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ARCATURES SOCIOLOGIQUES

VERS L’ÉCROULEMENT DES UNIVERSAUX

© D. R.

CHRONIQUE De : RABEH SEBAA

Jamais la notion d’Humanité n’a été autant visitée. Et jamais son usage n’a été aussi galvaudé. Généralisé et vulgarisé. Voire profusément popularisé. Une abstraction, jusque-là, à l’abri des redondances. La voilà subitement interrogée sur les fondements de ses vérités. L’Humanité est-elle sommée de redéfinir le concept de liberté ? De revoir le sens du mot proximité ? Et de reformuler le contenu de la notion de convivialité ? Au creux d’une nouvelle sémantique. Une sémantique fermement ligotée. Une sémantique fortement menottée. Et où les cellules d’isolement, les geôles d’éloignement, s’érigent subitement en lieux d’épanouissement. Confinement. Quarantaine. Isolement. Cantonnement. Éloignement. Les mots de l’enfermement se découvrent soudainement une vocation d’ouverture et d’élargissement. Dans le lot de ces litotes, trône le plus halluciné. Le plus délirant. Et le plus extravagant. Celui de distanciation sociale. D’écartement des uns des autres. La distance physique, entre les individus, devient subitement distanciation sociale. Distendre les rapports humains. Les étirer. Les diluer. Les éparpiller. Les disperser. Avant de les dissoudre. 
Une dissolution qui revêt la tunique d’une opération salutaire. Une exigence de disjonction bénéfique. Au moment où il s’agit précisément de retisser le lien social. De le consolider. De le conforter et de le renforcer. Culturellement. Psychologiquement. Moralement. Économiquement. Et, bien évidemment, socialement. En particulier, en direction de ces couches sociales, longtemps laissées-pour-compte. Et qu’on affuble du qualificatif de moyennes. Des catégories sociales complètement laminées. Écrasées. Humiliées. Immergées dans la fange bien au-dessous de la moyenne. Ces couches qui n’ont plus de moyenne que leur espérance de vie. Et leur désespérance à vie. 
Leur pays les redécouvre, pour les enfoncer encore plus dans les affres du déni. Dans le purgatoire de la paupérisation, de l’appauvrissement et du dépérissement. De la déchéance la plus basse. Et la dégringolade la plus crasse. Par les vertus de l’éloignement. Les miracles de l’écartèlement. Et les prodiges de l’éparpillement. Une dégringolade qui avait commencé avec l’époque du collectivisme forcené. Le pseudo-socialisme, acharné ou plus précisément décharné. Ce bureaucratisme profusément décérébré. Qui les a longtemps réduits à des tubes digestifs faméliques. 
Avant de les lâcher par grappes serrées, dans les abysses de l’oubli. Afin de préparer soigneusement le lit de la déferlante bazardante. Euphémiquement appelée économie de marché. Une machine qui allait exacerber leur existence frustrée. Ternir leur destinée déjà froissée. En poussant des familles entières dans les gouffres de la privation. Du dénuement et de l’accablement. Les orientant parfois vers les bras râpeux du suicide. Et souvent dans les cendres tragiques de l’immolation. Pour une promesse de logement. Pour un mirage d’emploi. Ou contre une odieuse humiliation. Des catégories sociales qui se retrouvent complètement paumées. Égarées au cœur de la spirale néolibérale dans sa version locale. C’est-à-dire la plus anarchique, la plus imbécile et la plus brutale. La pire de toutes. La sœur jumelle de l’économie informelle. Qui patauge dans le noir mortel. Assombrissant la tempête pernicieuse. Obscurcissant la tornade vicieuse. Une bourrasque qui s’est chargée de taillader furieusement les fils ténus de la solidarité traditionnelle. Et de découdre les raccords des proximités habituelles. Lacérant une convivialité comme source de mitoyenneté sociale, d’entourage, de voisinage et de partage. Et non d’espacement ou de distanciation. D’écartement et d’écartèlement. Confortant un individualisme forcené. Fortifiant un égoïsme acharné. Et que l’engeance régnante prétend atténuer en étendant un filet. Comme dans un cirque. Un filet social. Un filet tendu. Une métaphore qui convoque la culbute. Les acrobaties. Les voltiges. Et les plongées dans le vide, précédant la chute ultime. 
Après les entrelacements, les enchevêtrements et les embrouillements du filet. Affublé de l’adjectif social ou pas, un filet n’est qu’un filet. Pour tous ceux qui sont déjà tombés dedans. Avant de descendre encore plus loin. Encore plus bas. Dans cet univers sibérien du dénuement, de la privation et du désespoir. Ils sont de plus en plus nombreux à se retrouver coincés dans les mailles de cette sinistre ratière. Dans les brouillaminis d’une interminable galère. Les deux pieds solidement plantés en enfer. Et le reste gambadant allègrement dans les méandres de l’irrésolu. Entre les sinuosités de l’inconnu. Et c’est pour cela qu’ils se foutent complètement de la distanciation sociale. Du filet local. De l’apitoiement communal. Et des balivernes nationales. Ces damnés du système attendent de retrouver leurs marques dans la reconfiguration de la société désincarnée. Dans la stratification de la dignité bafouée. Loin de la vase bourbeuse de la mendicité institutionnelle. Et des rets de la tourbe glutineuse de la charité officielle. Une situation qui s’est dramatiquement aggravée avec cette satanée pandémie.
Une pandémie qui n’arrête pas de bomber le torse. Avec force. Ce mot du grec ancien πανδημία, pandêmía, qui signifie littéralement “le peuple tout entier”, utilisé pour la première fois à la fin du XVIe siècle et qui a acquis en seulement deux années une dimension effroyablement planétaire. Devenu synonyme de crise sanitaire mondiale, il bouscule bien des certitudes. 
Un mot qui a une histoire. Une histoire sémantique mais également une histoire au centre des rapports entre l’Homme et la Nature. Il est de l’ordre du banal de rappeler que l’homme a largement contribué au saccage de la nature et à la généralisation de l’approfondissement des déséquilibres écologiques environnementaux, au sens très large du terme. Cette folie destructrice prend ses racines au Moyen-Âge et atteint son point paroxystique avec la révolution industrielle, à partir du XVIIIe siècle. Elle ne s’est plus arrêtée depuis. Elle est allée crescendo et n’a épargné ni la faune, ni la flore, ni l’eau, ni l’ozone, ni même l’air à respirer. La pollution qui a atteint des pics invraisemblables n’a jamais constitué un objet d’inquiétude. 
À présent, tout le monde reconnaît l’ampleur du désastre. De là à penser que l’homme va changer de comportement après cette crise sanitaire, rien n’est moins sûr. Pour au moins deux raisons : d’abord, les craintes et les peurs n’ont jamais été de bonnes maîtresses. Encore moins d’excellentes éducatrices. Ensuite, c’est compter sans la férocité et la voracité des intérêts économiques et financiers qui gouvernent le monde. Ces mêmes intérêts qui ont ruiné la qualité de la vie à l’échelle planétaire, au nom d’une brumeuse globalisation ou sous la bannière d’une nébuleuse mondialisation, ne cèdent rien. 
Ces intérêts ne s’arrêteront pas. Ils reprendront de plus belle. La polémique présente, au cœur de la fournaise de la crise même, sur les intentions ou les prétentions de l’industrie pharmaceutique, sur fond de course aux vaccins et aux milliards, en est une funeste illustration. Après l’inconscience du péril que charrie cette pandémie, c’est l’incongruité sociétale que représente la brutalité de son irruption, aux yeux du grand nombre, qui fonde principalement la crainte de sa durée. À cela s’ajoutent les multiples représentations afférentes à sa complexification. Des représentations induisant des comportements inédits.
Il s’agit, pour les spécialistes en sciences sociales et humaines, d’analyser et de comprendre les ressorts principaux de ces comportements nouveaux. De quelle nature seront-ils ? Quelle tranche d’âge sera la plus touchée ? Quel impact sur les principes éducatifs, les relations femme/homme, etc. ? Et bien évidemment comment vont se reconfigurer, in fine, les certitudes ? Comment vont se reformuler les universaux ? Comment seront cernés ces comportements nouveaux ? Notamment pour canaliser ou atténuer les comportements agressifs, voire violents, qui se sont exacerbés avec la survenue de la pandémie, pour tout un faisceau de paramètres. S’ajoutant à la persistance et au cumul de frustrations de tous ordres, conjugués à une incertitude mêlée de crainte, voire de peur. Les conséquences, tant philosophiques que psychosociologiques, de cette crise sanitaire sont aussi multiformes que considérablement étendues. 
Certaines de ces conséquences demeurent encore insoupçonnées. En revanche, ce qui est d’ores et déjà patent, à l’échelle planétaire, c’est bien la défaite des universaux de tous ordres, revêtant la forme d’une faillite des certitudes. Jusque-là bien ancrées dans des imaginaires faussement repus.


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