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L’Algérie profonde / Centre

À 83 ans, il bat encore le fer à Tahanuts N Tejmaât

Ouramdane Ahitous, le dernier forgeron d’Ihitoussen

© D. R.

Qui ne connaît pas Ouramdane Ath Amara Ahitous, du village Ihitoussène, dans la commune de Bouzeguène ? Forgeron depuis l’âge de 13 ans, il a fait ses preuves dans divers ateliers de forges implantés à travers de nombreuses wilayas de l’est du pays où il a battu le fer pendant plus d’un demi-siècle.

“Les personnes avec lesquelles j’ai travaillé ne sont plus de ce monde. J’ai débuté très jeune dans la forge familiale à Kherrata, dans la wilaya de Béjaïa, où j’y suis resté près de 25 ans. J’ai rejoint après la forge d’Amara Mohand Ben Kaci, nous l’appelons tous ‘Vava Hamou’ par respect à son âge et à sa sagesse. La forge se trouve à Bougaâ, dans la wilaya de Sétif.

Ce fut une époque très difficile, il fallait travailler durement, de l’aube jusqu’au coucher du soleil pour gagner de quoi vivre. Il y avait beaucoup de travail. On avait juste un peu de temps pour déjeuner, quasiment debout, avec les mains teintées de la crasse du four de charbon, on se lavait rapidement pour manger”, se rappelle-t-il, le regard empreint d’émotion, en se remémorant cette période de sa vie.

“J’ai passé aussi des périodes de travail à Oued El-Ma, dans la wilaya de Batna et Amoucha dans la wilaya de Béjaïa. Cependant, là où j’ai passé une longue période, c’était à Ras Laâyoun, dans la wilaya de Batna, dans la forge de Hadj Lounès Ath Amara où j’y suis resté jusqu’à mon retour au village Ihitoussène”, ajoute-t-il, tout fier d’un tel parcours.

Dda Ouramdane est le prototype même de tous les villageois d’Ihitoussène où tout le monde est forgeron de père en fils. Ils ont tous commencé à travailler dans la forge ancestrale de Tahanuts N Tejmaât du village avant de la quitter pour aller sous d’autres cieux pour gagner leur crouton, soit comme aide forgeron ou forgeron patron ou cogérant d’un atelier avec le partage de la parité des recettes avec le propriétaire qui ne peut plus travailler en raison de son âge. 

Dda Ouramdane est revenu, aujourd’hui, dans la forge ancestrale de Tahanuts N Tejmaât, au village Ihitoussène. Chaque jour, il met le four en marche pour réparer les outils des villageois, ceux qui continuent encore à entretenir leurs terres et la confiance aux forgerons d’Ihitoussène. C’est dans cette forge que Dda Ouramdane tire ses maigres ressources, de quoi vivre, parce qu’il n’a pas de pension de retraite.

À l’époque coloniale et même après l’indépendance, rares les forgerons qui cotisaient pour assurer leur pitance, une fois l’âge avancé et la santé commençant à fléchir. Souvent, Dda Ouramdane travaille seul, mais parfois, il a besoin d’un frappeur (son aide) pour donner les coups de masse, surtout quand la pièce de fer est assez consistante, nécessitant des coups de masse pour aller plus vite. Avec Dda Omar Ath Amar Ouyahia, retraité d’une sablière à Fréha, ce trio travaille dans le silence, où seuls les bruits du marteau sur l’enclume résonnent.

Sanglé dans son tablier de cuir, les muscles en l’air, le front et le visage couverts de sueur, Dda Ouramdane bat le fer avec la même intensité, certes, avec moins de force et de résistance que dans sa jeunesse. Tahanuts N Tejmaât donne du baume au cœur des villageois. La forge, c’est la renaissance d’un passé glorieux et d’une histoire millénaire du village, celle d’Ahitous, le forgeron fondateur du village, venu s’installer sur cette terre et y prospérer. Dda Ouramdane se rappelle toujours d’Ahitous, “jed nagh” (notre grand-père) comme il aime le personnaliser.

Le travail du forgeron obéit à un tempo qui ne laisse pas de répit. Devant le four, c’est une course contre la montre, car le fer rougi n’attend pas. Dda Ouramdane saisit le fer incandescent de la pioche, assure quelques rebonds sur l’enclume, puis après avoir bien assuré la prise du fer avec sa longue pince, donne l’ordre (signal) au frappeur juste avec un coup de marteau sur l’enclume. Lors de cette partition, on ne se parle pas pour éviter de ramasser un coup de marteau sur le visage. Dd Ouramdane assène les premiers coups de marteau.

En face, Dda Omar, l’aide forgeron ou frappeur de masse, enregistre l’ordre, lève la masse et donne les premiers coups. Ainsi, se déroule la partition entre le marteau et la masse, courbant, aplatissant, arrondissant le fer jusqu’à lui donner la forme désirée.

Tout s’arrête lorsque le forgeron donne un autre coup de marteau à vide sur l’enclume. Le forgeron remet le fer, quelque peu refroidi, dans le four pour le faire rougir autant de fois que possible pour terminer l’estampage. Enfin, le forgeron entame la trempe, celle qui donnera la solidité à l’outil. 

C’est l’étape la plus importante, nécessitant un important savoir-faire, celle qui va déterminer la durée de vie de l’outil, une sorte de “label” qui n’est pas à la portée de n’importe quel forgeron. Dda Ouramdane procède ainsi, chaque jour, pour réparer les outils des clients.

Il regrette que ce métier soit en régression, voire en voie de disparition. “Toutes les forges ferment l’une après l’autre en raison de la cherté du combustible, le charbon. Combien voudrez-vous tarifer une réparation d’une pioche, d’un burin, d’une faucille…etc, avec du charbon qui coûte plus 10 000 DA le quintal ? En plus, ce n’est pas du bon charbon, c’est du coke, un déchet recyclé, manquant de matières volatiles et qui s’éteint rapidement si on arrête de tirer le soufflet. L’industrialisation, la mécanisation de l’agriculture a tué ce métier”.

Dda Ouramdane évoque la maréchalerie qui est plus porteuse que la réparation des outils d’agriculture, malheureusement, il n’y a plus de bêtes à ferrer. 
 

KAMEL NATH OUKACI


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