Économie / Avis d'expert

Avis d'expert

La nation dans la mondialisation

La mondialisation et l’ouverture sur le commerce extérieur interpellent non seulement l’organisation économique des nations mais aussi l’organisation politique et institutionnelle du Pouvoir.

Toutes les nations sont appelées à converger vers un même système, celui de l’économie capitaliste de marché qui repose sur l’Etat de droit, les droits de l’homme et le libéralisme économique par la liberté de circulation exclusive des capitaux et des biens. Avant d’y chercher les raisons d’espérer, de quoi ne faut-il pas désespérer et à quelles conditions. La mondialisation n’est ni une panacée ni un alibi.
La place d’une nation dans le monde actuel et, de plus en plus, à l’avenir, sa puissance et sa capacité à agir sur ses partenaires, se mesure à ses parts de marché au plan national et international. Le concept de frontière n’est plus limité seulement aux frontières historiques et naturelles qui distinguent le territoire national de ses voisins. Les nouvelles frontières englobent les territoires atteints par le commerce extérieur et les investissements nationaux à l’étranger, de là l'on a mis en place le concept “de devoir d'intervention pour raisons humanitaires”.
à cela s’ajoutent les marchés du virtuel qui nécessitent le contrôle des parts de marché sur internet et les nouvelles techniques de l’information. Plus que jamais les relations internationales font qu’un pays est confronté à un réseau de dépendances de toutes sortes qui limitent sa capacité de se déterminer lui-même.
Etre «in» c’est penser «communauté globale», «village et intérêts planétaires». Les élites intégrées aux grandes entreprises inter territoriales pensent et agissent en termes de culture de leur entreprise. Que faut-il voir dans ce mouvement ? Une fatalité ou une certaine volonté d’accepter la dépendance ? L’intérêt national doit-il être rangé au placard des idées démodées ? En vérité plus que jamais ce sont les intérêts nationaux qui se dissimulent derrière ce pseudo langage planétaire et consensuel. Après la liquidation des stratégies de développement autocentrées et l’enlisement des mouvements issus des luttes de libération nationales dans leurs contradictions internes, il s’agit de poursuivre le mouvement de domination des nations.
L’intérêt national est donc dans la capacité d’un pays à ne pas se laisser imposer la volonté des autres. Chaque pays doit sans cesse savoir préserver sa part de souveraineté que son environnement lui conteste. Il doit s’appuyer pour cela sur un système de production public et privé à même de faire face à la concurrence, à l’annexion et dépendances de toutes sortes.
Un exemple de ces exigences est celui du pétrole. Certains le considèrent comme une rente négative, alors que nous possédons 5% des réserves mondiales. L’art politique a consisté, au fil des années, à «faire-croire» de l’intérieur, dans un monde où la recherche de moyens de dissuasion est permanente, que le pétrole était une “calamité”. Si tel était le cas pourquoi son appropriation directe par les grandes puissances est historiquement le moteur de leurs préoccupations stratégiques à travers le monde ?
En vérité, les relations internationales mettent en présence des volontés de puissance fondées sur une seule alternative “contraindre ou convaincre”. Le monde moderne, grâce à la révolution technologique de l’information et de la communication, a laissé intacte cette alternative mais l’a habillée autrement. Les grandes puissances disposent des images, des sons et des idées pour agir et façonner la volonté des autres, quels qu’ils soient, en influant sur leur façon «de croire et de penser».
L’on est tenté de dire qu’avec du vieux on fait du neuf. Car, Il y a sept siècles, Ibn Khaldoun parlait des trois fonctions sur lesquelles s’appuie un Etat : “le sabre, la plume et l’argent”. L’on dit aujourd’hui le faire-savoir et le faire-croire auquel s’ajoute à présent «le faire admettre» sans contrainte comme un principe universel.
Chaque nation crée une forme de pouvoir en vue d’un bien commun et en harmonie avec son génie propre. Le processus qui façonne le pouvoir s’étend dans l’histoire. Il n’existe pas de Pouvoir qui soit une création spontanée issue de réflexions de juristes.
Les plus belles constitutions sont sans effet lorsqu’elles sont incapables de traduire les logiques profondes qui guident la marche incessante du Pouvoir vers l’une de ses principales finalités ; assurer à la communauté nationale les bases de son équilibre en aménageant, par des formes appropriées, la participation collective et individuelle aux décisions dont l’impact sur le destin de la nation est déterminant. Savoir repérer les flux vitaux de ce processus et proposer des systèmes de participation savamment ménagés semble être la condition de pérennité de la puissance d’une nation et de son pouvoir.
L’Algérie ne peut se dérober indéfiniment à sa mission traditionnelle de puissance incontournable dans la Méditerranée occidentale d’abord. Cet ensemble économique et culturel – dont le gaz naturel est le moyen stratégique – est indispensable à la stabilité de la région. En conséquence, le retour à la croissance économique et à la mise en valeur des potentialités agricoles minières et industrielles est un processus inéluctable. L’Europe a besoin d’une Algérie forte en son flanc sud. Si les corsaires, pendant des siècles, étaient une entrave à la montée des puissances au Nord, la misère et l’instabilité sociale et politique risquent d’être encore plus redoutables pour cette Europe unifiée.
Cette mission implique aussi la dilatation des échanges avec l’Afrique en particulier sahélienne dont le désenclavement par le retour au trafic transsaharien est la condition de son développement.
L’espace impose donc la finalité du pouvoir. Mais les tensions sont telles que le temps ne peut plus être l’allié de cette finalité. Et les impatiences et les contestations qui s’expriment de diverses manières sont un encouragement à créer l’événement. Mais un événement fécond, porteur de logiques politiques, amenant les différentes composantes de la nation à enrichir par leur diversité cette même dynamique. Mais cette dynamique ne peut se concevoir que dans le renforcement de l’indépendance de décision du pouvoir, c’est-à-dire d’un pouvoir qui ne compose pas sur les vérités essentielles et qui développe ses facultés à “intégrer” les différentes forces qui commandent et renforce les capacités de résistance de la nation aux remises en cause violentes ou imperceptibles du lien social et de la cohésion nationale.
Car la forme ne peut pas faire oublier qu’au cours de ces 50 années bien des choses ont fini par se transformer en leur contraire. Auquel cas la forme démocratique ne serait que le nouvel habit de pratiques politiques anciennes ! L’événement pour être fécond doit consacrer la rupture avec la pratique des compromis entre clans qui, à ce jeu, en sont arrivés au compromis sur les valeurs essentielles, celles qui fondent les capacités d’autonomie et de puissance d’une nation.
L’enjeu du XXIe siècle est l’existence même des nations par la mondialisation au profit de sous-ensembles qui ne sont que l’habillage moderne des empires.
Aussi, la modernité interpelle les nations. Leur souveraineté ne se mesure plus uniquement en termes de territoire et de PNB mais en capacités d’émettre et de réagir aux messages concurrentiels économiques, financiers, culturels, politiques et militaires qui circulent à la vitesse électronique.
Si la classe politique refuse d’entrer dans ce débat du “pourquoi” pour s’enferrer dans celui du “comment”, si le jeu politique des clans devient l’enjeu, c’est qu’on trouve encore un intérêt à faire perdurer le système des alliances et des clans face à un mouvement dont la finalité est justement l’émiettement de l’autonomie de la relative autonomie de décision.
“Le pourquoi” est dans les aspirations des citoyens à vivre et plus précisément à vivre autrement, sans pour cela remettre en cause les fondamentaux du lien social. Mais c’est aussi dans la juste prise en compte des défis lancés à l’existence même des nations par la mondialisation.
C’est à cette condition que la continuité est démocratique, c’est-à-dire qu’elle permet d’avoir des raisons de ne pas désespérer d’être soi-même tout en devenant mondialement performant, que le principe de continuité et d’ouverture ne devienne pas l’alibi d’intérêts de clans et pour que la légitimité démocratique s’enrichisse d’une légitimité historique vraie.


Z. F. 
(*) Cadre supérieur de l’Etat en retraite
Ex-conseiller Sonatrach
Ex-directeur formation des cadres au MIE
Ex-secrétaire général ministère de l’Hydraulique
Ex-chef de cabinet ministère
de la Planification et de l’AT
Ex-conseiller au Cnes, président de la commission chargée du rapport national sur le développement humain