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chronique / ACTUALITÉS

Entre l’évacuation de l’idéologie et la sanctification de la léthargie


De : Rabeh Sebaa

“Qu’advient-il du trou lorsque le fromage a disparu ?” (Bertolt Brecht)

Il est à se demander quelle idéologie veut-on chasser de l’université ? Quand on protège celle qui la ruine dans son intériorité, dans le tréfonds de son “intrinsécité”. L’idéologie obstructive qui la sape à partir de ses entrailles.

Plus d’idéologie à l’université ! Pour plus d’autonomie, d’innovation et de développement. C’est le dernier mot d’ordre officiel en direction d’une institution déboussolée. Une maison sérieusement ébranlée. Livrée aux lubies facétieuses de l’inconnu. Pieds et poings liés. Et la bouche hermétiquement fermée. Une université où le moindre balbutiement doit être formellement autorisé. Une université où le moindre colloque, la moindre table ronde nécessite une permission d’une bureaucratie monstrueusement centralisée. Une université où le moindre frémissement de l’esprit est effroyablement embrigadé. N’importe quelle microscopique manifestation scientifique est solidement enrégimentée. Des demandes d’autorisation de parler sont exigées, adressées six mois à l’avance à une fumeuse intendance de l’inintelligence. Une moulinette des idées qui remplit parfaitement son rôle d’étouffoir. Une lourde machinerie, aussi pesante que grinçante, accotée à une tutelle dont elle s’arroge, depuis trop longtemps, toutes les prérogatives afférentes à la recherche dite scientifique. Pour les museler. 
Alors, que peut bien signifier ce cheveu tordu dans la soupe idéologique pour une université vigoureusement bâillonnée ? Malgré l’apparente myriade d’agences thématiques, de centres et autres unités de recherche, ainsi qu’une pléthore de laboratoires, de programmes nationaux de recherche et de projets individuels ou collectifs, qui doivent tous se soumettre à l’obligation d’autorisation d’échanger. L’autorisation de prononcer quelques formules ou quelques bribes de savoir. Du jamais vu dans aucune université du monde. L’autorisation de réfléchir à l’université. 
Le caractère pléthorique de ces structures soumises à l’obligation d’obtention d’une autorisation de réflexion atteint son point paroxystique au vu de la répartition des activités de recherche dite scientifique, dans ces structures excentrées. Comme celles de l'extrême sud du pays, soumises au même diktat de l’autorisation de réflexion. À cette aberration s’ajoute le caractère parcellaire, voire fragmentaire de cette configuration qui prend l’aspect d’un foisonnement d’équipes de recherche qui n’a produit, jusqu’à présent, aucune grande synthèse scientifique ni dans les sciences expérimentales ni dans les sciences sociales. Il n’existe aucune volonté d’encourager la déconstruction ou tout au moins la remise en question des paradigmes dominants dans l’ensemble des champs disciplinaires. Des paradigmes désuets, frappés d’obsolescence et recouverts de caducité.
De là à parler de ruptures épistémologiques, autant chausser les bottes des cent mille lieues, attendre une nouvelle configuration du cosmos ou le renouvellement de la galaxie. Mais la rupture idéologique, elle, est, semble-t-il, fort aisée. Il suffit de souffler sur sa petite flamme ténue. Pour parler de désidéologisation de l’université, conjuguée à son hypothétique autonomisation avec cette facilité déconcertante. Au moment où les questions d’ordre théorique, méthodologique et plus globalement épistémologique qui se posent à cette université accusant un déficit drastique en matière de production des connaissances. Un déficit cognitif totalement éludé. Aussi bien par les désidéoligeurs patentés que par les bureaucrates exaltés. Les sentinelles de cette hydre bureaucratique de la recherche, dont la multiplication des tentacules a pour mission affichée et assumée d’étouffer le moindre frémissement de l’intelligence. 
Cet étrangloir, dont l’existence même est une forme d’idéologie créaticide et intelligicide, officie à ciel ouvert. Au cœur d’une tutelle supposée encourager la création et développer l'intelligence. 
Tel un chancre idéologique pervers. Quel étrange paradoxe ! 
Alors, il est à se demander quelle idéologie veut-on chasser de l’université ? Quand on protège celle qui la ruine dans son intériorité, dans le tréfonds de son “intrinsécité”. L’idéologie obstructive qui la sape à partir de ses entrailles. L’idéologie pernicieuse qui ronge rageusement ses épigastres et lui obstrue tous les pores de respiration. Quelle idéologie veut-on chasser au moment où on ressort, de nouveau, l’antienne de la prétendue charte de déontologie universitaire bourrée d’idéologie ? Une charte qui ne consacre que très peu de place aux fondements éthiques de cette même université. Telle qu’elle est contrôlée et supervisée par l’hydre bureaucratique castratrice. Un contrôle bureaucratique exagérément concentré. Un contrôle qui ne garantit aucune régulation raisonnée ou tout au moins une simple orientation clairvoyante en matière de distribution des ressources humaines scientifiques en fonction des compétences. Une régulation fondée sur un minima déontologique. 
Beaucoup de compétences sont abusivement exclues, marginalisées, chassées. Précisément parce qu’il s'agit de compétences avérées. Notamment des chercheurs de la dissonance dérangeant le ronronnement grinçant de la recherche de la complaisance. Il suffit de voir comment se constituent les projets, les groupes, les unités ou les centres de recherche pour comprendre le caractère endogamique de cette inefficience systémique.
Quelles sont les motivations réelles favorisant le maintien et la pérennité de ce système d’inefficience ? Et pour ne pas considérer que c’est la pire des idéologies ? 
Devant cette situation plus que préoccupante, il s’agit de distinguer ce qui relève de la crise de l’institution universitaire, de l’anomie du processus de production de connaissances, du statut étriqué du savoir et du discours idéologique sur l’idéologie. Ou encore s’interroger sur le sens et la prégnance de l’absence du procès d’émergence d’un intellectuel collectif critique dans la société algérienne. Surtout, se demander pourquoi l’université algérienne ne participe-t-elle pas à l’émergence de cet intellectuel fédératif ni même à celle d’une intelligentsia critique, se sustentant régulièrement d’un processus de production des connaissances. On nous assène, en revanche, l’obligation de nous affranchir de toute idéologie. 
Comme s’il s’agissait simplement d’une chemise sale ou devenue subitement étroite, qu’on peut ôter à sa guise.  Alors que l’université est, par définition, un lieu où s’entrecroisent toutes sortes d’idéologies.  Un lieu pluriouvert, où s’élabore et se transmet un savoir le plus affranchi possible de la consignation du “savoir” officiel. Cette première dimension s’appelle l’affranchissement par l’autonomisation. 
De toute évidence, l’autonomie dont on nous parle ne recouvre pas le même contenu sémantique. Ni la même finalité ni la même symbolique. Les savoirs spécifiques élaborés et enseignés dans la majorité des universités dans le monde le sont dans le dessein de parvenir à une unité contradictoire du savoir académique. Une unité contradictoire qui ne saurait aucunement être à l’abri des idéologies. Bien au contraire. Le savoir critique ayant pour vocation première de les mettre à l’épreuve les unes des autres. “Université” s’articule, dans cette vision, à universalité des valeurs, pluralité des idées et créativité dans la cognition. 
Et parce que cette vision lui est historiquement consubstantielle, l’institution universitaire ne peut pas être dissociée de l’idéal d’humanité. Elle ne saurait se réduire à sa seule mission d’utilité, voire d’utilitarisme, fonctionnant comme un distributeur automatique de tickets homologués, à présenter à l’entrée – fort improbable du reste – du premier emploi venu. 
La question qui se pose, non sans urgence aujourd’hui, est donc de savoir si l’université algérienne est apte à une aspiration anti-utilitariste. L’utilitarisme étant l’une des idéologies les plus nocives.  Peut-on s’en débarrasser ? Est-il prévu de s’en affranchir ?
Dans la conception de l’hydre bureaucratique, la réponse est négative, puisque son mot d’ordre fétiche, qui trône invariablement sur toutes ses activités, est “pour une recherche utile”. Une axiomatique de l’intérêt, selon le mot d’Alain Caillé, qui constitue le véritable soubassement de la vision utilitariste qui paralyse l’université. D’où, d’ailleurs, la nature et la vocation de la “recherche-action” inscrite dans la totalité des cahiers des charges des structures de recherche en Algérie. Le problème, c’est que nous nous trouvons souvent dans la situation où il n’y a ni recherche active ni action réflexive. Comment prétendre alors à l’autonomie ? Et pourquoi se focaliser sur l’idéologie ? Au détriment de la nécessité de refondation de l’université.
L’acte fondateur d’un savoir autonome – c’est-à-dire l’essence même de toute université, et, partant, de toute recherche scientifique – est d’être davantage habité par la consolidation de la pluridisciplinarité et de l’interdisciplinarité, plutôt que par la prédominance ou la suprématie de l’utilité. Un acte de création mû par la triple exigence, à la fois, d’interrogativité, de criticité et d’imaginativité. Cette triple exigence est la seule garantie contre le triomphe dévastateur de l’insignifiance. Le seul gage pour le retour de la pertinence et la réhabilitation de l’intelligence. Le meilleur moyen de fausser compagnie, à la fois, aux idéologies pernicieuses et aux bureaucraties ravageuses.

 

 


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