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Avis d'expert

Quelle stratégie à l’horizon 2030 ?

La situation et les perspectives du marché “Oil & Gas” ont considérablement changé avec l’apparition de nouveaux producteurs et consommateurs ainsi que de sources d’énergies renouvelables et non conventionnelles, qui changent constamment le paysage énergétique.

L’équation énergétique mondiale se trouve profondément modifiée et la demande d’énergie s’est vivement accélérée d’où des prix tirés vers la haut, l’expression la plus spectaculaire en est l’envolée des prix du pétrole, passant de 25$ au début des années 2000 à 110$ le baril à l’heure actuelle, étant même montés jusqu’à 135$ en juillet 2008. Le gaz naturel continuera de connaître une croissance importante dans le mix énergétique mondial, il est considéré comme étant l’énergie fossile dont la progression est la plus dynamique, devenant ainsi un élément incontournable du mix énergétique ; en 2030, le gaz naturel se hissera au 2e rang du mix énergétique mondial, détrônant ainsi le charbon. Le gaz naturel liquéfié (GNL) sera un élément déterminant de cette montée en puissance, notamment en réponse à la demande européenne et surtout asiatique.
Un groupe comme Sonatrach devrait travailler sur un horizon de 15 à 20 ans car les décisions prises à l’heure actuelle se concrétiseront dans 5 à 10 ans, et pour que les choses puissent changer à cet horizon, il faut dès aujourd’hui prendre des décisions majeures en termes de stratégie, de management, d’investissement et de recherche. Avant de parler de politique énergétique et de stratégie à moyen-long terme, il est important d’analyser les résultats obtenus par le Groupe durant la dernière décennie.

Analyse du bilan 2000-2012

La demande énergétique en Algérie croît à un taux qui n’a jamais été égalé jusqu’à maintenant. La consommation a atteint 42 MTEP, elle risque de doubler dans les quinze années à venir. En effet,  la consommation d’électricité connaît un rythme annuel de 14 à 18% et la consommation de carburants connaît également une croissance élevée, 15% en moyenne, sachant que le gasoil représente 75% de la demande totale en carburants routiers.
En se basant sur les rapports annuels du groupe Sonatrach durant la période 2000-2011, la production primaire totale (Sonatrach et associés) a atteint une moyenne de 217 MTEP, avec des pics à 232 MTEP entre 2005 et 2008. Il faut savoir que les régions de Hassi Messaoud, Hassi R’mel et Rhourde Nouss assurent 64% de la production de Sonatrach en effort propre et 54% de la production primaire totale, et que la production en association représente 28% de la production primaire totale.
En parallèle, la consommation nationale est passée de 29.7 MTEP en 2002 à 41.8 MTEP en 2011, soit un taux de croissance annuel moyen de 9%. Ceci est expliqué en grande partie par la consommation de carburants qui a connu une très forte augmentation, notamment pour le gasoil dont la consommation a triplé en 20 ans, passant de 3 millions de tonnes en 1990 à 9 millions de tonnes actuellement.
Ajouter à cela, la capacité globale de raffinage nationale n’arrive pas à répondre aux besoins du marché intérieur estimés à 13 millions de tonnes par an en 2012, soit un peu plus que les 50% de la capacité de traitement disponible, ce qui a conduit à l’importation de gasoil et de l’essence à des coûts relativement élevés depuis 2007 (324 000 tonnes d’essence et 1,2 million de tonnes de gasoil importés en 2011 pour un coût total de 900 millions de dollars US). Depuis 2009, il a été noté un recul des exportations du groupe Sonatrach, en effet, ce dernier exporte des quantités de plus en plus réduites en gaz et pétrole (passant de 141 MTEP en 2005 à 122 MTEP en 2012), non seulement du fait d’une baisse de production (même si cette baisse des exportations en volume a été en partie compensée par une hausse des prix du baril de pétrole) mais aussi par rapport à la part réservée au marché national qui devient de plus en plus importante (+15%, et pouvant doubler au bout de 10 ans). Aussi, la production à un rythme rapide des gaz non conventionnels aux USA explique en grande partie le recul des exportations algériennes vers le marché américain de près de 40%. En termes de GNL, les exportations du groupe Sonatrach sont passées de 12% à 6% du total des échanges mondiaux, alors que sur la même période le volume des échanges de gaz dans le monde s’est développé de près de 8%, et que les exportations algériennes ont baissé de 11%. Sachant que le gaz est considéré comme étant un facteur important dans la formulation de la stratégie économique de l’Algérie, il est impératif pour le groupe Sonatrach (avec une capacité totale de liquéfaction qui sera de 35 millions de tonnes par an en 2014) de réagir en procédant à la construction de nouvelles installations GNL (additivement aux deux méga trains d’Arzew et de Skikda) en vue de renforcer sa présence en Europe et surtout en Asie.
Pour ce qui est des produits semi-finis et finis pétrochimiques, un marché oligopolistique car contrôlé par quelques compagnies, hormis la concrétisation des deux projets ammoniac, le domaine de la pétrochimie devrait avoir toute l’attention nécessaire dans le sens où son développement permettra à l’Algérie (à travers le groupe Sonatrach) de mieux valoriser ses ressources en hydrocarbures en développant son tissu industriel et en pénétrant le marché international à travers une commercialisation des produits pétrochimiques.
Plusieurs projets inscrits (sept au total) dans le PMT du groupe Sonatrach 2007-2011 ont été maturés ou en phase de maturation, mais à ce jour non encore concrétisés. Le prix moyen du brut algérien exporté (Sahara Blend) a connu une très forte progression, passant de 28,50 $/bbl à 112,8 $/bbl, soit une hausse de 395%. Le chiffre d’affaires cumulé durant la période 2000-2012 est de l’ordre de 596 milliards de dollars US (et près de 1000 milliards depuis la nationalisation des hydrocarbures). Quant aux coûts liés à l’importation, ils ont connu une très forte augmentation durant la dernière décennie, passant de 100 millions de dollars US en 2000 à 1,8 milliard de dollars US en 2011, ceci est expliqué par le fait que le rythme de développement des capacités de raffinage ne correspond pas au rythme de croissance de la consommation interne. En matière de réserves en hydrocarbures, les réserves totales prouvées en Algérie sont estimées à 12,4 milliards de barils pour le pétrole et à 4700 milliards de m3 pour le gaz, soit 3% du total des réserves mondiales en matière de gaz et de 1% en matière de pétrole. Il est important de souligner que le groupe Sonatrach a pompé entre 1962 et 2012 plus de 16,5 milliards de barils de pétrole, soit plus que les réserves actuelles.
Partant du principe que l’évolution du renouvellement des réserves se fait tous les dix ans, tout en incluant les facteurs clés, à savoir le niveau de production et le nombre de découvertes, le taux de renouvellement des réserves en hydrocarbures durant les dix dernières années s’est situé entre 40 et 50%, sachant que le pays n’est exploré, pour l’instant, qu’à 50% de sa superficie. En effet, comparativement à la moyenne mondiale de 100 puits forés par 10 000 km2, la moyenne nationale reste très faible et atteint à peine 15 puits par
10 000 km2.

Politique énergétique et nouvelle loi  sur les hydrocarbures

La nouvelle politique énergétique du groupe Sonatrach devrait donner la priorité pour le marché national et devrait passer par l’effort d’exploration en encourageant les partenaires étrangers à investir dans l’amont pétrolier pour améliorer la productivité des gisements et augmenter ses réserves, tout en améliorant les taux de récupération de ses grands gisements et préparer l’exploitation éventuelle des hydrocarbures non conventionnels.
Ceci est vrai du fait de la proximité avec l’Europe et par rapport à la croissance de la production et distribution internes qui représentent beaucoup d’opportunités pour les investisseurs. C’est dans ce sens que le projet de loi sur les hydrocarbures, publié dans le Journal officiel du 24 février 2013, a complété et a modifié 58 articles de la loi 05/07 de 2005 tout en insérant 9 nouveaux articles. Reste que le dispositif PSA (Production Sharing Agreement), un dispositif juridique dont disposait déjà la loi 86/14 avant qu’il ne soit remis en cause par la loi 05/07 de 2005, n’a pas été pris en considération dans le cadre de la nouvelle loi où l’engagement financier du groupe Sonatrach est automatique et obligatoire, contrairement au régime PSA dont la principale règle est la suivante : “Si les opérations d’exploration réussissent en donnant lieu à des découvertes, le partenaire aura non seulement le droit d’obtenir le remboursement du montant de ses investissements mais aussi celui de percevoir une autre part sur ces hydrocarbures ; à l’inverse, s’il n’y a pas de découvertes, le partenaire étranger ne pourra prétendre à aucun remboursement de ses investissements”. En d’autres termes, l’essentiel du risque est assumé par le partenaire étranger en termes d’investissement.

Quelle stratégie pour le groupe Sonatrach  à l’horizon 2014-2030 ?
La stratégie du groupe Sonatrach à l’horizon 2014-2030 devrait s’appuyer sur le déploiement d’un modèle de croissance durable basé sur un programme d’investissements rentable, et dont la mise en œuvre devrait avoir pour objectifs la croissance de ses activités d’exploration et production d’hydrocarbures, notamment l’amélioration des taux de récupération sur les gisements de pétrole et de gaz ; le renforcement de sa position mondiale parmi les leaders sur les marchés du gaz naturel et du GNL ; la mise en place d’un modèle de consommation énergétique tenant compte tant des mutations internes que des nouvelles mutations mondiales dans ce domaine ; l’adaptation de son outil de raffinage à l’évolution du marché intérieur ; la mise en place d’une stratégie en matière de transition et modèle de consommation énergétique vers l’économie d’énergie et le renouvelable ; la mise en place d’une politique axée sur l’utilisation du gaz et des énergies renouvelables liée à des prix appropriés ; la consolidation de ses positions en Europe en accédant à l’aval gazier tout en cherchant des développements ciblés sur le marché asiatique ; le développement de la pétrochimie avec la création d’un nouveau pôle pétrochimique d’excellence ; l’exploitation au-delà de 2025 des gaz de schiste pour assurer l’approvisionnement du marché intérieur au-delà de 2035 et enfin s’affirmer comme étant un acteur pétrolier et gazier et non plus seulement comme une source.

Conclusion
Le groupe Sonatrach devrait faire face aux mutations mondiales en vue d’évoluer sereinement dans un environnement international de plus en plus concurrentiel, et ce, tout en poursuivant son objectif principal, à savoir le profit, ce qui permettra de définir au mieux ses choix stratégiques permettant un nouveau management stratégique. 
En clair, le groupe Sonatrach devrait non seulement décréter de bonnes stratégies, mais aussi introduire un management opérationnel efficace. Enfin, la récupération des ressources naturelles et la valorisation maximale des hydrocarbures devraient demeurer comme étant les objectifs principaux du groupe Sonatrach, à côté de la sécurité énergétique, car c’est sur ces principes fondamentaux que le président Houari Boumediene a annoncé la nationalisation des hydrocarbures un certain 24 février 1971, constituant ainsi l’une des plus belles réalisations du développement économique des cinquante dernières années.



Abdelwahid Henni
Consultant