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chronique / ACTUALITÉS

Projections sociétales entre signifiance et récurrence


De : Rabeh Sebaa
Arcatures sociologiques

“Un îlot de dépendance et de loyauté avec ses héros et ses traîtres.” (Erving Goffman)

La liberté d’être ou de se constituer devra être comprise comme étant une liberté d'association et une liberté d’expression dans un espace public en voie de démocratisation. un espace de partage où la relation citoyen-institutions publiques doit être fondée sur le seul fait que le citoyen est membre de la communauté politique nationale organisée en un état.

Société civile, mouvement social, tissu associatif, lien social, voire liberté d’expression sont les maîtres mots de chaque campagne électorale. Et celle qui vient de baisser platement les paupières ne déroge pas à la règle. Comme les précédentes, elle en avait fait ses pâteuses antiennes, au point de les dissoudre dans les eaux vaseuses de la rengaine. Des notions relativement récentes dans le paysage sémantique algérien. Même si, selon la littérature spécialisée, ces segments sociétaux – qui ne s’appelaient pas encore mouvements sociaux ou société civile – étaient présents dans la société bien avant l’indépendance du pays. 
Trois grands moments constitutifs de la dialectique générale de ces mouvements sociaux meritent mention. L’étape précoloniale avec la constitution de confréries et de corporations sous plusieurs formes d’associations religieuses, culturelles, sportives, mouvement des scouts… Ensuite, la période coloniale avec le passage du communautarisme identitaire à l’émergence de groupements réactionnels, embryonnaires, qui se structureront progressivement dans une phase ultérieure. Enfin, le troisième moment est celui qui a vu apparaître les collectivités et regroupements politiques, induits par le modèle étatique national post-colonial, appelés “organisations de masse”. Toutes satellisées par un parti drastiquement unique. C’est durant cette période que nous allons assister à l’émergence des premiers mouvements sociaux charpentés. D’un côté, le renforcement et l’affirmation de l’Etat national et, de l’autre, une étatisation progressive de la société. Cette évolution va révéler, à terme, un déficit chronique du lien civil. Un déficit persistant, qui prend la forme d’une déliquescence du lien social. Une déliquescence atteignant son point paroxystique en Octobre 1988 sous forme d’émeutes. Un moment qui augure l’étape présente, se caractérisant par un frémissement d’ouverture démocratique et de multiples velléités d’autonomisation et de socialisation extra-étatique. Voire parfois anti-étatiques, exprimés par différents mouvements sociaux naissants. Ce double procès augura ou annonça une amorce de désétatisation partielle de la société, se spécifiant comme l’amorce de mouvement social d’un genre nouveau, par opposition au mouvement traditionnel ou conventionnel sous tutelle. Les nouveaux mouvements sociaux se caractérisent surtout par la nouveauté des espaces investis qui vont du culturel au religieux, en passant par les revendications identitaires et culturelles ou le droit des femmes contre le “code de l’infamie”. Nouveauté et multiplicité sont donc les caractéristiques du mouvement social, appelé également mouvement associatif ou encore, hâtivement, société civile. Cette dernière notion, qui a une histoire, est entrée en usage comme catégorie analytique dans le vocabulaire socio-politique algérien durant les années1980. 
Puis comme enjeu et vecteur de la démocratisation. La multiplication des associations, au cours des années 1990, a contribué à relancer le débat sur le sens et la prégnance de la notion de société civile. Sous forme de questionnement sur les nouveaux mouvements sociaux et surtout sur la signifiance de leur présence. On désigna, d’abord, les formes d’action groupale ou collective en faveur d’une cause. Même si le caractère polysémique de la notion d’action collective continue, jusqu’à présent, à poser problème. Collectif peut désigner un effet d’agrégation, mais il est admis que la notion d’action collective renvoie à deux critères. C’est un “agir ensemble” intentionnel, dans une logique de revendication, selon le mot d’Erik Neveu, qui est l’auteur de l’ouvrage de référence Sociologie des mouvements sociaux. Alors que pour Alain Touraine, un mouvement social se définit par l’identification d’un adversaire et constitue, de ce fait, une composante singulière et importante de la vie politique.
Dans quelle mesure peut-on, alors, parler de mouvements sociaux nouveaux pour le cas de notre pays ? La problématique des mouvements sociaux nouveaux est indissociable de la fin de la décennie 1980 et du début des années 1990, une période qui a vu apparaître une pléthore d’associations et de partis. Ce qui appelle, inexorablement, une double interrogation. Tout d’abord, en quoi le mouvement associatif qui s’est développé ces quatre dernières décennies exprime-t-il une rupture ou même une simple dynamique de changement par rapport à la période précédente ? Ensuite, est-ce qu’il s’agit d’un moment particulier dans la construction de l’Etat-nation, qui annonce une nouvelle conception dans les modalités de gestion des rapports entre Etat et société ? En d’autres termes, est-ce qu’on peut considérer le mouvement social, souvent confondu avec le mouvement associatif, comme un cadre organisé d’apprentissage de la culture démocratique ? Peut-il engendrer une société civile capable de s’imposer et d’influer ou impacter les décisions importantes, en jouant un rôle de médiation entre les attentes de la population et la volonté des pouvoirs publics ?
Beaucoup d’interrogations d’ordre théorique et méthodologique restent à appréhender et à élucider, tels que le problème des typologies des nouveaux mouvements sociaux en Algérie, les classifications des associations, les distinctions et les critères objectifs qui définissent les mouvements dits traditionnels et les nouveaux vecteurs sociétaux. Sans compter la luxuriante myriade d’associations informelles ou non déclarées. L’usage indifférencié et consensuel des notions de mouvements sociaux, mouvement associatif, société civile, voire ONG, ne doit-il pas faire également l’objet d’un effort d’interrogation sémantico-épistémologique ? Puisque depuis Hegel, la notion de société civile n’a cessé de se désémantiser et de se resémantiser. Sans atténuer ou amoindrir l’avènement des organisations de plaidoyer et d’influence, des droits humains, des mouvements féministes et mouvements culturels ou identitaires, etc., des organisations ou associations qui ont contribué d’une façon significative au tissu associatif, dans deux grandes directions. D’un côté, la nature de ses demandes qui ont mis au cœur du débat politique des questions qui étaient tues ou scotomisées auparavant comme le statut des femmes, les réalités culturelles et religieuses, la place et le statut des langues algériennes, etc. 
De l’autre, son apport au niveau des stratégies et méthodes du travail de plaidoyer, tout à fait nouveau en Algérie. Avant de s'affirmer comme force de proposition et entamer sa professionnalisation. Dans cette perspective, l'émergence d’une société dite civile peut être appréhendée comme la butte témoin du changement sociétal. Son implication dans tous les domaines de la vie publique est une condition incontournable du devenir, de la stabilité et de la crédibilité du pays. Les concepts de participation, de responsabilité, de justice sociale et de culture démocratique sont les valeurs essentielles du vivre-ensemble que les mouvements sociaux popularisent ou banalisent. Dans ce contexte, historiens, politologues, sociologues et acteurs associatifs ont commencé, à partir de la fin de la décennie 1990, à essayer de définir la notion de société civile, à questionner la relation contradictoire entre l’Etat et la société civile. Et à réfléchir sur les approches, mécanismes et outils de renforcement des capacités de ces acteurs associatifs. Si l’on prend 1988 comme année de référence, puis les importantes émeutes de janvier 2011, et surtout le mouvement citoyen de février 2019, on constate qu’ils sont intimement liés. Ils s'inscrivent dans un continuum. Cela fait trois décennies de contestations et de protestations sociales. Et donc de mouvements sociaux multiples, multiformes et multidirectionnels. Des mouvements qui englobent aussi bien les revendications lycéennes, identitaires, culturels, linguistiques ou le combat incessant des femmes qui a connu une avancée spectaculaire depuis cette brisure de la fin de la décennie 1980 et qui s’est surtout renforcé durant la chape terroriste des années 1990.
L’enflammement généralisé d'Octobre 1988 avait vu l'instauration d'un pluralisme politique balbutiant grâce à une nouvelle Constitution autorisant la formation de partis politiques ou de syndicats, et la création de plusieurs journaux dits indépendants. La nouvelle Constitution a, ainsi, ouvert la voie aux premières élections multipartites municipales et législatives de l'histoire du pays. 
La Constitution – par le fait même qu’elle est, d’une part, le statut juridique du pouvoir et, d’autre part, la source fondamentale des droits des citoyens – s’est voulu un instrument de fondation de la citoyenneté et de garantie des libertés véhiculés par les mouvements sociaux. Affirmer l’existence de libertés publiques revient à bannir toute contrainte physique ou intellectuelle. Alors, qu’en est-il de la liberté d’expression nécessaire à tout mouvement social pour exprimer sa citoyenneté et s’inscrire dans un procès de fondation d’une société civile ?
C’est dans ce sens, nous semble-t-il, qu’il faut intégrer dans la liberté d’expression des mouvements sociaux les canaux d’expression non conventionnels, tels que les réseaux sociaux. Tout en intégrant également les messages portés par des slogans, des graffitis ou, depuis peu, certaines chansons de rap considérées comme subversives. Nouveau mode d'expression, emboitant le pas à certaines chansons de raï qui ont été interdites comme Chouf el-hogra de feu Azzeddine, entre autres. Tous ces mouvements de contestation suscitent présentement des réactions prudentes, voire frileuses des élites politiques, y compris celles de l'opposition formelle. De sorte à les frapper de déni en les confinant durablement dans les marécages de la marge. Alors que tout mouvement social, pour qu’il puisse développer ses initiatives et organiser ses relations avec les autres, dans le cadre défini par la Constitution et par la loi, doit se sentir libre de s’exprimer. Aussi bien par les canaux officiels ou traditionnels que par les voies ou les moyens non conventionnels comme les réseaux sociaux, devenus sources d'ennuis judiciaires. 
Cette liberté d’être ou de se constituer devra être comprise comme étant une liberté d'association et une liberté d’expression dans un espace public en voie de démocratisation. Un espace de partage où la relation citoyen-institutions publiques doit être fondée sur le seul fait que le citoyen est membre de la communauté politique nationale organisée en un État. Un État dont les institutions sont, par définition, les garantes des droits et des libertés. C’est là que se trouve la voie privilégiée pour tisser le lien social nécessaire à la pérennité enchevêtrée de l’Etat, des institutions et des mouvements sociaux.


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