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chronique / ACTUALITÉS

Le comparateur de pays : machine mentale algérienne


Par : Kamel DAOUD
ÉCRIVAIN

Un ciel qui fait les trois quarts de la mer et une plage à sa cheville. Des vieillards sont debout dans l’eau et conversent comme dans une gare, attablés sur le dos de la Méditerranée. De vieux habitants d’El-Marsa, la “banlieue” de Tunis ville. On me dit que c’est la vieille tradition en ce lieu. La plage, ce dimanche, est investi par des baigneurs. Et des baigneuses. En bikini ou pas. Piétonnes d’un pays qui n’est pas un champs de regards en barbelés et d’yeux hurleurs. On peut venir sur les lieux, garer sa voiture, étendre une serviette, nager quelques minutes, puis se plonger dans l’ocre de ses propres paupières fermées sous un soleil intense. C’est tout. Ni stress, ni peur, ni inquiétude liée à l’eau ou au raquetteur avec sa matraque, ni violence dans le regards, ni bataille armée entre un parasol, un plagiste clandestin, un vieux litige sur la propriété du pays depuis le départ du colon et un affaiblissement généralisé de l’État. Rien, juste du sable et du temps qui s’imitent et le droit de disposer de son corps. Un moment calme avec des bruits de conversations lointaines et des mouettes qui tentent de balafrer le ciel avec leurs ailes. Quand soudain, malgré soi, malgré la beauté du moment et sa langueur, la machine mentale algérien se déclencha : le fameux comparateur (non des prix), mais des pays. Chaque Algérien qui vient de sortir d’Algérie s’y consacre malgré lui : comparer. Son pays et le reste du monde. Comparer les serveurs de café, la plage, un arbre, une vitrine, le regard qu’on a ailleurs sur une femme seule, un bus, un gardien de parking, la poubelle ou le monument. Tout. Sans cesse, comme des surdouées des soustractions. Car on est de grands comparateurs éternels, des voyageurs qui emportent leur pays comme un double décimètre d’écolier. D’ailleurs, voyage-t-on quand on est Algérien ? Presque pas. Soit on fuit, soit on se consacre au torticolis communautaire, à la fameuse conversation amère et fière. On s’attriste, puis on se disperse. Voyager, c’est se disperser, fuir, et cependant, se revendiquer s’unir et se méfier. Comparer surtout. Indéfiniment.
Cette scène d’hommes vieux debout avec l’eau au torse est étrange : on discute à El-Marsa comme si le temps, l’eau et l’éternité étaient la même chose. Calmement. Le peut-on en Algérie ? Le comparateur des prix dit “non”. La plage chez nous est un lieu de violence, un endroit où on se bouscule comme si la mer était une porte mal fermée au dernière minutes d’une fin du monde. Ensuite, le lieu est sale comme un endroit de vengeance et de dénuement. Et, en dernier, il n’appartient à personne, c’est-à-dire au plus fort. On ne s’y détend pas, mais on s’y surveille. Aucun corps n’y est détendu. Encore moins celui des femmes. Entre les jet-skis qui roulent comme des camions dans des crèches, des loueurs de chaises qui ont des mentalités à couteaux tirés et des délimitations de territoires qui ont des dessins d’anciennes tribus en conflit sur l’eau, on y a peur. La plage est ce lieu où l’on pleure son pays pour ce qu’il est quand on le déshabille un peu de son drapeau et de sa bio.
Injuste quand même. Allongé sur le sable d’El-Marsa de Tunis, on se dit que la Tunisie est un pays encore plus étranger pour nous que la France ou la neige. Pourquoi ? Parce qu’on n’y sent pas la permanence mentale d’une guerre. C’est une dystopie algérienne. Une possibilité fictive. Bien sûr ce pays est en ruine institutionnelle, il s’appauvrit, angoisse les siens, mais a toujours, malgré les fatalismes dans les beaux quartiers, le visage d’un endroit qui n’est pas détesté par les siens.
Et l’Algérie ? Le comparateur dit que c’est un grand pays qui sait se défendre, mais pas se détendre, une géographie splendide lorsqu’on la cache aux siens, un Sahara si vaste qu’on peut y rejouer la création du monde. Mais alors, pourquoi n’y a-t-on pas touristes et détendus ? Pourquoi peut-on y nager sans des armes, ni boire une boisson sans se faire contrôler, ni se promener dans une forêt sans se faire agresser, ni s’arrêter en bord de route sans craindre pour les siens ? C’est juste nous peut-être. Miroir déformant de nos terres. Juges désabusés. Le pays est mal habité. À l’étroit dans la vastitude. À Oran, par exemple, côté Corniche, les meilleurs côtes de la mer sont des casernes, des miradors et des cimetières de vieux sous-marins. C’est tout dire.
J’ai cependant vu la beauté un jour en l’Algérie. C’était un arbre solitaire sur une route secondaire entre Oran et Tlemcen. Un moment où le temps était suspendu comme un souffle avec une lumière étrange car avec le contraste des champs de blés jaunis, le ciel semblait être plus sombre. Soudain, à fixer cet arbre au tronc ancestral et aux multiples branches qui recomptaient un chiffre infini, quelque chose de brutal et de lumineux se révéla au-delà du langage. J’étais sûr qu’un serpent y dormait dans un creux trop ancien pour nos mots. Cette immobilité m’atteignit comme une gifle. J’en fus bouleversé. Ce fut un moment unique car pour une fois, mon monologue intérieur et le récit épique de l’Algérie qui est aussi un monologue collectif cessèrent. D’un coup, je fus ramené au présent et j’ai heurté la beauté de cet arbre debout et obscur dans le feu des champs étincelants et la nudité du ciel qui se penchait. Il n’y avait pas de mots pour décrire ce nœud esseulé et heureusement. Ni de morts célèbres qui jacassent, ni le récit du pouvoir ou de ceux qui le veulent, ni rien. Juste un caroubier nocturne en plein midi, qui n’appartenait à personne, sur une route secondaire, un été qui imposait une dure extase. Voilà. J’étais dans un bus qui roulait hors du temps, asséché par la chaleur, il y a vingt ans, et j’ai rencontré la beauté effrayante.
Là, je suis allongé sur le sable d’une côte tunisienne, et je veux faire cesser le comparateur national, la machine à décharger le temps, le monologue collectif dans ma tête. J’ai réussi un moment. Pendant quelques secondes, il n’y avait plus rien à répéter et une chaleur de sang vivant me traversa, et les bruits du reste du monde me quittèrent comme des oiseaux qui s’éparpillent au bruit. Un moment. Puis quarante millions d’Algériens, moi y compris, se mirent à geindre dans ma tête à tue-tête.
On ne se détend pas en Algérie. À cause de mille raisons. L’une des plus obscures est peut-être que dans ce pays, les morts nous en veulent pour leur sacrifice. Le comparateur des prix nous dit que l’Algérie est un pays qui coûte trop cher, depuis même sa naissance, pour qu’on puisse s’y détendre sur du sable.

 


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