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chronique / ACTUALITÉS

Lettre (indirecte) à un Algérien par choix


Par : Kamel DAOUD
Écrivain

Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou”, résumait le foudroyant philosophe allemand Nietzsche. Et à chaque fois, cette formule violente condense, pour l’auteur, ce qu’il retient des radicalités contemporaines. La folie du radical au nom d’une divinité se résume à cela : la certitude qui rend fou. Il croit que Dieu lui a parlé, puis qu’il est dieu et que tout le reste est mensonge et félonie.

Mais le doute ? Le doute face au ciel ou face à la terre et aux hommes ? Il est dédié, dans l’effort et l’humain, à ceux qui inventent, créent ou croient, en repoussant sans cesse la tentation de la certitude définitive. 
Aujourd’hui, c’est le portrait d’un homme d’Église algérien, qui est mon ami et pour qui l’amitié est une façon de vivre sur cette terre comme s’il s’agissait d’un ciel à partager au lieu de se l’approprier. Un homme discret, souriant, affable et attentif ce pays. Ce chrétien, millénaire dans sa façon de chercher sans heurter, de se taire et d’écouter, est ici, vivant dans ce pays de passions et de pertes, depuis des années. Il y a appris, je crois, à rester discret pour mieux aider, à y croire malgré les sarcasmes, à y espérer alors que ses enfants le quittent, à y partager alors que chacun veut le pays pour soi et à y vivre l’espoir du salut, alors que d’autres le cherchent en mer. Le plus fascinant chez cet homme de foi, c’est donc, selon mon humble avis, son doute, son combat avec l’incertitude si ancienne, une foi sans prétention de vérité. Permanente, humaine, partagée. Pour un homme de religion, c’est la grande vertu méconnue aujourd’hui : tenter de ressembler au plus proche de soi, à l’homme assis à côté, à la femme qui se tait et se protège, plutôt qu’à un dieu drapé de vérités et de nuages. 

C’est le chemin inverse des intégristes : eux, ils sont dieux sur terre. Lui, son Dieu, il sait qu’on ne peut en connaître, au mieux, qu’un chemin, la direction, le sens de la route. Tout au plus. Sa foi est un doute et elle devient celle de chacun en vérité, humaine, accessible : il cherche un dieu et ne clame pas l’avoir trouvé. Et dans chacun, il ne voit pas un vice ou une imperfection, ou une impiété, mais un pas de plus vers le Ciel, une conversation dans une langue personnelle, sur ce chemin qu’il a choisi, le sien, et qu’il n’impose à personne.

J’aime la religion du doute. Elle me garantit ma dignité, préserve le mystère du dessèchement par la certitude, donne à faire dans ce monde inexplicable et justifie l’effort et l’existence possible d’un dieu, ou pas. C’est la condition majeure de la tolérance. La certitude, elle, elle tue, tue le temps, l’homme, l’enfant, le monde et il ne reste rien à faire que de jouer au croyant pour y croire, ou obliger les autres à être comme soi pour ne pas se sentir seul face à l’abîme. 

Ce ne fut pas lui. Encore moins en Algérie. Et pour une fois, j’ai eu de l’affection pour un homme qui cherche un dieu et à cause de sa façon de chercher son dieu, justement. Et cet homme donna raison à l’une de mes croyances : “On n’a que le dieu de nos actes.” C’est ce que nous faisons qui le fait émerger ou qui l’exile dans son silence en fait un prétexte ou un procès. Ce sont mes actes, quotidiens, qui attribuent à ce monde un dieu, une valeur ou un sens. Tout le reste n’est que hurlements. La confession n’est jamais aussi vraie qu’aux premiers temps restitués : dans la discrétion, le martyre sans vanité, l’amitié, le silence et la compassion anonyme. Elle a alors la sobriété qui fait confondre le voleur et le prophète, le berger et le guide. Elle est un choix à ce moment précis. 

J’ai écouté un jour la rabbine française Delphine Horvilleur expliquer que la religion est vive quand elle est encore au stade nomade. C’est la sédentarité qui la dévitalise. 
Aujourd’hui, cet ami, cet homme qui a le courage de chercher en renonçant à la vanité d’avoir trouvé est nommé archevêque de l’archidiocèse d’Alger. Ce ministère a un sens immense dans un pays de passions, de certitudes mortelles, d’exclusion, de perte de sens et d’altérité, d’enfermement sur soi et de déficit de lien avec le reste du monde. 
L’Église algérienne a toujours eu pour mission discrète, par défaut, de ne nous guérir de nos confinements confessionnaux. Ce ministère est là pour nous rappeler qu’un dieu dépend de nos actes et n’est pas un legs d’ancêtres, un privilège de peuple élu ou une propriété privée. Il rappelle que l’histoire de l’Algérie est plurielle, plus ancienne que nos récits présents, plus riches que nos certitudes. Et cette pluralité doit être préservée pour que soit préservée en nous la liberté, le respect et le vivant. L’Église algérienne est plus vieille que ce pays, plus ancienne et plus sage aujourd’hui. Et aujourd’hui, le nouvel archevêque d’Alger y entre avec amitié. Et ce pays a besoin de retrouver l’amitié avec soi et les siens, de la revivre. 

Personnellement, je me méfie des dogmes et des rites car ils font des hommes des dieux et des dieux ils font des objets. Mais là, ici, dans ce pays, à ce moment, je salue la nomination de mon ami Jean-Paul Vesco, ex-évêque d’Oran, archevêque d’Alger.
Ce pays a besoin surtout d’Algériens qui le sont par choix.


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