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chronique / ACTUALITÉS

Au fil de la langue


Chronique de : RABEH SEBAA

“La langue est un petit organe avec de grandes ambitions.” (Esope)

À côté de l’algérien et de la langue amazighe, dans toutes ses variantes, la langue française s’est développée de façon conjointe à la langue arabe du formel, puisque les deux  avaient  et  ont  toujours  droit  de  cité  dans  les institutions scolaires et administratives.

Encore une fois, la langue est brandie en guise de réaction indignée. Comme menace, comme chantage et comme réprimande. Comme ritournelle, radotage et redondance. Soixante ans après l’indépendance. Et plusieurs campagnes d’arabisation plus loin. Revisitant constamment, et bruyamment, la place de la langue française dans la société algérienne. Au premier spasme. À la moindre convulsion, à la toute petite contorsion. C’est la langue qui est la première cible. Tant et si bien que la place de la langue française en Algérie réapparaît alternativement en se rechargeant de contenus, de significations ou de symboles, en fonction des conjonctures, des intérêts, des mésententes, des fâcheries ou des brouilleries. Car, au-delà du linguistique, ce rapport agite et précipite des questionnements d’un autre ordre. Invariablement réduits à la tortueuse dialectique des relations franco-algériennes. Tout aussi invariablement, qualifiées de passionnelles. Sans qu’aucune psychanalyse de l’histoire de ladite passion ne fasse, d’un côté comme de l’autre, l’objet de la moindre réflexion. La permanence de cette question invite et incite à saisir les substructions ou les soubassements, d’une conscience linguistique morcelée. Et prête à rebondir. Un morcellement qui autorise toutes sortes de dérives et toutes sortes de réactions dénuées de sens. Faisant fi de l’histoire cette langue dans la société algérienne.
Ainsi, trois grands moments correspondent à l’évolution de la langue française dans l’histoire sociale et culturelle de la société algérienne : la langue française pendant la colonisation, la langue française au lendemain de l’indépendance et la réalité de la langue française dans la société algérienne d’aujourd’hui. La première période reste constamment associée à la violence de l’occupation coloniale, notamment militaire. Au détriment de l’analyse des mécanismes socioculturels qui se mettaient progressivement en place et parmi lesquels la langue française occupait une place privilégiée. Cet aspect renvoie à une double dimension qui sustente elle-même une double occultation. La première concerne le contexte général dans lequel la langue française prit progressivement place dans le tissu linguistique algérien, qui lui préexistait. Situant les spécificités de ce processus dans le cadre de l’espace régional. Avec toutes les violences et toutes les conséquences qu’on sait. L’enracinement culturel de cet habitus linguistique provient-il uniquement de ce mode de colonisation distinctif ou typique de l’Algérie ?
La seconde occultation touche aux mécanismes d’institutionnalisation diversifiés de la langue française dans la société algérienne, notamment à travers le système scolaire, l’administration, les grands canaux de communication, ainsi que les multiples supports d’expression comme l’écriture ou la littérature algérienne d’expression française de la première génération. 
L’étude de cette période permet de comprendre pourquoi après l’indépendance politique du pays la langue française apparaîtra comme la trace la plus durable de toute la présence française en Algérie. Elle permet surtout de comprendre pourquoi la langue française apparaît, jusqu’à présent, comme un legs historique, difficile à intérioriser, mais également comme un pan de conscience linguistique impossible à scotomiser. Pour sa teneur tridimensionnelle précisément. Sa dimension historique d’abord, c’est-à-dire les fondements et les substructions fondamentales du processus diachronique dont elle est le résultat. Et sans lesquels la place de la langue française, comme les rapports des locuteurs algériens à cette langue, ne sauraient être correctement saisis, compris, interprétés et expliqués. 
Sa dimension anthropologique, ensuite, c’est-à-dire les bases sociales matérielles et les mécanismes sociologiques qui la spécifient dans la phase présente, en lui conférant des caractéristiques propres à l’Algérie et qui ne se retrouvent dans aucun autre pays anciennement colonisé ou non. 
La dimension socio-psychologique enfin, c’est-à-dire les modes de perception collectifs et individuels qui nourrissent les attitudes aussi contradictoires que singulières des Algériens vis-à-vis de la langue et de la culture françaises. Considérée tantôt comme élément étranger dont il faut se débarrasser, tantôt comme un acquis qu’il faut fructifier. Quand ce n’est pas comme une formidable fenêtre sur la modernité et l’universel qu’il faut préserver.
Cette teneur tridimensionnelle indique que ce n’est pas tant le système linguistique en lui-même et le statut des locuteurs algériens à l’intérieur de ce système qui posent problème, mais bien l’attitude émotionnelle, voire épidermique, face à ce que le passé colonial charrie comme déchirures. Entraînant souvent de lancinantes interrogations et déchaînant parfois de brutales passions. Souvent drapées dans de rugissantes vociférations. Vociférations aussi tonitruantes qu’inconséquentes. Sans être politiquement codifiées. Car au-delà d’intérêts politiques et économiques réels ou symboliques, la langue française met en branle ou, plus précisément, réactive tout un monde de mythes, anciens ou à venir, dont la dimension culturelle constitue indiscutablement le nœud focal. La réflexion anthropologique sur les divagations et les élucubrations liées aux effets de la politique linguistique, quel que soit le pays, se situe non seulement au niveau des desseins profonds que cette politique affiche et occulte à la fois, mais également dans les effets de parole réels, dont elle constitue le vecteur et parfois la sédimentation sur le terrain d’expérimentation et d’illustration sociétale. Les relations entre les différentes représentations qui s’illustrent dans l’expérimentation sociétale s’inscrivent parfaitement dans notre conception de l’anthropologie culturelle que nous définissons comme étant essentiellement l’étude des conditions d’existence de la pensée sociale et des formes d’expression de l’imaginaire culturel général ou collectif. Il s’agit donc de comprendre pour l’Algérie pourquoi le linguistique revêt un caractère particulier par rapport aux autres aspects culturels de la vie sociale. Et comment la langue française a fini par devenir partie intégrante de son système langagier. Habitant son imaginaire linguiqtique par “l’intermédiaire duquel toutes les formes de la vie sociale s’établissent et se perpétuent”, selon le mot de Claude Lévi-Strauss.
Cette observation indique à la fois tout l’intérêt et toute la difficulté d’une approche anthropologique de la question linguistique, conçue politiquement comme procès linéaire de généralisation-uniformisation par l’arabe conventionnel en l’occurrence. Et qu’on remet cycliquement mais tapageusement chaque fois au goût du jour. Avec interdictions, sanctions et contraventions à l’appui. Avec toutes les déconvenues et tous les échecs qu’on lui connaît. Il est peut-être temps d’en faire le bilan sans la moindre complaisance. Le traitement qui a été réservé à la place de la langue française dans ce procès de refondation linguistique permet de comprendre le sens des enjeux réels, les raisons des fondements matériels et les soubassements des motivations passionnelles, enfouies ou à fleur de peau d’un imaginaire culturel embrouillé. Son évolution a connu les développements soumis aux exigences contradictoires du processus de maturation du tissu plurilinguistique encore en cours dans la société algérienne. À côté de l’algérien et de la langue amazighe, dans toutes ses variantes, la langue française s’est développée de façon conjointe à la langue arabe du formel, puisque les deux avaient et ont toujours droit de cité dans les institutions scolaires et administratives. Avec cependant un avantage certain pour la langue française, puisque toutes les disciplines scientifiques ou expérimentales sont enseignées en français à l’université. Nous assistons donc à une francophonisation à rebours, puisque les étudiants ayant effectué l’intégralité de leurs études en langue arabe conventionnelle se trouvent tenus d’assimiler les enseignements dispensés en langue française. Il y a dans ce cas une réactivation du fond linguistique dormant, puisque la langue française est enseignée en Algérie dès la troisième année primaire. C’est là, d’ailleurs, une raison ou la raison de l’échec de l’introduction de l’enseignement de la langue anglaise comme contre-langue ou contre-culture linguistique dans les écoles primaires, afin d’atténuer l’hégémonie du français. Une langue totalement immergée dans les conduites langagières.
De ce point de vue, la langue française algérienne n’appartient plus à la koinè de France. Elle prend et reprend constamment corps dans la recomposition de l’imaginaire linguistique sociétal en Algérie en exprimant son altérité intérieure. En effet, la réalité empirique indique que la langue française occupe en Algérie une situation, sans conteste, unique au monde. Sans être la langue officielle, elle véhicule l’officialité. Sans être la langue d’enseignement, elle reste une langue privilégiée de transmission du savoir. Sans être la langue d’identité, elle continue à façonner de différentes manières et par plusieurs canaux l’imaginaire collectif. C’est pour cela que le statut de la langue arabe conventionnelle prescrite, de nouveau, politiquement comme surnorme escamote les réalités linguistiques qui prennent et reprennent quotidiennement corps dans les usages qui composent cette multi-expressionnalité vivante. 
Et dans les conditions spécifiques du présent, la généralisation de la langue arabe du formel ne peut se concevoir sans la langue française. Ni une arabisation aventureuse ni une anglicisation hasardeuse ne peuvent se faire contre la langue française, mais nécessairement avec elle. Avec la langue française, mais également avec la langue algérienne, qui attend son officialisation et sa promotion.
Le caractère, pour le moins, hardi, caractérisant ou spécifiant le procès de substituabilité linguistique en Algérie, renseigne plus sur la profondeur de l’enracinement d’une langue que sur la volonté de s’en dessaisir. Les velléités d’extranéisation, voire d’étrangéisation de la langue française instruisent plus sur la contiguïté que sur la distance. Car, si la langue française s’est emparée de la société algérienne une seule fois, la société algérienne, elle, s’est emparée de la langue française deux fois. La première fois pour exprimer et la seconde fois pour s’exprimer.

 

 


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