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L’AUTRE ALGÉRIE

Pour un manifeste national contre le mauvais goût

© D.R.

Par : Kamel daoud 
écrivain

Il est 18 heures. Des chiens traversent les rues vidées. Des enfants se promènent en bande, des cailloux à la main. Certains projectiles atteignent les voitures stationnées. Personne ne les houspille. Les gamins s’esclaffent et hurlent, excités par cette émeute factice. Ils défient du regard les adultes et un policier se presse de leur tourner le dos pour ne pas avoir à s’en occuper. Les façades des immeubles sont en lambeaux, sales, avec des traces d’infiltrations. 

Les portes cochères exhalent des odeurs de pourrissement et, parfois, un SDF s’y couche au travers de l’entrée. De belles vitrines interrompent, incongrues de lumières, la procession triste des entrées, mais à cette heure elles sont éteintes. Au-dessus, l’envol figé du linge qu’on laisse sécher en plein boulevard transformé en buanderie. Sur des fenêtres cassées, les assiettes des antennes paraboliques mendient au ciel l’évasion astrale. L’obole du rêve. Des câbles amarrent les immeubles les uns aux autres. 

C’est le “centre-ville”. Le correcteur automatique avait écrit “Ventre-ville”. Ce qui n’est pas loin de la vérité. Rien de plus sinistre que ce “centre”, le refus mystérieux qu’on lui oppose. Champs de détritus, bouteilles vides, voitures stationnées dans le désordre, déjections et ruines, papiers gras et fuite d’eau. Égouts béants. Il y a quelques années, une vaste opération de ravalement de façades avait été lancée dans quelques “centres-villes”. On y restaura ce que l’on put : des balcons, de l’haussmannien ancien, de l’art déco et des architectures qui soudain ont révélé une beauté oubliée. On vit des têtes se lever pour en admirer le retour à la vie. Mais cela ne changea rien : le “Centre-ville” de nos villes est un cimetière que même les morts ont quitté. Depuis des décennies, une migration fait que le “centre” se vide de ses habitants reflués vers les banlieues neuves. Meilleures ? Rarement. Souvent on quitta simplement l’appartement “colonial” (vendu à un cabinet libéral) vers les “bidon-villas” des autoconstructions horribles, trop riches, hésitantes entre le fortin de guerre et la façade en faïence sanitaire, trouées de meurtrières alors que le pays regorge de mer et de soleil.

Chez nous, c’est ce qui manque : une rééducation nationale à la beauté, une plan collectif pour lutter contre le mauvais goût. Est-il volontaire ? Oui et non. Ce mauvais goût est dû aux identités perdues ou niées ou trop magnifiées, folklorisées ; aux importations des croyances et des breloques, à la fortune plus rapide que le raffinement et à la confusion engendrées par les butins, les corruptions et l’irrespect des lois. Question de fond alors : qui décide de la beauté dans ce pays ? Les religieux la mettent en sursis pour après la mort. Dès lors, même les couples sont interdits de lumière dans leurs lits nocturnes. Quand elle est croisée, la beauté est immédiatement voilée, incriminée ou soupçonnée de détourner le croyant de la voie de son Dieu. Les walis alors ? On sait leurs grands penchants pour les ronds-points vastes, les arcades difformes et les peintures jaune-administration. D’ailleurs, les esthétiques urbaines sont souvent marquées par les goûts personnels du wali du coin, sa couleur préférée, ses choix des rideaux et des fleurs et son mauvais goût impérial. Une wilaya a souvent la déco de la maison propre du wali en question. Un importateur de babioles turques ou chinoises y a aussi sa part dans ce désastre esthétique national. A ajouter aux lois inefficaces ou à la paresse de la police urbaine, la dissolution du corps des gardes champêtres. Le mauvais goût a une histoire longue, une généalogie. On peut visiter la maison d’un homme puissant, un apparatchik de l’heure et en revenir muet face à tant de mauvais goût surfacturé. 

D’autres causes à ce mauvais goût ? Oui. L’argent, le manque de voyages, la centralité du pouvoir, le trouble de la généalogie et de nos récits nationaux, l’ENTV et autres TV de propagande (ces cimes de laideur que peuvent atteindre les plateaux de ces télévisons, les hôtesses surchargées de maquillage  contraintes à l’immobilité sous le quintal d’une tenue dite traditionnelle, assommées par la langue libanisée du présentateur ?). Il y a aussi l’inculture, l’envie, chez certains, de faire avancer le désert au nom de la religion. A la liste des causes de cette maladie de l’âme, on additionnera l’exclusion des grands métiers du beau urbain, la névrose des inaugurations rapides ou les exils de la classe moyenne. Ou même le hiatus dans notre histoire mentale, entre l’urbain et le nomadisme, le dromadaire d’autrefois et les stationnements en double file aujourd’hui, la confusion entre le désert et l’espace public. Cela vous donne des mosquées inachevées, des village entiers ébauchés dans de la brique rouge, la conviction que l’écologie est réservée au paradis, après la mort, que le sachet bleu est une forme de politesse …etc. 

Dans tous les cas, il y a une urgence. Celle d’un manifeste national contre le mauvais goût. Une chasse à l’homme contre le manque d’élégance, contre le Jabador islamiste, le K. Way dédouané par la propriété d’une voiture de luxe, les sandales traînantes lors des cérémonies, la peinture criarde, les façades de maison en mode baignoire et voiles de femme inspirés de psychotropes, si loin de la beauté immaculé d’un Haïk. 

Car le mauvais goût est attentatoire. Il empêche de vivre le présent et vous oblige à vous replier vers les ancêtres, le paradis ou les fonds marins imaginaires. C’est un signe d’inconfort de l’âme, d’avenirs grossiers, de ratage collectif. Depuis des décennies, la ville se reconstruit en encerclant son centre ancien, en le vidant, en creusant la tombe de ce patrimoine qu’on veut posséder et effacer. Étrangement, la ville se ramasse à l’extérieur d’elle-même. On s’y repousse, enclos par les relogements et on regarde, de loin, le “centre-ville” s’effondrer, comme une dernière défaite du colonisateur.Dans cet immeuble qui abrite des notaires, médecins…etc, l’escalier s’est effondré, il n’y a plus de porte d’entrée, la poubelle s’offre au premier palier, la toiture est un souvenir mais personne ne plonge la main dans la poche pour des travaux. Le pays est algérien mais l’immeuble est “français”, c’est-à-dire à personne. Nous séparons le bien et le vacant. En Algérie, le beau est aujourd’hui bref. Il y a urgence à l’enseigner, le réhabiliter, le libérer.


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