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chronique / ACTUALITÉS

Le paradoxe de l’œuf et de la poule ou de l’écrivain et du lecteur !


Par : Amin Zaoui
Écrivain

Aucun écrivain arabe ou maghrébin ne vit de la vente de ses livres. Chez nous, le livre se situe hors circuit économique ou industriel fiable. Il est une chose hybride mais dangereuse ! Le livre fait peur à certains et fait le bonheur des autres.

En consultant les chiffres d’affaires faramineux des ventes de quelques titres publiés à l’occasion de la grande rentrée littéraire de septembre en France, le roman en particulier, je me suis dit : chez nous, le livre vit dans un monde hostile à la raison, toutes raisons, et à la beauté, toutes beautés.  
Une société équilibrée est une société qui respecte la présence du livre créatif, voire subversif dans le sens positif.  
Le livre est l’enfant chéri d’un écrivain. Un bon écrivain est celui capable de manier le verbe et de défendre les bonnes idées et les causes justes. Un écrivain libre et libérateur. Et pour que l’écrivain soit libre dans son écriture, dans son imagination, honnête avec ses lecteurs, conscient de sa noble mission, il a besoin de courage intellectuel afin de contribuer à l’édification d’un espace politique démocratique qui respecte la liberté d’expression, la liberté d’opinion et la liberté de confession. 
Et pour avoir un espace politique démocratique qui accepte la différence, la liberté et la pluralité, il faut la présence d’un citoyen libre, passionné des arts et des livres. Un citoyen habité par les questions du bien-être et du bien-vivre. 
Et pour avoir ce citoyen cultivé, libre, ouvert et tolérant, il faut la présence d’une chaîne d’institutions modernes et perpétuelles, capables de garantir la culture lucide et l’amour du livre. 
Et pour avoir cette chaîne d’institutions porteuses de lumières et garantes des valeurs humaines, il faut des décideurs, des femmes et des hommes, qui respectent le livre. Des décideurs qui lisent des livres, les bons livres. 
Quand les décideurs deviennent de bons lecteurs, ils se métamorphosent automatiquement en bons gestionnaires des affaires publiques. Ainsi, le mode de vie de la cité change, la qualité de l’air s’améliore, le discours se châtie. 
Le jour où les décideurs liront de bons livres, ils seront obligés de penser à baisser les taxes sur les matières importées pour la fabrication des livres. Ils adouciront les lois draconiennes hostiles à la libre circulation des richesses livresques de l’humanité, à lever la censure. Ils penseront à réformer le système bancaire, à améliorer les services de la poste, à renforcer les transports. Celui qui lit les bons livres arrive à créer la bonne vie, la sienne et celle des autres. 
Je rêve. Mais on a le droit de rêver quand on aime la liberté, le livre et le pays. Je suis en colère et je suis jaloux des autres écrivains qui vivent sous d’autres cieux culturels et livresques. Pourtant, ils ne sont pas meilleurs que nous.    
Mais pour avoir une société de lecteurs-citoyens à l’image de celle qui célèbre les romans de Guillaume Musso, d’Amélie Nothomb, de Mohamed Mbougar Sarr, de Michel Houellebecq, de Jonas Hassen Khemiri et autres, il faut toute une révolution institutionnelle, sociétale et culturelle capable de protéger un éditeur professionnel qui aime et qui défend le livre. Un éditeur avec une commission de lecture digne de ce nom. Un service de presse conscient de sa mission. 
L’éditeur du dernier roman Anéantir de Michel Houellebecq a envoyé 600 exemplaires aux journalistes ! 600 exemplaires, chez nous, est le nombre du tirage d’un roman ou moins ! Mais il n’y a pas d’éditeur professionnel sans le diffuseur capable de faire arriver le livre aux quatre coins du pays et du monde. On n’aura jamais un diffuseur professionnel sans une chaîne de librairies. De véritables librairies et non pas celles qui vendent les articles cosmétiques, les bonbons et les shampooings. Cependant, le paysage ne sera jamais équilibré sans la présence d’une forte chaîne de bibliothèques publiques, dotées de moyens pour renouveler leur fonds et créer la fête de la lecture autour d’écrivains et de livres. En l’absence du livre et de la lecture, la société recycle la même classe politique, reproduit le même citoyen et compose le même échec !  

 


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