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Économie / Avis d'expert

Avis d'expert

L’Algérie dépend à 99% de ses exportations d’hydrocarbures

Récemment, mon regard a été attiré par un article de presse qui m’a vite rempli de joie et d’espoir. Il s’agissait d’un communiqué émanant d’un organisme national sur l’état des exportations algériennes.

Il précisait notamment qu’en 2012, 97% des exportations de l’Algérie provenaient des hydrocarbures et que le reste, soit 3% revenait au secteur hors hydrocarbures.  Bien sûr, un progrès minime et symbolique de 1% (98% auparavant) mais qui laissait espérer l’amorce d’une sortie progressive de l’ornière des hydrocarbures, dans laquelle l’économie nationale s’est entravée et qui l’empêche de se diversifier, alors que l’après-pétrole tout proche menace.
Ma joie et mon espoir se sont alors vite estompés pour laisser place à une grande déception. En effet, si la contribution du secteur hors hydrocarbures semblait s’être améliorée pour atteindre 3% du total des exportations, il s’est avéré que 0,65% de cette contribution était dû à des produits et dérivés pétroliers, c’est-à-dire des produits et dérivés à classer avec les hydrocarbures et non pas en dehors. Dans ces conditions, un calcul simple montre que, en réalité, les hydrocarbures représentent 99% et non pas 97% du total des exportations, alors que le secteur hors hydrocarbures n’en représente que 1% et non pas 3%.
Non seulement l’ornière ne s’était pas atténuée mais celle-ci, en atteignant la cote des 99%, était plus profonde qu’on ne pense. Il y a donc risque, si la situation n’est pas rapidement (et même très rapidement) redressée, de voir le pays régresser vers une économie immergente  au lieu de progresser vers l’économie émergente dont il est capable. L’Algérie aura-t-elle le temps et les ressources nécessaires pour se préparer à une économie d’après-pétrole dans le contexte d’un déclin de la rente pétro-gazière prévue disparaître complètement autour de 2030 si aucune action n’est entreprise pour retarder cette échéance ?

Une économie mono-rentière loin d’être prête pour un après-pétrole qui s’invite trop tôt
Ce titre peut surprendre le commun des lecteurs, habitué à la vague et fausse notion que l’après-pétrole est synonyme de tarissement des gisements donc une éventualité encore lointaine dont il n’y a pas lieu de s’inquiéter pour le moment.
Notre définition, telle que nous avons eu l’occasion de l’expliciter dans une précédente contribution, est très différente. Pour nous, l’après-pétrole commencera le jour où la rente pétro-gazière ne pourra plus équilibrer la balance commerciale.
Sur la base de cette définition, le début de l’après-pétrole est tout proche et des signes avant-coureurs annoncent déjà son arrivée. La Banque d’Algérie (BA) elle-même n’a pu, en maintes occasions, s’empêcher de tirer la sonnette d’alarme à propos de balances des paiements déficitaires. La Banque Mondiale (BM) signale, quant à elle, que le solde de la balance des comptes courants de l’Algérie devrait baisser de 2,6% du PIB en 2014 à 0,1% en 2015.
Telles que les choses se présentent, il reste très peu de temps, certainement pas assez, pour mener à bien la transition vers une économie diversifiée, car la durée de vie de la rente s’annonce bien plus courte que le temps requis pour cette transition. Surtout qu’il n’existe aucune stratégie ni vision claire pour y parvenir et qu’aucun des programmes mis en œuvre à cette fin ne s’est avéré efficace jusque-là.  Depuis des décennies, nous entendons le même refrain qui revient à longueur d’année comme un leitmotiv : “Le développement des hydrocarbures servira à générer les revenus permettant de développer l’économie nationale.” En réalité, le développement de l’économie s’est confondu avec celui des hydrocarbures. Et s’il est vrai que des actions ont été entreprises dans les autres secteurs, la plupart se sont soldées par des échecs, et à chaque échec on sonnait la retraite vers la forteresse des hydrocarbures, seule capable d’assurer survie et protection. A tel point qu’on s’est habitué à s’y réfugier trop fréquemment jusqu’à en faire une résidence permanente et confortable, sans trop se préoccuper de ce qui se passait en dehors.
Résultat : après plus d’un demi-siècle d’indépendance, le pays dépend des hydrocarbures à hauteur de 99% de ses exportations. Une telle situation rend l’Algérie extrêmement sensible aux fluctuations du marché et la met en grand danger en cas de chute des prix. La crise de la fin des années 80 est là pour le rappeler.
La question fondamentale qui se pose à ce point est de savoir si on peut compter sur le potentiel des principales énergies alternatives de substitution disponibles en Algérie (solaire, schistes, charbon et uranium) pour assurer une transition énergétique et économique d’ici 2030.

Potentiel des énergies alternatives de substitution

1 - Les hydrocarbures de schistes
Il est pratiquement impossible d’évaluer le potentiel de production des schistes en Algérie pour la simple raison qu’aucune exploitation n’a commencé, alors que des dizaines, voire des centaines de puits possédant un historique de production suffisant sont nécessaires pour en avoir une idée. Par conséquent, la meilleure approche possible pour estimer le potentiel des schistes algériens, en l’état actuel des choses, serait une estimation analogique par rapport à celui des schistes américains où  des dizaines de milliers de puits ont été forés et notamment les schistes de Barnett (Texas) où les puits  possèdent  l’historique le plus long. Cette estimation analogique a déjà été entreprise dans une précédente contribution et a permis d’arriver à la conclusion qu’avec le forage de 200 puits par an on arrivera  à obtenir une production d’à peine 6 milliards de m3 de gaz/an. Si l’on porte le nombre de puits à 240 par an pour correspondre aux prévisions officielles de forage, elle ne dépassera pas les 7,2 milliards de m3/an ce qui diffère très substantiellement des 60 milliards de m3 avancés à moins de forer environ 2000 puits par an. La technologie ne peut pas faire beaucoup mieux actuellement. Telles que les choses se présentent au plan des coûts, l’exploitation des schistes en Algérie n’est pas encore une opération rentable. C’est la raison pour laquelle il serait préférable, pour le moment, de se limiter à des projets pilotes jusqu’au jour où une combinaison favorable des progrès technologiques, des coûts et des prix du gaz rendra un développement à grande échelle attrayant.

2 - L’énergie solaire
L’Algérie s’est embarquée officiellement dans un mégaprojet d’énergies renouvelables, essentiellement solaire, qui prévoit à l’horizon 2030 l’installation d’une capacité de 22 000 MW. Nous avons pu démontrer, dans une précédente contribution, que ce projet reviendrait à plus de 130 milliards de dollars et qu’il était loin d’être rentable tout comme cela est souvent le cas à l’étranger où les projets de cette nature ne survivent que grâce aux subventions. De plus, ses dimensions démesurées rendent peu probables son achèvement dans les délais prévus.
Nous sommes également arrivés à la conclusion, sur la base des performances de la station solaire de Hassi R’mel qui, avec une puissance de 30 MW permettra d’économiser 7 millions de m3 de gaz/an, que le mégaprojet ne pourra en économiser plus de 5 milliards de m3/an. Tout comme il ne pourra économiser plus de 150 milliards de m3 de gaz au cours de sa durée de vie, ce qui est largement inférieur aux 600 milliards avancés dans une autre estimation.

3 - Potentiel du charbon
Les réserves, réparties dans le bassin de Béchar, s’élèveraient à un total de 263 millions de tonnes mais ont été abandonnées depuis des décennies, permettront d’économiser un total de 2,7 milliards de m3 de gaz.

4 - Potentiel du nucléaire
Il est question, depuis un certain temps, de construire vers 2025, la première centrale nucléaire algérienne pour faire face à l’accroissement galopant de la consommation d’énergie électrique.
Selon les données du ministère de l'Énergie et des Mines, les réserves prouvées de l'Algérie en uranium avoisinent les 29.000 tonnes, tout juste de quoi faire fonctionner deux centrales nucléaires d'une capacité de 1000 mégawatts chacune pour une durée de 60 ans.
En supposant qu’une telle centrale sera construite malgré les problèmes de rentabilité, de sécurité et d’alimentation en eau, elle ne permettra d’économiser qu’environ 1,35 milliard de m3 de gaz par an.

5 - Contribution de l’ensemble des énergies alternatives au futur mix énergétique algérien
Le total de toutes ces contributions, en équivalent gaz, qui permettront d’économiser, s’élève donc à 16,25 milliards de m3/an
Comparé à la production actuelle de gaz d’environ 85 milliards de m3/an, l’apport de ces 16 milliards n’en représentera que 19%. En fait, si l’on tient compte de l’accroissement de la consommation locale qui pourrait atteindre les 70 milliards de m3/an d’ici 2030, et si on veut maintenir les exportations à leur niveau actuel de 55 milliards de m3/an, la production totale devra s’élever à environ 125 milliards de m3/an. Dans ce cas, l’apport de 16 milliards de m3/an ne représentera que 13% du total. Comparé à la production totale d’hydrocarbures (gaz + liquides + brut) qui tourne actuellement autour de 200 millions de TEP, cet apport ne représentera plus que 6.5% du total.

Conclusion : rôle clé que seuls les hydrocarbures conventionnels pourront jouer dans la transition vers une économie d’après-pétrole
Il est clair que les énergies alternatives, même si elles s’avèrent rentables, ne pourront apporter qu’une contribution très marginale par rapport aux besoins énergétiques anticipés à l’horizon 2030 (et probablement au-delà).
Elles seront donc loin de pouvoir générer les ressources nécessaires au financement de l’économie d’après-pétrole. Dans ces conditions, l’espoir réside dans les hydrocarbures conventionnels qui seuls peuvent jouer le rôle d’une énergie de transition capable de générer les ressources requises à cette fin. D’autant plus que le domaine minier algérien est réputé être sous-exploré et sous-exploité. Pour y parvenir, il sera nécessaire de concentrer le gros des efforts dans l’amont afin de stimuler la production et freiner, ou encore mieux, inverser le déclin dans lequel celle-ci vient d’entrer. Si ces efforts donnent leurs fruits alors une nouvelle chance, à ne pas rater, s’offrira pour préparer l’après-pétrole en gardant à l’esprit qu’elle sera peut-être la dernière, car les capacités futures de l’amont restent incertaines. Aussi, nous ne pouvons qu’être en accord complet avec la démarche des responsables du secteur de l’énergie qui, pour les mêmes raisons ou pour des raisons différentes, concentrent le gros des efforts sur l’amont des hydrocarbures conventionnels..
Par contre, l’immense investissement de plusieurs centaines de milliards de dollars prévu pour les énergies alternatives, en particuliers le solaire el les schistes, semble  prématuré et devrait être retardé jusqu’à ce que les projets deviennent rentables. Entre-temps, des développements pilotes limités suffiront pour se préparer, au moment opportun, à un déploiement à grande échelle sachant que tôt ou tard ces énergies trouveront la place qui leur revient dans le futur mix énergétique.
L’essentiel d’un tel investissement pourrait être utilisé à meilleur escient pour promouvoir l’économie d’après-pétrole et, dans le même ordre d’idées, pour renforcer encore d’avantage l’amont pétro-gazier. Au point où nous en sommes et aussi paradoxal que cela puisse paraître, la meilleure voie à suivre pour ne plus dépendre de la rente c’est de la prolonger le plus longtemps possible.

M. T.
mterkmani@msn.com
(* ) Ingénieur- Ancien Directeur à Sonatrach