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A la une / Actualité

Qui ? Comment ? Pourquoi ? Et après ?

Tout sur l’assassinat d’Abane Ramdane

©D. R.

La liquidation physique de l’architecte de la Révolution a, d’une certaine façon, préfiguré le modèle despotique qui allait être adopté par l’Algérie indépendante.

Soixante ans après la disparition, dans des conditions dignes d’un roman d’espionnage, d’Abane Ramdane, une épaisse chape de plomb continue de peser sur la liquidation physique, en 1957, de l’architecte du Congrès de la Soummam par ses frères d’armes. Certes, des bribes d’informations, de témoignages et de récits de sources éparses, parfois difficiles à concorder, sont, depuis longtemps, colportées concernant ce dossier brûlant qui semble toujours faire peur à cette Algérie officielle qui ne veut pas regarder, en face, la propre histoire contemporaine du pays, si douloureuse fût-elle. Mais, ces témoignages épars et autres allégations, souvent impossibles à vérifier, n’aident pas à faire la lumière sur cet épisode de la guerre de Libération nationale dont l’impact sur l’Algérie post-indépendance se ressent toujours. À l’issue d’un colossal travail de mémoire accompli dans le sens de la recherche de la vérité sur ce crime commis par “les frères”, le Pr Belaïd Abane, cousin de l’homme de la Soummam, s’est attelé, des années durant, à un monumental travail de recherche pour tenter de comprendre ce qu’il s’est passé en cette période charnière du combat libérateur, amenant les frères d’armes à assassiner froidement, le plus intelligent, sans doute, d’entre eux. À travers son dernier ouvrage Vérités sans tabous. L’assassinat d’Abane Ramdane. Qui ? Comment ? Pourquoi ? Et après ? consacré à cette affaire, le Pr Abane compile les témoignages d’une douzaine de personnalités historiques et de figures de la libération, et pas des moindres, mais aussi des documents historiques, inédits pour certains, pour livrer une monographie complète sur cet assassinat politique commis par les colonels. Un assassinat qui, d’une certaine façon, a préfiguré le modèle despotique de l’Algérie indépendante. Ferhat Abbas, Lamine Debaghine, Réda Malek, Ali Haroun, Salah Goudjil, Mabrouk Belhocine, Mohamed Lebdjaoui, Amar Ouamrane, pour ne citer que ces acteurs de la guerre de Libération, ont apporté leurs contributions respectives à ce travail de mémoire. Une quête de vérité qui, à l’évidence, n’a pas été facile à mener, selon le propre témoignage de l’auteur. “Processus et volonté plus ou moins consciente de cicatrisation, ce livre fut forcément un parcours douloureux, pas à pas, de ce chemin de croix, que fut pour Abane, pressentant sa fin prochaine, le périple de Tunis à Rome et enfin à Tétouan, la destination finale de sa vie mais aussi le début d’un autre voyage dans la mort”, assure Belaïd Abane. Ce qui ressort de cette entreprise mémorielle est que de toutes les motivations évoquées par différentes sources et différents acteurs de cette période de la guerre de Libération nationale, un seul émerge : celui, en effet, relatif à la décision prise par Abane Ramdane de rentrer au pays, pour être sans doute, en conformité avec les résolutions du Congrès de la Soummam dont il a été un des principaux artisans. Le célèbre avocat Mabrouk Belhocine considère, d’ailleurs que “la décision d’Abane (…) était aux yeux des colonels (Boussouf, Bentobal et Krim, ndlr) un véritable casus belli qui a précipité la décision de mise à mort prise par les colonels à l’encontre de leur collègue du CCE”. La déclaration faite, précisément par Abane à la réunion du comité permanent du Comité de coordination et d'exécution (CCE), début novembre 1957, en présence de Krim Belkacem, Lakhdar Bentobbal et Mahmoud Chérif, constituait, sans doute, pour ses vis-à-vis un dépassement intolérable de ce qui constituait, à leurs yeux, une ligne rouge. “Drôle de politique pour des colonels ! Vous ne rêvez que négociations. Ce n’est plus le CCE mais le cessez-le-feu. Vous ne pensez plus combat mais pouvoir. Vous êtes devenus ces révolutionnaires de palaces que nous critiquions tant, quand nous étions à l’intérieur. J’en ai assez. Je vais regagner le maquis et à ces hommes que vous prétendez représenter, sur lesquels vous vous appuyez sans cesse pour faire régner votre dictature, je raconterai ce qui se passe à Tunis et ailleurs”, peste Abane devant ses pairs du CCE. Pour l’auteur, ce qui a déclenché la panique chez les 3B, ce n’est donc ni la position tranchée d’Abane sur la négociation avec la puissance coloniale ni le ton ironique et railleur, adopté pour l’exprimer, mais plutôt “sa décision de regagner le maquis”. Après la mort par strangulation de celui qui a réussi à unifier les rangs de la guerre de Libération et à lui donner un élan organisationnel salutaire, Ahmed Ben Bella, alors détenu à la prison de la Santé en France, est informé par les 3B de la liquidation. La réponse que Ben Bella adressa aux auteurs du crime surprend par sa teneur haineuse incommensurable, allant, dans sa diatribe, jusqu’à se délecter du sort réservé à une figure de la lutte libératrice. Mais il y a pire. Jugeons-en : “Nous accusons réception de votre courrier à savoir une lettre de Belkacem, une d’Abdelhafid et une d’Amar, qui nous a occasionné une vive joie (…). Nous ne pouvons donc que vous encourager dans cette voie de l’assainissement. Il est de notre devoir à tous (…) de nous montrer intraitables sur ce chapitre de l’épuration (…). Le devoir vous commande de ne pas vous arrêter là (…)”.
Épuration, assainissement… le texte, un concentré de rancœurs mal digérées, fait transparaître un appel clair à l’encouragement des méthodes expéditives et despotiques. L’Histoire a montré que ces “recommandations” ont été suivies à la lettre par ses correspondants qui, à leur tour, les ont transmises à leurs successeurs au pouvoir après l’Indépendance. Mais la liquidation d’Abane a-t-elle contribué à “assainir” les rangs de la Révolution comme pronostiqué par ses meurtriers ? La situation que décrit le colonel Ouamrane six mois après la liquidation d’Abane, dans son rapport au CCE, ne prête, en tout cas, à aucune équivoque. “Nous sommes tombés dans l’immobilisme, la stagnation. L’esprit révolutionnaire a disparu chez tous les dirigeants, cadres et militants pour laisser place à l’embourgeoisement, à la bureaucratie, à l’arrivisme, à la course aux honneurs, aux rivalités, à l’esprit de clan et de région. Le dégoût et le découragement se sont emparés des meilleurs.” À regarder de près, c’est étrangement la même situation que vit l’Algérie soixante ans après l’assassinat d’Abane. C’est dire que c’est peut-être à ce moment-là que le pays a pris le mauvais départ qui impacte aujourd’hui son avenir.

Hamid Saïdani


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