Transcription de tamazight ?

Amine Zaoui

Vrai ou faux débat ? Autour de la question de la transcription du tamazight, un nouveau débat secoue le milieu des intellectuels algériens, mais avec une allergie politico-religieuse sulfureuse. Quels caractères utilisons-nous pour transcrire le tamazigh ? Vrai ou faux débat ? Ce débat ou ce faux débat dissimule un piège politico-religieux tendu à notre société intellectuelle. Vigilance ! Poser cette question  avec des termes qui sont xénophobes ou ignorants, c’est engendrer une polémique qui gêne le processus de la promotion et de l’épanouissement de la langue amazighe.
Les voix égarées veulent paralyser le parcours de la caravane historique entamé depuis 1949, et notamment depuis le printemps berbère, dont l’apôtre n’était que l’écrivain et chercheur Mouloud Mammeri.
Quels caractères utilisons-nous pour transcrire le tamazigh ? La réponse à cette question relève des didacticiens, des linguistes et des historiens culturels. Mais la réalité culturelle amazighe actuelle, elle aussi, nous propose quelques éléments de la réponse.
Ici, je porte un point de vue personnel.  
Dans notre société intellectuelle algérienne, largement absorbée par le discours politico-religieux, il existe ceux qui demandent la transcription en usant de l’alphabet tifinagh.  Ceux qui préfèrent l’utilisation des caractères arabes. Ceux qui réclament l’utilisation des caractères latins adaptés, c'est-à-dire le thamammerit.
D’abord, et afin d’éviter toute nuance, il faut signaler aux Algériens que le caractère latin n’est pas le français. Que le caractère latin est utilisé aussi pour transcrire le turc d’Erdogan président turc et chef du parti des frères musulmans, pour transcrire l’allemand, l’anglais, l’italien, l’espagnol, le portugais, le roumain...   
Et permettez-moi de poser, en toute clarté, la question suivante : laquelle parmi ces trois tendances de transcriptions a mené le combat tenace pour que la langue amazighe arrive à ce stade de “langue nationale, puis langue nationale officielle, langue reconnue constitutionnellement” ? Puis langue nationale officielle couronnée par une fête nationale Yennayer, journée chômée et payée?
Sans hypocrisie intellectuelle aucune, la plupart des recherches en sciences linguistiques, pédagogiques, historiques et anthropologiques en faveur du tamazight sont faites par les chercheurs francophones, réalisées en caractères latins thamammerit.
Encore une fois, de plus et sans hypocrisie politique aucune, sur le plan politique, qui a été  derrière le déclenchement du printemps berbère en 1980 ? La réponse est claire : Mouloud Mammeri le conférencier, le chercheur et le militant. Qui et comment, avec courage et défi, a assuré les premiers cours de langue amazighe à l’université d’Alger, dès les premières années  de l’indépendance et dans des conjonctures cruelles?  La réponse est éclatante : Mouloud Mammeri, le pédagogue et le militant. Qui, afin de sauvegarder le patrimoine oral du tamazight, a sillonné  notre Algérie de l’est à l’ouest, du sud au nord ?  La réponse est nette: Mouloud Mammeri.
Qui a produit des dictionnaires bilingues (amazigh-français) ?
Avec quels caractères ont été traduites des œuvres universelles vers le tamazigh à l’image de Le vieil homme et la mer d’Hemingway, L’étranger d’Albert Camus, Le petit prince de Saint-Exupéry, Roméo et Juliette de Shakespeare, Le prophète de Khalil Jobran…? La réponse est palpable : Le caractère latin thamammerit.   
Tout ce qu’a été réalisé en livres, publication et traduction, par le HCA (Haut-commissariat à l’amazighité)  a été fait en caractère latin thamammerit. Tous les romanciers lauréats des prix littéraires en tamazight, en Algérie indépendante (prix Mohamed Dib, prix Apulée, prix Assia Djebar, prix Tahar Ouettar) écrivent en caractère latin ; Salem Zenia, Dihya Lwiz, Linda Koudache, Belkacem Meghzouchène, Tahar Ould Amar, Mustapha Zaârouri …
Dans les années de braises politico-culturelles, celles du combat féroce pour l’amazighité, les intellectuels  berbérophones francophones défiaient le régime du parti unique qui tentait faire de l’Algérie une suite d’Arabie. De l’autre côté, les intellectuels berbérophones arabisés se sont éclipsés dans le silence complice.
Usant du caractère latin, les intellectuels berbérophones francophones ont mené le combat identitaire, sur  tous les fronts : sur le front politique comme sur le front de la création littéraire et la recherche pédagogique et linguistique.  
Ce n’est pas par amour à la langue arabe que ces quelques voix hurlent, réclamant la transcription de tamazight en caractères arabes, ce n’est pas par conviction et réflexion scientifique mais juste pour freiner tout ce qui a été réalisé depuis 1949 en faveur de la réhabilitation et la réconciliation des Algériens avec leur mémoire et leur Histoire. Ce n’est pas, non plus par sentiment nationaliste mais pour créer du chaos dans ce pays qui essaie d’avancer vers la pluralité et la diversité dans un contexte sécuritaire, économique, idéologiquement difficile.

(À suivre).
A. Z.

aminzaoui@yahoo.fr