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Hend Sadi à “Liberté”

“Tamazight est exclu des institutions de l’État”

©D. R.

Professeur agrégé de mathématiques dans une université parisienne, Hend Sadi était en 1980 maître assistant à l’université de Tizi Ouzou. C’est lui qui, cette année-là, invita Mouloud Mammeri à animer pour
le 10 mars 1980 une conférence sur la poésie kabyle ancienne. La conférence fut interdite par le pouvoir. Le professeur Hend Sadi a à son actif plusieurs ouvrages dans le domaine amazigh. Il a notamment publié Tusnakt s wurar (mathématiques récréatives) en 1990 et, en 2014, Mouloud Mammeri ou la Colline emblématique. Auparavant, il a participé à deux ouvrages collectifs : Lexique français-berbère de mathématiques avec Ramdane Achab et Mohand Laïhem en 1984, et Problèmes de notation de la langue berbère, notes prises aux conférences de Lionel Galand,
avec Arezki Naït Abdellah en 1972 à La Sorbonne.
Dans cet entretien, Hend Sadi, tout en revenant sur l’épopée du Printemps berbère, livre son analyse sur le statut officiel de tamazight codifié dans la nouvelle Constitution.


Liberté : 36 ans après le Printemps berbère, quel regard portez-vous sur le cheminement de la cause amazighe ?
Hend Sadi :
J’y vois une avancée historique. Cet évènement est un acte de naissance. Le 20 avril, nuit de l’assaut des forces de l’ordre sur tous les foyers de résistance, université, usines, hôpital, … est la date de naissance de ce Printemps. L’idéologie arabo-islamique qui a conquis le pouvoir algérien a ceci de commun avec celle du colonialisme français : elle s’est employée à nier et à falsifier notre histoire avec une rare détermination. C’est ce qui explique l’importance d’une mémoire collective authentique inscrite dans la durée. Stimulée par le Printemps berbère, celle-ci s’étend à présent bien au-delà de la Kabylie et de l’Algérie pour se propager à toute l’Afrique du Nord. Aujourd’hui, nous voyons la dénomination de “Maghreb arabe” rejetée par des officiels qui ne sont pas des Algériens. Sans cette conscientisation, rien n’est possible. Là réside l’apport nouveau de ce Printemps amazigh qui n’a pas été un soubresaut sans lendemain, comme il y en a eu tant dans notre histoire. Mais, dans le même temps, nous devons bien mesurer que jamais les menaces sur notre identité et notre culture n’ont été aussi précises, ni aussi immédiates.

Comment le mouvement amazigh de 1980 a pu s’imposer par une démarche pacifique dans un contexte politique fait de violence et de coups de force ?
Étouffée en 1949 par un coup de force de la direction du PPA, éradiquée pendant la guerre par l’assassinat des meilleurs militants nationalistes, tue comme un tabou honteux lors la rébellion armée de la Kabylie en 1963, la question amazighe avait été soulevée publiquement pour la première fois lors des débats sur la Charte nationale. L’année suivante, à l’issue de la finale de la Coupe d’Algérie de football remportée par la JSK, les supporters qui scandaient “Imazighen” ont conspué un Boumediene effrayé qui découvrait sous les caméras de sa télévision les sentiments que nourrissait le peuple à son égard. Ces deux événements pacifiques ont révélé un potentiel insoupçonné, alors que le recours à la violence des maquis de 1963 et bien plus encore celui de la désastreuse aventure de 1976 avec les SOA avait tourné à l’avantage du pouvoir. Précisons aussi qu’à l’époque, le régime n’était pas encore la risée qu’il est devenu aujourd'hui sur la scène internationale, il avait le souci de son image auréolée par la guerre de Libération nationale. Par exemple, je me souviens qu’en 1980 l’article publié par le journal parisien Le Monde qui faisait état de la “brutale répression” de la marche du 7 avril à Alger a eu pour effet notre libération immédiate du commissariat où nous étions, après un premier tri, une douzaine de manifestants furent gardés. Toutes les campagnes de dénigrement agitant les épouvantails habituels que sont la main de l’étranger, l’impérialisme, le néocolonialisme, le séparatisme pour endiguer l’élan populaire, briser la dynamique du mouvement ont, au contraire, alimenté ce dernier.

Revenons maintenant à l’actualité. Tamazight est reconnu langue nationale et officielle à l’occasion de la dernière révision constitutionnelle.
Que vous inspire ce nouveau statut de la langue de Mammeri ?

Je commencerais par citer Slimane Benaïssa qui, à propos de cette officialisation venue après plus de soixante années d’indépendance, a écrit que celle-ci signifiait surtout que “60 ans durant, les gouvernements successifs ont réprimé, ont nié la langue maternelle du peuple algérien”.
Et, en effet, cet acte reflète avant tout les prétentions, pour ne pas dire l’imposture, de l’idéologie arabo-islamique au pays amazigh. Venons-en au texte de la Constitution lui-même. Il prévoit dans l’article 3-bis, – on notera le ô combien symbolique “bis” – que “tamazight est également langue nationale et officielle” alors que, dans l’article 3, on lit que “l’arabe est la langue nationale et officielle. L’arabe demeure la langue officielle de l’État”. La formulation de ce passage porte une forte empreinte de la Constitution marocaine de 2011 qui dispose dans son article 5 : “L’arabe demeure la langue officielle de l’État. L’État œuvre à la protection et au développement de la langue arabe, ainsi qu’à la promotion de son utilisation. De même, l’amazigh constitue une langue officielle de l’État, en tant que patrimoine commun à tous les Marocains sans exception”. Notons d’abord les mêmes subtilités que dissimule le déterminant “la” s’agissant de l’arabe et son absence ou son remplacement par “une” accolé à l’amazigh. À l’inverse, relevons aussi une différence : chez les Marocains, un même article 5 traite de  l’arabe et de l’amazigh qui, lui aussi, “constitue une langue officielle de l’État”, ce qui n’est pas le cas en Algérie où l’exclusion des institutions de l’État ôte tout contenu à ce statut de langue officielle. Ceci est à souligner car dans la Constitution algérienne de 2002, il y avait déjà “l’arabe est la langue nationale et officielle”, ce qui a été maintenu lors de la révision de 2016, mais on a tenu à ajouter la formule recopiée de la Constitution marocaine, à savoir que “l’arabe demeure la langue officielle de l’État”. Preuve, si besoin était, que cette formule qui distingue les statuts des deux langues amazighe et arabe a du sens. En outre, comme au Maroc, l’officialité de l’amazigh est conditionnée par l’adoption d’une loi organique qui la rendra effective. Signalons au lecteur que le Maroc a adopté sa Constitution en 2011 mais que l’amazigh y attend toujours sa loi organique cinq après. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur ce texte. Contentons-nous d’ajouter ceci : pourquoi avoir mis les statuts de l’arabe et de l’islam comme dispositions à l’abri d’une révision constitutionnelle mais pas celui de l’amazigh ? Avait-on besoin pour cela d’une académie, d’une loi organique, de moyens particuliers ? Évidemment, non. Quelle autre raison peut-on invoquer pour expliquer ce fait hormis la volonté politique de ne pas le faire ?

Alors, pourquoi, selon-vous, cette démarche se veut forte au niveau du symbole mais vide dans son contenu ?
Il faut effectivement s’interroger sur cette initiative. Jusque-là, toutes les mesures prises en faveur de la langue amazighe l’ont été en réponse à des actions fortes du mouvement culturel. La création du HCA a fait suite à une année de boycott scolaire en Kabylie ; le statut de langue nationale “bis” est venu après les massacres de 2001 ; alors que cette fois-ci, l’initiative vient du pouvoir sans que personne ne l’y ait poussé. Fait d’autant plus remarquable que cette mesure est prise sous l’ère Bouteflika et que c’est Ouyahia qui l’a présentée à la presse. Or, Ouyahia est l’homme de la loi de “l’arabisation de l’environnement” de 1998, toujours en vigueur, faut-il le rappeler. Et Bouteflika est le président qui a dit que “jamais tamazight ne sera langue officielle”. Alors, acte de repentance de leur part ? Ce n’est pas dans leur culture. Il faut plutôt y voir la leçon tirée des évènements passés, en particulier de ceux de 1980. D’une part, le régime a eu le temps de réaliser que l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri a eu un effet contreproductif considérable et que, plus généralement, la répression ne produisait pas toujours les résultats escomptés. D’autre part, beaucoup d’idéologues arabo-islamiques considèrent que le point de non retour de l’arabisation, réclamé jadis par Ahmed Taleb Ibrahimi en Conseil des ministres de Boumediene, fût-ce au prix d’une régression, est désormais atteint. Tout ayant été fait pour, la langue amazighe est, selon eux, condamnée à moyen terme. L’hégémonie arabo-islamique solidement ancrée dans les institutions ne peut plus être remise en cause. Aucun espace de l’aire berbérophone n’échappe à la pénétration arabe, et Tizi Ouzou est dans la situation d’El-Eulma des années 1920. Les nouvelles dispositions qui sont sans incidence concrète relèvent donc de la thérapie d’accompagnement et visent à ce que le processus d’éradication de l’amazigh se poursuive sans heurts.

Quel serait, dans ces conditions, le rôle de l’Académie que l’on veut lancer ?
A-t-on conditionné en 1963 par la création d’une académie ou l’adoption d’une loi organique le caractère officiel de l’arabe inscrit dans la Constitution ? On avait fait exactement l’inverse. La règle était que la langue arabe devait être utilisée partout où cela était possible et que, dans le cas contraire, il fallait une dérogation pour s’y soustraire comme le stipule l’article 76 de cette Constitution.
Le rôle de ces organismes est de participer aux manœuvres dilatoires. De se retrancher derrière de hautes missions scientifiques et techniques, comme celle de la codification de l’écrit là où le problème est purement politique, comme nous venons de le voir. Les questions scientifiques, comme celle de la codification de l’écrit ont été réglées par le travail de générations entières de berbérisants. Introduire de faux débats, en se drapant dans la toge académique, comme l’adoption du caractère arabe pour écrire l’amazigh, participe de l’enfumage, voire du sabotage, alors que le temps – donnée stratégique – nous est compté.
Pour avoir une idée du résultat programmé, on peut faire le bilan de plus de dix ans de statut de “langue nationale” dans la Constitution et, sans chercher à mettre en cause la sincérité de certains éléments, de faire sur la même durée, sinon davantage, le bilan des deux “académies” chargées d’œuvrer à la mise en place de l’enseignement du tamazight et de produire un matériel pédagogique pour.
Devons-nous accepter ces statuts de langues officielles du premier collège et du collège “bis” ou bien alors voter par nos actes et nos initiatives notre propre loi organique, celle que nous ont léguée nos ancêtres qui ont fait du tamazight la langue officielle de Tamazgha, il y a plus de deux mille ans de cela ?

Propos recueillis par :  Yahia Arkat

Publié dans : qui a peur du 20 avril ?

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