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chronique / ACTUALITÉS

Des cultures aux quotidiennetés orphelines


CHRONIQUE De : Rabeh SEBAA

“L’insignifiance est un mode de pensée, de perception et d’action particulier à l’œuvre dans une société.” (Cornelius Castoriadis)

Un artiste algérien se nourrit d'illusions, d'idéaux, de rêves, d’attentes et de quelques promesses inabouties. Dans une société qui tourne le dos aux marcheurs vers l'horizon.

Des mots irrévocablement libres. Se jouant altièrement de toute velléité d’enfermement. Pour avoir vu le jour loin de tout emprisonnement. Impossible de leur passer les menottes. Encore moins une camisole. Parmi ces êtres intrinsèquement indociles, ces termes libertiphiles, le mot culture. Dans sa substantifique pluralité. Dans sa mirifique multiplicité et sa prodigieuse multidimensionnalité. Un mot en guise de socle à toutes les mouvantes diversités. De fondement à toutes les réfractaires altérités. Rétives et insoumises. Ces écrins de mémoire féconde pour toutes les postérités. C’est pour cela que le mot culture ignore superbement toute réduction. Toute sommation à l’unicité. Toute tentation de claustration, de subordination, de soumission ou de sujétion. 
Les cultures, dans toute leur sublimité, ne sont que la somme vivante et vibrante de toutes les quotidiennetés. Des vibrations colorées exprimant les ressentis naturels, ordinaires et spontanés, de toute société. Les repères palpitants et les jalons exaltants de ses pétillantes sensibilités. Les cultures sont nées pour respirer les airs exaltants des immensités et pour déployer leurs ailes enluminées sur les étendues chamarrées de toutes les temporalités. Elles ignorent les découpages en saisons ou la simplification caricaturale en administration. Sauf s’il s’agit de singer, par mimétisme virtuel, la solennité artificielle de la rentrée dite culturelle. Ainsi qualifiée, sous d’autres cieux, pour désigner une moisson annuelle. La nouvelle récolte, foisonnante et luxuriante de fruits de l’esprit, de l’intelligence et de la création. Des centaines de romans. Des milliers de nouvelles, des essais, des études et des revues sans compter. Des dizaines de films, des cycles de conférences, des festivals et le programme de l’automne musical, en attendant l’hiver pictural. Mille et un romans garnissent déjà les étals des innombrables librairies. Espaces d'échange et de partage. Ignorant la menace d’être, du jour au lendemain, brutalement fermées. Ou transformées en mangeoires mal famées. 
Au moment où dans tous les ailleurs, les fruits de l’imagination ont déjà pris la direction des bibliothèques et des médiathèques et les créations artistiques le chemin des galeries. C’est ce foisonnement d’activités de l’esprit qu’on désigne par culture. À un jet de pierres de notre indécrottable morosité. Une morosité institutionnalisée. Une morosité entretenue et soutenue. Désespérant des milliers de jeunes femmes et de jeunes hommes, portant les démangeaisons de la créativité à fleur de peau. Et la fougue imaginative en bandoulière. Dans tous les domaines de l’inventivité. Des merveilles de création qui ne demandent qu’à s’objectiver. À s’exprimer. À voyager. À se partager. Comme ces milliers de tableaux qui n’ont jamais mis les pieds dans un semblant de galerie. Ces centaines de romans, de poèmes, de chansons, de pièces de théâtre condamnés à croupir dans la trappe obscure de l’oubli. Comme d’autres joyaux de sensibilité qui n’ont jamais pu enjamber la frontière impénétrable des plates conventionalités. La muraille infranchissable des inanités, des vanités et des grasses futilités. Travesties en pâles officialités. Sourdes et aveugles devant l’hécatombe des bibliothèques, le désastre des cinémas, le naufrage des sites historiques, l’anéantissement des librairies, la disparition des salles de théâtre, le vandalisme des statues et la dévastation des symboles culturels. Blessés, amputés, éclopés, estropiés, déformés, défigurés et saccagés. Des symboles sur lesquels l’outrage effréné continue d’être impunément réitéré. Un affront à l’Histoire. Une injure à la mémoire. Des mosaïques antiques colmatées avec du béton anarchique. Des statues éventrées par des fils électriques. Ou pansées avec du vulgaire ciment domestique. Dégoulinant de tous les côtés. Des emblèmes altérés, dénaturés, torturés. Éclaboussant irrévérencieusement des fresques mirifiques ou putréfiant indécemment l’harmonie d’effigies magnifiques. Mutilant affreusement des bustes historiques. Ou mortifiant outrageusement des statues fantastiques. Quand elles ne sont pas furieusement tailladées au pilon par toutes sortes d’exaltés psychiatriques. Pour les détruire. Pour les dépouiller de leurs seins altiers. Leur briser les cuisses ciselées. Ou leur fracasser les hanches raffinées. Pour calmer une sombre et indomptable libido effarouchée. 
D’autres monuments historiques ou sites archéologiques sont, eux, désertés depuis des lustres. Livrés à la critique rongeuse d’un silence désolé. Le silence assourdissant qui habite le patrimoine intangible dans toutes ses somptueuses immatérialités. Langues natives, musiques anciennes, chants du terroir, danses populaires, costumes traditionnels, art culinaire, contes et légendes... croupissent dans la trappe maussade du déni. Tous ces joyaux de sensibilité sont soumis au même traitement. L’oubli par le reniement, le renoncement et la renonciation. La culture de l’amnésie institutionnalisée. Malgré la signature et la ratification de mille et une conventions. Comme celle de l’Unesco pour la préservation du patrimoine immatériel. Ou d’autres encore, plus nombreuses, sur les biens culturels tangibles. Toutes demeurées lettre morte. Malgré l’institutionnalisation d’une tapageuse Journée nationale du patrimoine. Une facétie annuelle. Copieusement arrosée d’onomatopées rituelles. Mais ni restauration, ni réhabilitation, ni rénovation, ni protection, ni même la moindre considération. Juste quelques rapides visites, de temps en temps, ou quelques maigres expositions de démonstration pour quelque étranger en mal d’exclamation. Puis plus rien. 

Affres de l’exclusion
Plusieurs sites, pourtant classés, sont déjà réduits en poussière. D’autres en vague souvenir. Et le reste en retentissante désolation. Des espaces débordants d’histoire, livrés aux crocs acérés de l’abandon. Des pans, encore vibrants, d’une mémoire plusieurs fois millénaire, confiés à la corrosion mortuaire. Des centres intellectuels et culturels qui ont rayonné sur toute la Méditerranée ne sont à présent que des amas de débris. Des manuscrits fabuleux, datant de plusieurs siècles, croupissent encore dans des coffres poussiéreux. Quand ils ne sont pas détruits par les mites ou pillés par des bureaucrates. 
L’univers artistique n’est pas en reste. Continûment livré à une faune, sans l’ombre de la moindre imagination ou même l’once d’un semblant de création. Au moment où un luxuriant vivier de talents est livré à la marge et aux affres de l’exclusion.  Des talents confinés dans l'univers de la parenthèse, de l'intervalle, de l'intermittence et de l'aléatoire. On se rappelle, parfois, qu'ils sont comédiens, peintres, poètes, écrivains, musiciens, cinéastes ou paroliers. Et on se demande quelle main invisible les a poussés dans le gouffre de l'incertitude. Faut-il qu'ils soient si naïfs, si rêveurs, si innocents, si candides, si niais, si déphasés ? André Malraux n’avait-il pas raison de dire que l’art est un anti-destin ? Puisque ça ne nourrit même pas son homme, comment peut-il nourrir l’imaginaire d’une société entière ? 
Un artiste algérien se nourrit d'illusions, d'idéaux, de rêves, d’attentes et de quelques promesses inabouties. Dans une société qui tourne le dos aux marcheurs vers l'horizon. Tout en érigeant des palissades roides d’insignifiance. Des palissades infranchissables, dressées devant les cultures de la quotidienneté. Les cultures au sens anthropologique du terme, sans lesquelles aucune société ne saurait exister. C’est vers ces cultures que le regard institutionnel doit se diriger. Comme reconnaissance des formes d’expression culturelles dans leur diversité, leur multiplicité et leur complexité. Car toute culture est d’essence sociétale. 
Les structures institutionnelles ou officielles n’ont pas pour vocation de produire de la culture, mais de contribuer à sa visibilisation. À mettre en exergue les formes d’expression culturelles dans leur pluralité. Leur donner de la nitescence dans le sens de leur valorisation et de leur universalisation. 
Une politique culturelle nationale signifie la connaissance et la valorisation effective des pulsations et des vibrations culturelles plurielles qui habitent et agitent le corps convulsif de la société algérienne. Mais de toute évidence, un désintérêt manifeste voile ces vibrations. Une béance entre une demande culturelle socialement exprimée et un volontarisme qui manque de lucidité et de perspicacité. Vivotant loin des pulsations vibrantes des cultures pétillantes portées par des femmes inspirées et des hommes passionnés. Habitant durablement les sinuosités de l’imagination et les méandres de la création. 
À la périphérie de la galaxie de l’officialisation et de l’institutionnalisation. Tous ces créateurs ne demandent qu’à accéder à ces espaces verrouillés, clôturés, barricadés, aridifiés, désertifiés par une ombrageuse bureaucratie. Des talents fabuleux qui ne demandent qu’à s’objectiver et à lever leurs mains étoilées à la face hideuse de toutes les opacités, de toutes les obscurités, de toutes les inanités, de toutes les frivolités et de toutes les médiocrités. 
Des créatrices et des créateurs inspirés qui veulent laisser tonner leur joie d’imaginer, Comme dans un prodigieux rêve éveillé. Un rêve impétueux. Un rêve détonant. Un rêve tonnant comme une salve de sublimités émerveillées.

 


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