se résumant à quelques lamentables attroupements agrées. Palabrant à longueur d’année sur le pareil et le même. Sur les différences entre l’identique et l’équivalent. Pour un salaire mirobolant. Bien à l’abri des spasmes dévastateurs qui secouent le pays inquiet. Immergé dans les affres de la pauvreté largement socialisée. Et le dénuement amplement démocratisé. Trois décennies de sombres et tragiques vacillements.

Comme une profonde immersion dans la mare obscure de l’irrésolu. Avec un inexorable enlisement vers l’inconnu. Sous les yeux empourprés d’un pays qui implore une trêve. Un pays qui ne demande qu’à panser ses rêves. Surtout en ces temps de sourde précarité. Et de lourde incongruité. Où toute conviction, toute évidence, toute vérité vole en éclats émiettés. Où se réduit en poudre d’absurdité. Et puis de tristesse en sinistrose, de questionnements en désœuvrements, de craintes en frayeurs, d’inquiétudes en interrogations et de désarroi en effroi. Ouvrant obligatoirement les yeux de la raison. Débridant les oreilles de l’entendement et du discernement obligatoire.

Sur les questions longtemps congédiées de notre conscience transie. Exilées de notre lucidité engourdie. À présent, nous mesurons l’incommensurabilité du désastre. Toute une société qui découvre l’aberration des constantes nationales momifiées. Durant des décennies. Tout un pays qui découvre brutalement des invariants nationaux dans toute leur vanité. Et un système de gouvernance qui se révèle dans la nudité de son insanité. Un condensé de faussetés érigées en algorithme distillant d’insoutenables sornettes.

Au détriment de toutes les espérances, de toutes les aspirations, de tous les désirs, de toutes les illusions, de toutes les utopies, de toutes les chimères, de toutes les pulsations et de toutes les vibrations. Une Algérie étouffée, asphyxiée, oppressée. Dépossédée de ses cultures, de ses arts, de ses langues, de sa créativité, et de son imaginaire aux ailes deployées. Une contrée palpitante où le ciel et la mer ne se quittent jamais du regard. Cette Algérie où tout incite à aimer et à rêver. Tout le temps. Et partout.

Une Algérie qui réapprend à douter vaillamment. À interroger résolument. En espérant. En imaginant et en créant. Car, à présent, toutes les certitudes contrefaites se trouvent réduites en cendres, par le feu du doute. Un doute collectif. Un doute partagé. Le doute salvateur. Le doute rédempteur. Comme un cortège enchanté d’incertitudes en mouvement. Contre l’immobilité du véritoire. Cette sentinelle indéracinable du purgatoire. Vigile intraitable du désenchantement. Factionnaire intouchable du désappointement.

Au creux des mailles enchevêtrées des désillusions et des rets embrouillés des forclusions. Tout un pays écorché vif. Avec des cultures farouchement assiégées. Des langues affreusement minorées. Des créativités violemment ligotées. Des arts réduits en poussière. Des salles de cinéma, des scènes de théâtre, des pistes de danse, des conservatoires. Et toutes les autres fabriques de beauté et de ravissement, solidement claquemurées. Ou livrées pieds et poings liés à de ténébreux boutiquiers. Des librairies transformées en crasseux bouffoirs, et des espaces d’inventivité en funestes éteignoirs. Les rares lieux d’imaginativité, ayant osé pointer encore du nez, se déclinent, aujourd’hui, en insondables bouibouis. Et de fil en aiguille, la vacuité nous a insidieusement remplis. Pour nous livrer subrepticement aux griffes acérées de la lassitude. Et de l’amertume partagée. De la rancœur. 

Trois décennies d’hiver
Que l’Algérie entière vit douloureusement dans sa chair. Notamment en ces temps tragiques d’expiation pandémique. Que ce pays né pour jouir de la vie subit avec anxiété. Mais sans se laisser dissoudre dans les méandres bourbeux du renoncement. Ni sombrer dans les replis obscurs de l’affolement. Une Algérie qui a appris à apprivoiser ses peurs. À pactiser avec ses frayeurs. Une Algérie qui continue à revendiquer son droit à l’inquiétude.

Et à exhiber allègrement son butin d’incertitudes. Comme une amulette. Comme une lueur inextinguible qui danse frénétiquement sur le parvis rugueux de son impénitence. Tel un feu follet narguant les fossoyeurs de la clarté des consciences. Ces croque-morts de la lucidité et de la sagacité. Incapables de juguler l'esprit indompté qui réconcilie invariablement l'Algérie rétive avec ses craintes les plus insensées. Transformant ses inquiétudes les plus embarrassées en complicités étroitement entrelacées. Cultivant les vertus de l’intériorité troublée comme une bravade.

Et les distorsions des doutes coriaces comme une cavalcade. Une Algérie qui a appris à se familiariser avec son effroi. À apprivoiser son désarroi. À les brandir comme des trophées. Ornant une bannière bigarrée, claquant dans le ciel éthéré d’octobre. Un octobre qui bourgeonne continuellement. Et qui refleurit perpétuellement.  Hymne paré à l’Algérie fière et altière. Fervente et récalcitrante. Désobéissante. L’Algérie qui sait exprimer savamment ses colères. Aux siens et aux autres. Aux voisins hostiles.

L’Algérie de l’octobre qui dure. L’octobre qui chemine. Et qui fulmine. Depuis ce jour de l’année quatre-vingt-huit. Un octobre qui ne sait plus s’arrêter. Et qui souffle sur les toits de l’Algérie entière. Un octobre qui nous est revenu en février. Vêtu en mouvement citoyen. Fervent, enthousiaste, pacifique et inspiré. Pour aller à l’assaut des cimes de l’horizon promis. Et des pinacles de toutes les nouaisons. Ces kaléidoscopiques floraisons. Un octobre fendu en février. Pour tout un pays longtemps ligoté par une atonie en acier. Et un accablement en béton armé. Très armé. Un pays qui sentait le renfermé.

Le soufre et le moisi. Durant trois décennies amères. Avant octobre en février. Trois décennies d’hiver. Avant ce sursaut citoyen. Qui a ouvert les yeux à toute la société. Sur les insoutenables stupidités et les insupportables excentricités d’un entêtement qui cultive la glaciation. Et qui sème la mortification. En banalisant l’oppression et en popularisant la répression. Puis octobre est revenu. Habillé en février. Convoquant l’urgence de réhabiliter les valeurs furieusement décimées. Réhabilitant les marques de l’imaginaire algérien.

Dans toute son impétuosité. Rendant sa dignité à un citoyen longtemps maltraité. Un Algérien né, pourtant, libre. Et irrévocablement insoumis. Une indocilité qui s’accouple fidélement avec sa légendaire fierté. Brandies comme les blasons hautains d’une intarissable sève nourricière. Génératrice d’indiscipline salutaire. Dressant l’exagération d'être Algérien en miroir. Et la nécessité de râler continûment, en devoir. Car douter et contester est un supplément d’âme d’algérianité. Une inaltérable parcelle de mémoire. Vivante et vibrante. Une force ardente qui n’a jamais cessé de célébrer l’Algérie. Dans toute sa magnificence et sa majesté. Dans toute sa vigueur, sa résistance, sa fermeté, ses faiblesses et ses vulnérabilités.

Forgées par ses innombrables et permanentes adversités. Par ses multiples et insoupçonnables altérités. Proches et lointaines. Et par les torrents intérieurs qui coulent impétueusement dans les méandres de ses rêves indomptés. Jalonnant d’autres octobres et d’autres févriers. Incessamment recommencés. Revenant, chaque fois, les bras chargés de songes éveillés. Comme un rai étincelant de futurs émerveillés.

 


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