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chronique / ACTUALITÉS

De l’inutilité des sciences sociales


Chronique de : RABEH SEBAA

“La science consiste à passer d’un étonnement à un autre.” Aristote

Il est à se demander par quel pernicieux stratagème les sciences sociales et humaines sont-elles si grandement rapetissées. Si fortement affaiblies. Si hautement rabaissées. Si largement minorées et aussi ostensiblement ignorées. Dans un pays en manque flagrant de référents. Et en panne prononcée de repères. Un pays qui ne sait plus où donner de la tête. Ni même comment mettre un pied devant l’autre. Et ni les drames successifs, ni les tragédies réitérées, ni les catastrophes répétées n’ont servi de catalyseur pour se rendre à la plus flagrante des évidences. Celle de l’incontournable importance de ces disciplines pour lire et comprendre une société en désarroi. Et une population en insondable émoi. Une société en questionnements. Pour une socialité en tâtonnements. En carence manifeste d’épanouissement. Il faut alors le rappeler constamment. Les sciences sociales sont nécessaires à la compréhension de toute problématique sociétale. Les sociétés dignes de ce nom l’ont compris depuis très longtemps. Au moins depuis Comte, Durkheim, Mauss, Marx et Weber. Et ceux qui ont suivi. Tous ceux qui avaient su insérer et ingérer toutes les humanités accumulées. De la philosophie à la poésie. En passant par la littérature, les arts et les cultures. Pour nourrir et entretenir ces disciplines sociales indispensables à leur survie. Ces sociétés qui n’ont jamais cessé de valoriser les représentations et les ressentis sociétaux. De les questionner. De les interpréter. De les améliorer. Et de les valoriser. Des sociétés qui ont compris très tôt ce que les sciences sociales et humaines représentaient pour la garantie de leur pérennité. Pour leur inéluctable évolution. Et pour le devenir inexorable des générations en éclosion. Ces sociétés ne se sont jamais posé la question incongrue de l’utilité de ces disciplines. Contrairement à la vision bureaucratique exiguë, qui enserre leur pâle destinée en Algérie. Une destinée confiée à des bureaucrates démesurément avachis et sans la moindre vision réfléchie. C’est ainsi que lors des dernières assises des sciences sociales, comme dans la plupart des manifestations, prétendument scientifiques, une banderole fripée affichait, sans vergogne, un slogan butor : “Pour une recherche utile.”
Des assises dont l’objectif déclaré était de “Poser la question du déficit d’impact de la recherche en sciences sociales et humaines sur la société algérienne”. En d’autres termes, l’occasion de brandir, pour la énième fois, la question lourdement ressassée : les sciences sociales sont-elles utiles ? À cette question qui taraude l’ignorance crasse des bureaucrates en charge du devenir officiel de ces disciplines, le mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales, le MAUSS en l’occurrence, qui évoque le nom d’un des pères fondateurs de l’anthropologie, répond d’emblée par non. Un non franc et massif. Les sciences sociales ne sont pas utiles. Les sciences sociales ne doivent pas être utiles. Les sciences sociales n’ont pas vocation à être utiles.
Ce courant considère que l’utilitarisme ou encore l’axiomatique de l’intérêt comme l’appelle, à juste titre, Alain Caillé, constitue le véritable soubassement théorique des sciences sociales. Qu’il s’agisse d’individus, de classes ou d’États, tous sont réputés n’agir qu’en fonction de l’intérêt qu’ils attribuent à l’action anticipée. C’est pour cela que la fumeuse Recherche-action, tant galvaudée par ces mêmes bureaucrates zélés et leurs émules, figure en bonne place dans les cahiers des charges de toute structure de recherche officielle en Algérie. Expliquant en partie la nullité et l’insanité des généralités engendrées et répandues, par ces structures, comme l’étendard blafard de leur outrageuse stérilité.
Depuis fort longtemps maintenant, le mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales s’attelle à le répéter, l’économie politique, ou les disciplines voisines, occupe dans le champ de ces disciplines le pôle dit positif, celui de l’affirmation active de l’axiomatique de l’intérêt, là où la sociologie et la philosophie occupaient le pôle négatif, c’est-à-dire celui de la critique et de la contestation. Donc de l’inutilité. Ce champ plus que séculaire des sciences sociales et humaines semble, à présent, en voie de démantèlement actif en Algérie. Ce dernier fait suite à l’évanescence, voire à l’évanouissement du pôle négatif et à la prolifération de pseudo-positivités, que nos bureaucrates à la courte vue désignent par la notion d’utilité. Aussi plate que désséchée. Ainsi, après l’homo sociologicus de Raymon Boudon, l’homo stategicus de Michel Crozier et l’Homo academicus de Pierre Bourdieu, l’homo œconomicus, qui domine la planète, vient d’enfanter son pâle avorton algérien, l’homo utilitaris. Le stakhanoviste résigné de la soi-disant Recherche-action, dans une myriade de coquilles vides, où il n’existe ni action de recherche ni recherche active. Et c’est pour cela qu’il est, urgemment, question de survie de ces disciplines, face à leur implacable démantèlement. À l’intérieur comme à l’extérieur de l’université algérienne. Dans cette situation d’urgence, il s’agit tout d’abord de commencer par fausser compagnie à l’image que ces disciplines se donnent de leur fonction sociale. Point de salut tant que les porteurs des sciences sociales tenteront de se légitimer par une hypothétique utilité sociale positive dans laquelle la bureaucratie officielle veut les confiner. Alors que leur rôle est d’observer le réel sociétal, de le lire et de l’interpréter.
Ensuite, il est impératif de déterminer de nouvelles prémisses à partir desquelles, il est possible de faire évoluer les bases conceptuelles et la posture des sciences sociales en dehors de ce confinement aridatif. Hors du cadre institutionnel étroit des cloisonnements disciplinaires dessicatifs. Cette double exigence, qui doit présider à la connaissance et à la compréhension de la réalité sociale algérienne, doit aussi traduire la volonté de chercher en elle les moyens permettant de remettre en question les modalités conventionnelles mêmes, qui guident cette connaissance et cette compréhension. En assumant, au moins, un triple rapport de réflexivité.
D’abord se focaliser sur leur propre genèse historique, en tentant de décrypter dans le magma de leurs amnésies successives les sources multiples de blocage et les origines diverses des entraves à la pensée critique. Réfléchir, ensuite, sur la nature de l’évolution de leur propre activité théorique en tant que pratiques sociales façonnées dans et par le social-historique algérien. Chercher, enfin, dans cette double relation les possibilités de remettre en question les protocoles mêmes de validation de la connaissance qui guident cette réflexivité. Un triple rapport de réflexivité qui s’inscrit dans le procès de réélaboration de leur savoir interprétatif. Car la réélaboration de tout savoir, et donc de tout pouvoir interprétatif des sciences sociales et humaines présuppose un fonds culturel, au sens large du terme. Un fonds culturel qui contienne et régule des codes et des relations symboliques, entre les communautés et les individus. Ces codes et ces relations symboliques se déployant dans les espaces où se déroule la vie sociale, où s’identifient les membres de la communauté, où s’interprètent les signes, les indices, les symboles et les actes. Constituant à la fois le socle et le haut-lieu de l’exercice de l’imagination créative et créatrice de ces disciplines, qui en devient aussi une forme et un indice de leurs manifestations sur le terrain sociétal. Ces manifestations multiples sont à la base de l’acte de création ou d’élaboration culturelle, comme acte séquentiel, saisi d’emblée par les membres d’une même culture ou d’une même communauté, mais également et surtout par les tenants des schémas interprétatifs, c’est-à-dire les porteurs des sciences sociales et humaines eux-mêmes, les sociologues, les anthropologues, les psychologues, les philosophes, les historiens...
Les premiers signes collectifs de cet acte de création se manifestent dans la texture d’un langage intelligible en ce qu’il participe à la cohésion, et donc à la symbolisation de l’acte de création scientifique, qu’il soit d’ordre épistémologique, linguistique, sociologique ou autre. Mais il se trouve que face à tout acte de création culturelle de cette nature, les sciences sociales et humaines, prises dans les nasses épaisses d’une pseudo-institutionnalité bureaucratisée à l’excès, se dessaisissent des complexités des interrogations sociétales. Plus préoccupées par les formulations et le maintien de leur équilibre que par la compréhension et l’interprétation des déséquilibres. La recherche de la complaisance, érigée en recherche de connivence, prime la recherche de la dissonance. De sorte que les interrogations fondamentales dans et sur les sciences sociales, dans un pays en pleine décomposition de ses certitudes, se trouvent souvent oblitérées. Et, face à cette frilosité, c’est encore une fois le politique qui se charge de les juguler, c’est-à-dire d’éviter soigneusement de les poser, sauf à sa manière et en fonction de ses intérêts.
Ce qui conforte l’idée, défendue par les bureaucrates officiels invétérés, que les sciences sociales, dans un pays comme l’Algérie, ont de tout temps joué le rôle ou se sont cantonnées dans le statut de conjoint utile du pouvoir. Ne s’emparant des questions qu’après coup. Ce qui les a installées, durant longtemps, dans un temps et dans un espace déterminés par les présupposés du politique. En particulier quand ce dernier leur livre la matière première de leur réflexion, leur dit à quel moment il faut le dire et comment il faut le dire. Leur désignant jusqu’au lieu d’énonciation qui prend la forme d’une renonciation, rarement celle d’une ré-énonciation.
L’un des résultats importants auxquels est parvenu Noam Chomsky, c’est d’avoir montré dans Le Langage et la Pensée la relation entre le niveau manifeste, c’est-à-dire les énoncés et les dispositifs latents, soit la capacité innée de former des énoncés corrects. Il a particulièrement insisté, comme on le sait, sur la compétence énonciative ou formulative. La compétence entendue, ici, au sens de pertinence qui spécifie ou caractérise le rapport entre parole et pensée comme activité cognitive. L’appareil cognitif des sciences sociales et humaines en Algérie a toutes les potentialités d’une compétence énonciative, au sens large du terme, mais qui demeure, dans le cas des sciences sociales, bridée par cette exigence d’utilité institutionnalisée et généralisée. La notion d’utilité n’a aucune place, aucun sens, aucune pertinence et aucune prégnance dans ce procès d’énonciation de la signifiance sociétale. Et pour cause. Du latin utilitas, l’utilité est ce qui concerne le profit et l’intérêt. Un univers totalement étranger au savoir et à la création. Un monde incompatible avec la vocation des sciences sociales et humaines. C’est précisément ce qu’a démontré magistralement Jürgen Habermas dans Connaissance et Intérêt. Pour l’objectivation d’une pensée critique, fondée sur l’effort réflexif sustenté par l’imaginativité. Pour des sciences sociales et humaines réinventées. Nourries d’intarissables créativités. Cultivant leur irrévocable fécondité. Loin de tout bâillonnement, déguisé en sommation d’utilité. Tonnant sourdement comme une salve d’inanités.

 


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