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ROMPRE AVEC LE CONFORMISME UNIVERSITAIRE

© D. R.

Une université sans projet scientifique et pédagogique collectif conçu par des enseignants reconnus et élus par leurs pairs ne pouvait que fonctionner par et dans le politique.”

Si la recherche en sciences sociales et santé en Algérie a pu émerger, se renforcer pour accéder à une objectivation de ses résultats pendant plus de 30 ans, elle le doit notamment  à  trois éléments  centraux : la  rupture  avec le  conformisme  universitaire, l’immersion du  chercheur  dans  les  différents terrains  pour  comprendre  du  dedans  les  pratiques  sociosanitaires profanes  et  professionnelles  au  quotidien  dans  les  structures  de  soins et dans  les  domiciles des patients  et  la  pluridisciplinarité  impérative  pour croiser nos regards scientifiques respectifs face à une réalité sociosanitaire complexe  (médecins,  enseignants  des  instituts  paramédicaux, anthropologues, démographes, sociologues, psychologues, etc.).

Avouons que nous étions très à l’étroit dans une université qui se limitait à reproduire administrativement et mécaniquement un enseignement très conventionnel dans des disciplines qui concernent l’Homme et la Société. Il nous semblait difficile d’évoquer par exemple la sociologie du travail, sans référence réelle à l’entreprise. Nous avons de notre propre initiative personnelle   conduit les étudiants à “se salir le pantalon” pour être confrontés à ses différents agents sociaux, pour tenter de comprendre de l’intérieur leur logique sociale, leurs multiples interactions, leurs contraintes, leurs attentes, etc.

Mais nous agissions à la marge du fonctionnement au quotidien de l’Université. Celle-ci reste centralement un espace fermé sur elle-même, qui n’avait aucune prétention de produire de façon autonome et plurielle ses identités pédagogiques et scientifiques en lien avec la société et ses préoccupations, mais plutôt de “consommer” activement différentes injonctions administratives produites centralement, dans une logique de domestication à l’égard des différents pouvoirs. Le conformisme universitaire n’est pas une abstraction.

Il se révèle clairement dans l’impossibilité pour l’université de constituer une mémoire digne de ce nom, celle qui aurait permis d’accéder à une accumulation scientifique et pédagogique, en mettant en valeur de façon visible et offensive la production des enseignants-chercheurs.

L’accumulation scientifique a été, faut-il le rappeler, décisive dans l’histoire des sciences sociales produites dans les pays développés, qui ont pu grâce à la reconnaissance sociale des recherches antérieures remettre en question, affiner ou enrichir les problématiques de leurs prédécesseurs. Or, rien de tel dans l’Université algérienne orpheline d’une mémoire scientifique et pédagogique.  L’université fonctionne à l’amnésie.

Elle a réussi le pari de privilégier le flou socio-organisationnel qui permet de brouiller les cartes en l’absence de toute reconnaissance du travail accompli durant des décennies par certains chercheurs qui ont laissé des traces scientifiques et pédagogiques importantes depuis les années 1970, qu’il semble important de mettre au jour, de valoriser et de les faire connaître aux étudiants.

Une université sans projet scientifique et pédagogique collectif conçu par des enseignants reconnus et élus par leurs pairs ne pouvait que fonctionner par et dans le politique. Elle a donc “logiquement” privilégié la cooptation et le clientélisme.

La production sociale dominante du silence, de l’indifférence, du retrait, du copinage et du faire-semblant est aussi une pratique sociale qui a contaminé l’Université algérienne.  Elle s’est substituée à la rigueur, au débat scientifique contradictoire, à l’innovation et à l’autonomie scientifique. Même si certains îlots émergent, ils sont de l’ordre de l’exception dans une université prise dans le piège de l’utilitarisme, de l’urgence, de l’immédiateté et des décisions irréalistes, comme celle de la rédaction de thèses de doctorat en anglais, étant plus de l’ordre de la diversion politique.

Ce type de fonctionnement administré de l’université laisse ainsi dans l’ombre les enjeux sociaux et politiques majeurs, seuls à même de rendre intelligibles les implicites et les invisibilités de la société et du politique.

Le travail à la marge consistant à aller à la rencontre approfondie et fine avec des agents de la société, et cela pendant des années, a sans doute été décisif pour “fuir” symboliquement les pesanteurs administratives de l’université, se remettre en question face aux acteurs sociaux qui sont, on l’oublie souvent, au cœur de la production scientifique.

Engagement et distanciation sont, pour reprendre le sociologue allemand Norbert Elias, les postures du chercheur qui tente de comprendre du dedans les sens attribués par l’Autre. Il représente, on l’oublie souvent, l’acteur central, considérant que la recherche est une pratique sociale (inscription dans les réseaux scientifiques, appropriation des données, entretiens avec des informateurs privilégiés, etc.).   Force est pourtant de relever que l’université se limite à gérer le flux important d’étudiants.

Les connaissances livresques consommées par les étudiants, si elles sont utiles, sont insuffisantes pour comprendre précisément le fonctionnement de la société et du politique. Les techniques d’enquête sont enseignées comme des recettes de cuisine, des certitudes à appliquer mécaniquement. Elles sont impuissantes à mettre en exergue la complexité des pans de la réalité sociale. L’altérité est souvent ignorée au profit de l’opinion ou du seul regard de l’apprenti-chercheur, en oubliant ses interlocuteurs.

L’université apprend rarement aux étudiants l’apprentissage difficile et parfois douloureux du “terrain” qui impose humilité et remise en cause d’une théorie qu’il s’agit mécaniquement de greffer à une réalité sous-analysée. Maurice Godelier (2012), anthropologue français de terrain, nous le rappelle : “Il faut être hyperpragmatique en matière de théorie : ne jamais s’accrocher et savoir abandonner quand cela ne marche pas.” 

Ces ficelles de terrain  sont  indispensables  pour  affronter  les  agents de la société qui peuvent être dans une logique de théâtralisation  à  l’égard du chercheur. Il  est  faux  de  les considérer  comme  de  simples  jouets des évÉnements.Ils sont identifiés de façon très réductrice à de simples enquêtés passifs au service du chercheur, alors qu’ils sont des interlocuteurs importants dans la construction de son savoir. La longue immersion dans les différents terrains est centrale.

Elle   questionne de façon très critique la technicisation simpliste, rapide et schématique des modes d’appréhension de la réalité sociale. Cette façon de faire est intériorisée par les étudiants. La critique et “l’imagination sociologique”, pour reprendre le titre du livre du sociologue américain Wright Mills, s’effacent pour laisser place à un savoir limité, simpliste et appauvri. La raison est à rechercher dans la dévalorisation forte des sciences sociales où la société n’a pas été intégrée comme une préoccupation majeure par l’université.

Elle est aujourd’hui dans l’impossibilité politique de la comprendre et de la décrypter.  C’est plutôt une optique inverse qui a été retenue : la société reste appropriée par les experts-courtiers du pouvoir. Ce sont leurs vérités qui sont sacralisées, même s’ils n’ont aucune connaissance scientifique de ses pratiques sociales, de ses multiples invisibilités et de ses transgressions à l’égard des normes sociales dominantes.

Ce n’est pas parce qu’on vit dans une société, qu’il est possible de produire des savoirs sur celle-ci, telle qu’elle est, et non pas selon les désidératas des responsables politiques. Il n’est pas étonnant que le normatif soit en permanence privilégié dans les discours sociaux dominants : “Il faut…” ; “Ils doivent” ; “C’est comme cela…” ; “Nous avons décidé…”.  Il est alors aisé du haut de son perchoir d’administrer des leçons de morale à une société “objet” interdite de toute reconnaissance de sa citoyenneté (Mebtoul, 2018), lui donnant la possibilité de décider de façon autonome de son destin et de son avenir.

Relier nos disciplines
Nous avions dès le départ considéré que la santé, la maladie et la médecine ne pouvaient être appréhendées qu’à partir de regards pluriels, pour rompre avec l’égocentrisme disciplinaire. Celui-ci ne permet pas d’appréhender dans toute sa richesse et sa complexité un fait sociosanitaire donné. Les équipes de recherche étaient constituées de médecins, de démographes, de sociologues et de psychologues. Par exemple, la maladie chronique ne se réduit pas à un état organique. Autrement dit, la pathologie n’est pas uniquement le monopole des professionnels de santé. 

Elle représente aussi un événement social et psychique qui concerne tout le corps social agissant, objet d’interprétions sociales, d’influences multiples, de recours thérapeutiques diversifiés. La maladie chronique ou grave a pour effet de désorganiser le fonctionnement familial antérieur, obligeant la famille à être productrice de soins. La mère d’un enfant malade chronique sera contrainte de suspendre ses activités socioprofessionnelles (Mebtoul, Salemi, 2017), pour s’investir dans les soins de celui-ci. Ces derniers ne sont pas uniquement techniques, mais mobilisent des compétences sociales et relationnelles, qui sont de l’ordre de “prendre soin de la personne”, et pas uniquement du mal organique.

Le lien à opérer entre les différentes disciplines est essentiel face à la complexité de la réalité sociale. Or, force est d’observer que l’Université n’a pas encore intégré l’habitus pluridisciplinaire qui est fondamental pour relier les savoirs entre eux.  En travaillant sur la question de l’alimentation de l’enfant (Mebtoul et al. 2020), le sociologue a collaboré avec des pédiatres, des nutritionnistes et des biologistes. Cela permet une ouverture riche de sens, de malentendus productifs, nous obligeant à une distance autocritique à l’égard de certitudes scientifiques considérées antérieurement comme une finalité, un absolu irréfutable.

Le doute et le questionnement structurent la posture du chercheur, ce qui n’apparaît pas toujours dans les enseignements dispensés à l’université privilégiant la compétence de droit (le diplôme) sur la compétence de fait (acquisition progressive d’une pratique de recherche).  Le travail collectif entre chercheurs de différentes disciplines ouvre des perspectives pertinentes. Il redonne du sens à la confrontation scientifique plurielle. Celle-ci déconstruit la dichotomie très idéologique entre les sciences “dures” et les sciences “molles” qui mobilisent toutes les deux le bricolage et les incertitudes, comme l’a bien montré le sociologue des sciences, Bruno Latour (2007).

Le cloisonnement disciplinaire intègre   un ordre institutionnel qui opère des frontières souvent poreuses entre les différents territoires disciplinaires hiérarchisés socialement, certains sont considérés de façon réductrice plus “prestigieux” et plus “nobles” que d’autres ; ce qui montre bien que l’ordre social et politique fabrique aussi un ordre scientifique éclaté en différentes disciplines classées par ordre d’importance sociale. La dislocation ou la division entre elles est très fictive quand on observe qu’elles sont en réalité transversales et intimement liées, étant difficile d’effacer l’une d’entre elles, pour expliquer de façon synthétique le fonctionnement de la nature et de la société intimement liées.
 

Par : MOHAMED MEBTOUL

 

-Caratini S, 2O12, Les non-dits de l’anthropologie, suivi du dialogue avec Maurice Godelier, Paris, éditions Thierry Marchaisse.
-Latour B., Petites leçons de sociologie des sciences, Paris, La découverte.
-Mebtoul M., Salemi O., 2017, La relation fusionnelle mère-enfant diabétique, Naqd, 99-116.
-Mebtoul M., 2018, Algérie. La citoyenneté impossible ? Alger, éditions Koukou.
-Mebtoul et al., 2020, Tensions autour de l’alimentation de l’enfant dans la ville d’Oran, in : Soula A., Yount-André C., Lepeller O., Bricas N., (sous la direction) Manger en ville. Regards socio-anthropologiques d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie, Paris, éditions Quae, 18-29.

 

Déclassée  socialement  et  mal  classée  sur  l’échiquier  international, l’Université algérienne est plongée dans un profond malaise jusqu’à perdre sa vocation. Des universitaires, chacun dans sa discipline, décryptent l’état des lieux et ouvrent des pistes pouvant lui redonner sa place de choix. 

 

 


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