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chronique / ACTUALITÉS

Sagesse d’un voleur de livres


Je suis un voleur ! Dans ce monde, existent-ils des voleurs justes ? Oui. Je suis né au pied d’une petite bibliothèque familiale : quatre étagères avec deux dizaines de livres. Mais cette bibliothèque a marqué ma vie, toute ma vie. Depuis je me sens toujours assis au pied d’une bibliothèque, même si je suis assis dans un café ou dans un bus. Bien que notre bibliothèque actuelle est grande, bien fournie, elle ressemble, dans mon imaginaire, à cette première bibliothèque familiale. Être né au pied d’une bibliothèque est un destin comme celui qui est né sur un bateau ou dans un avion. Toujours en voyage ! 
En regardant les livres que contenait la bibliothèque de mon père, j’avais comme un sentiment de crainte. Il y avait beaucoup de livres religieux dont ma mère époussetait les couvertures chaque jour ou presque. Elle leurs faisait un hammam. Et un jour, j’ai décidé d’aller chercher mes livres à moi. Ceux que j’aime, et ne me font pas peur. Avec lesquels je parle sans palpitation et avec lesquels je voyage sur les hauteurs sans vertige. Je n’avais pas d’argent. Je ne sais pas pourquoi je n’ai jamais pensé que les livres se vendent comme des oranges, du sel, des bonbons, des patates ou des pantalons. À une petite ruelle de mon école, il y avait une petite librairie. Elle s’appelait (Maktabat Chaâb) (Librairie du peuple). Une sorte de caverne d’Ali Baba, tenue par un petit homme habité par la lecture. Toujours le nez dans un livre. Il parlait aux gens en lisant, sans décoller le regard de son livre. Je rentrais dans cet espace qui me désorientait et me procurait le vertige. La bibliothèque du petit homme dégageait une odeur qui me rappelait celle de ma mère. Je suis né au pied d’une bibliothèque. Fasciné par les trésors d’Ali Baba, à l’insu du petit homme au regard collé aux pages, j’ai tendu la main. Une envie, et j’ai pris un livre, une BD, je l’ai dissimulé sous mon pull, bien serré par la ceinture. Et j’ai quitté le lieu. Le petit homme avait la tête dans les nuages, perdu entre les temps perdus de Proust et les Pensées de Pascal ou l’Animal d’Al Jahiz. Je rentrais chez moi, je prenais place au pied de la bibliothèque de mon père, à même le sol. Le plaisir de la lecture devient plus tonique quand le corps est accolé à la terre. Et j’entamais ma nouvelle lecture, je me sentais heureux en me transformant en voleur ! Le lendemain, à la même heure, après l’école, le même geste, un autre livre. Ceinture bien serrée, et une nouvelle lecture... Et un autre plaisir. Et le voleur en moi s’affirme, et de plus en plus, je me sens fier de moi, de ma nouvelle personnalité de voleur. Ainsi, j’ai pu rassembler un rayon de livres. Mes livres à moi. Moi le voleur des lumières.  Par un autre jour, mon père, Hadj Si Benabdallah, m’a demandé de l’accompagner à la mosquée du village se trouvant à quelques centaines de mètres de chez nous. En réalité, ce n’était pas une vraie mosquée, plutôt une salle de prière, sans minaret et sans haut-parleur, avec un imam recruté et payé par les villageois exclusivement pendant le mois du Ramadhan. Les autres jours, la mosquée n’avait pas d’imam. Pour la première fois, je franchissais la porte de ce lieu saint et vénéré par les villageois. Il y avait quelques prieurs qui parlaient à Allah. J’étais sûr qu’Allah les écoutait, parce qu’ils murmuraient dans une langue que personne ne comprend. Dans cette salle d’Allah, propre et bien tenue, une petite bibliothèque était installée. 
Trois étagères en bois avec des vieux livres et de la poussière. J’ai tendu la main, je ne voulais pas toucher au Coran. Chez nous, dans notre bibliothèque on possède ce Livre en plusieurs éditions avec des belles reliures. Bien gardé et hautement mis en valeur par ma mère. J’ai tendu la main, j’ai pensé au petit homme de la librairie de Chaâb. Je suis tombé sur un livre simple avec une illustration naïve de couverture. Je l’ai pris, ceinture bien serrée, et j’ai quitté le lieu. Mon père faisait sa prière, mais cette fois-ci, j’ai eu un sentiment de peur ! Autre. J’ai vu qu’Allah me surveillait. Voleur. En rentrant à la maison, comme à l’accoutumée, j’ai pris place au pied de la bibliothèque, et j’ai ouvert le livre de la mosquée. Petit à petit, page après page, je glissais dans des histoires vertigineuses. Un style captivant relatant des histoires fantastiques et libertines. Des univers sur l’art de jouir. Le monde du beau. L’art du raffiné. La nutrition sexuelle. Des parfums. Les femmes et le culte de la chair. Je me rendais compte que j’étais entre les pages d’un livre de l’imam émérite Ibn Kamal Bacha intitulé : “Pour que le vieillard recouvre sa jeunesse”, Awdatou Cheikh ila sibah. Un livre sur l’érotologie arabo-musulmane al Bâh. Ce livre volé de notre petite salle de prière a complètement bouleversé ma vie. Je passais des heures collé à ses contes qui montent, serpentent, descendent, s’évaporent, séduisent ! 
Et depuis le vol du Pour que le vieillard recouvre sa jeunesse, je suis devenu un voleur spécialiste. Un voleur livresque chevronné. Pendant les années du lycée, j’ai volé un tas de livres que je n’oublierai jamais. 
Quelques-uns je les garde jusqu’au jour d’aujourd’hui : Sans famille, Awlad haratina, Robinson Crusoé, Ana hourra, Candide, Al Ayyam, La philosophie dans le boudoir, Le crime de l’Orient-Express, Diwan Abu Nouas, Mort sur le Nil, Diwan Nizar Kabbani, Madame Bovary… Après cette vie de voleur je peux vous livrer ma sagesse : un livre volé est mieux lu qu’un livre acheté. Les meilleurs livres sont ceux qui incitent au vol. Un livre acheté est mieux lu qu’un livre offert. Tous les livres volés, je les ai lus, sans exception aucune, même les mauvais. Quelques-uns je les garde toujours dans ma bibliothèque !
 

A. Z.

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