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chronique / ACTUALITÉS

À la négation de soi


De : Rabeh Sebaa
Arcatures sociologiques

La question des rapports entre les langues algériennes apparaît sous forme de rapports contradictoires mal ou non assumés, sur fond de politique linguistique mal assurée. La société algérienne subit, à présent, les contrecoups et les retombées dramatiques d’une incompétence linguistique institutionnalisée

“Apprendre plusieurs langues médiocrement, c’est le travail de quelques années ; parler purement et éloquemment la sienne, le travail de toute une vie.” Voltaire

Pusieurs ministères ont décidé de bannir l’usage d’une langue. Et d’imposer l’usage exclusif d’une autre. La question du réaménagement linguistique, dont il est cycliquement question, nous revient, chaque fois, aussi impromptument qu’inopinément. Sans avoir jamais suscité un débat scientifique de synthèse, sur la question des langues dans la société algérienne. Mais tout en générant immanquablement, et souvent tapageusement, des réactions et des éructations émotionnelles. Voire caricaturalement, des représailles contre une autre langue. 

Et c’est bien le cas, en l’occurrence. Comme si une langue avait vocation à réprimander une autre. En guise de réaction instantanée à de fumeuses déclarations faussement spontanées. Alors que beaucoup d’Algériens ignorent même de quoi il ressort. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Et que contient cette loi brandie épisodiquement pour menacer, réprimer et punir d’autres langues ? Un rappel, pour mémoire, s’impose. Votée le 26 décembre 1990, cette loi devait entrer en application le 5 juillet 1992, mais elle a été gelée par le Haut Comité d’État, présidé par Mohamed Boudiaf, assassiné quelques semaines plus tard. Quatre années après ce gel, soit le 3 juillet 1996, le conseil du gouvernement présidé par Ahmed Ouyahia a pris la décision d’annuler le décret 92/02 du 4 juillet 1992, qui gelait le délai maximum fixé par l’article 36 de la loi (95/05 du 16 janvier 1991), portant généralisation de la langue arabe et devant entrer en application au plus tard le 5 juillet 1992 et s’achever en juillet 1997.

Réactivée et complétée par des dispositions répressives, elle est soumise sous forme de projet d’ordonnance pour adoption au Conseil national de transition dans sa session du 17 décembre 1996 qui l’adopte, comme prévu, par une majorité écrasante. Les dispositions de cette ordonnance qui sont applicables dès sa promulgation stipulent que “Les administrations publiques, les institutions, les entreprises et les associations, quelle que soit leur nature, sont tenues d’utiliser la seule langue arabe dans l’ensemble de leurs activités, telles que la communication, la gestion administrative, technique et artistique (...). Tous les documents officiels, les rapports, les procès-verbaux des institutions, des entreprises publiques et des associations sont rédigés en langue arabe. L’utilisation de la langue étrangère dans les délibérations et débats des réunions officielles est interdite.” L’article 32 de cette loi précise que “sera puni d’une amende de 1 000 à 5 000 DA quiconque signe un document rédigé dans une autre langue que la langue arabe pendant ou à l’occasion de l’exercice de ses fonctions officielles (...)”. “Les entreprises privées, les commerçants et les artisans qui contreviennent aux dispositions de la présente loi sont passibles d’une amende de 1 000 à 5 000 DA. En cas de récidive, il est procédé à la fermeture temporaire ou définitive de l’entreprise.”

L’entrée en vigueur de la loi a mis à nu l’insuffisance et, parfois, l’absence de moyens mis en place pour assurer son application. Il est de notoriété publique que l’ensemble du secteur économique et administratif fonctionnait avec l’usage, tant écrit qu’oral, d’une autre langue. Beaucoup d’administrations et d’entreprises publiques ont été prises de court et ont dû organiser des séances d’apprentissage linguistique pour une partie de leur personnel. Les premières semaines d’application de la loi ont vu de hauts responsables recourir à des astuces ou à des subterfuges illégaux tels que la pratique quasi généralisée qui consiste à antidater le courrier ou bien, ce qui se fait encore présentement dans beaucoup d’administrations, à savoir accompagner le courrier rédigé en arabe d’une traduction en français, mais non signée, afin de ne pas enfreindre la loi. 

On imagine aisément toutes les dépenses que ces pratiques contraintes occasionnent depuis l’application de cette loi et qui se chiffrent par millions de dinars. Mais l’une des conséquences aberrantes de l’application hâtive de cette loi a été le blocage, dans différents ports algériens, de grandes quantités de marchandises importées par différents opérateurs économiques. Obligation leur a été alors faite de renvoyer les marchandises à leurs fournisseurs, afin qu’ils procèdent à l’arabisation de l’étiquetage. Les importateurs de produits périssables ont dû se résoudre à jeter ou à détruire les marchandises qui ne pouvaient rester indéfiniment sur les quais. 

Du côté des banques et des assurances, les imprimés existent dans les deux langues, mais les usagers se dirigent spontanément vers les imprimés en langue française auxquels ils sont habitués. Ce qui nécessite un double traitement des documents dans les deux langues. Mais c’est incontestablement sur le plan humain que des pertes sérieuses sont à déplorer, puisque beaucoup de cadres exerçant dans les entreprises étatiques ont opté pour une retraite anticipée. D’autres s’orientèrent vers le secteur privé. Ou vers l’étranger.

Ce problème d’exode ou de mise à la retraite anticipée de certaines compétences s’est déjà posé, il y a quelques années, avec le départ d’enseignants du secondaire et des universités. Le problème n’est pas, pour autant, résolu, puisque l’enseignement primaire, secondaire et universitaire se caractérise par une situation de bilinguisme structurel. En effet, la langue de l’institution scolaire n’est pas la langue de l’espace sociétal et de l’espace familial. L’enfant est constamment obligé de passer de la langue de l’école à celle de la maison. Le projet originel d'une arabisation du système éducatif, qui a d'emblée écarté l'algérien, le français et la langue amazighe en se focalisant sur l'arabe conventionnel, a ouvert la voie à l'écart et, par la suite, à la distance entre intelligence linguistique sociale et intelligence linguistique scolaire. Le niveau d’utilisation général de la langue arabe conventionnelle dans la société algérienne est là pour l’attester.

Et cela malgré l’importation massive, dans les années quatre-vingt, d’ouvrages égyptiens et syriens d’une qualité douteuse, ne répondant à aucune attente scientifique ou pédagogique. Ce fut le prélude suprême à l’invasion désordonnée du livre islamique, s’assurant une percée notable, servant de support à une idéologie sinistre. Une idéologie qui allait se révéler dramatique pour la société algérienne. Sans que la langue conventionnelle parvienne à s’imposer socialement. Car tout un foisonnement d’expressions culturelles et artistiques sur le terrain sociétal opposait la langue de la sensibilité à la langue de la souveraineté.

C’est dans cette langue de l’échange affectif, des peines quotidiennes, du rêve et de la souffrance que s’écrivent les chansons, les pièces de théâtre et les poésies de toutes sortes et de toutes les régions. Il est fort significatif que ce soient les chansons écrites dans les langues de l’usage réel qui ont traversé les frontières algériennes et connu un succès mondial. Le raï avec Khaled, la chanson kabyle avec Idir et les pièces de théâtre de Kateb Yacine et d’Abdelkader Alloula, écrites en algérien, qui ont fait le tour du monde.

Sans compter que l’un des paradoxes majeurs de cette disposition, imposant une langue extérieure, s’incarne dans l’exclusion d’une partie non négligeable de la population algérienne. Toute la population non scolarisée et s’exprimant uniquement en arabe dialectal ou en tamazight, qui ne pourra jamais accéder à cette langue. Cette exclusion, par l’imposition d’une langue extérieure, n’est-elle pas une négation de soi ?
Une négation de soi fondée sur un déterminisme qui réapparaît alternativement en se rechargeant de contenus, de significations ou de symboles, en fonction des conjonctures, des intérêts ou des enjeux. Et à présent en fonction des déclarations. Cette cyclique réapparition indique que nous nous trouvons devant une question, dont la récurrence traduit, à la fois, l’embarras, la confusion et, de toute évidence, la non-maîtrise, tant dans les contenus des discours que dans la nature des moyens mis en œuvre pour son application. Sans jamais se donner les moyens de savoir et encore moins de comprendre comment est reçue la question de la généralisation de cette langue par la société algérienne. 

Comme on ne cherche pas à savoir comment est reçue présentement la question de l’officialisation, sans promotion, de la langue amazighe. Ou comment situer la place de la langue française dans le tissu plurilinguistique de la société algérienne. Quelle est sa présence et sa prégnance ? Comment se conçoivent et se vivent les diverses cultures linguistiques nationales dans la (re)configuration de l'ordre linguistique mondial, lui-même en constante recomposition ? 
Dans ces questionnements qui renvoient à des représentations multiformes dans divers espaces discursifs et symboliques, les langues locales occupent sans conteste une place essentielle. Le débat actuel sur l’absence de promotion de la langue amazighe, pourtant nationale et officielle, ou la place réelle de la langue algérienne dans l’espace sociétal et communicationnel, ainsi que le statut officiel à donner à cette langue sont continûment escamotés. Ces questions sont, pourtant, indissociables du procès appelé euphémiquement généralisation de la langue arabe. Un questionnement indispensable qui doit, définitivement, frapper de caducité le funeste diptyque Langue nationale - Langue étrangère des années soixante-dix et quatre-vingt. Et admettre sereinement que la société algérienne est irrévocablement multilingue. Les attitudes désintéressées, révélatrices du désintérêt manifeste des populations algériennes à l’égard de cette question de généralisation d’une langue, doivent interpeller. Dans tous les cas, la question des rapports entre les langues algériennes apparaît sous forme de rapports contradictoires mal ou non assumés, sur fond de politique linguistique mal assurée.

La société algérienne subit, à présent, les contrecoups et les retombées dramatiques d’une incompétence linguistique institutionnalisée. Une inaptitude imposée par l’Institutionnel, notamment à travers le système éducatif, comme prélude à son inexorable démantèlement. Sans que les questions essentielles sur les langues algériennes soient franchement et courageusement posées. Ces questions cruciales auxquelles la société algérienne s'est chargée de répondre elle-même, mieux que tous les discours politico-idéologiques. En articulant ses propres besoins d'expressionalité à ses exigences et à ses urgences de sociétalité. La société algérienne se caractérise, comme on le sait, par un multilinguisme vivant et vibrant. Car les frontières entre les différents idiomes algériens ne sont ni géographiquement ni linguistiquement établies. 

Le continuum vivace, dans lequel les langues en usage dans la société algérienne prennent et reprennent constamment corps, redéfinit de façon évolutive les fonctions sociales de chaque idiome. Les statuts, les rôles et les fonctions des langues algériennes ne sont ni définis ni donnés une fois pour toutes. Ils s'inscrivent dans un procès dialectique qui échappe à toute tentative de réduction, de domestication, d’assujettissement ou de subordination.

 


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