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chronique / ACTUALITÉS

Université :Entre déshérence et déliquescence


Rabeh Sebaa
Arcatures sociologiques

“Mieux vaut ne rien savoir que beaucoup savoir à moitié.” (Friedrich Nietzsche)

Une rentrée universitaire sur fond de cauchemar pandémique. Dans un décor de désolation endémique. Un théâtre lamentablement désaffecté, où va se reproduire une comédie cyclique. La comédie du recommencement. Du renouvellement. Du reclassement. La saison de l’arrangement. La période bénie de tous les accommodements. Qui approfondit le nivellement maléfique. Aggravant l’enlisement fatidique. Une rentrée qui commence par une myriade d’examens éparpillés. Les examens à distance. Les examens de proximité. Les examens de côté. Les examens de travers. Le sacro-saint examen de rattrapage. Synonyme de droit au passage. Pour tous. Y compris pour les étudiants qui n’ont strictement rien pigé durant l’année. Et pour lesquels les études se réduisent à un atermoiement déambulatoire. Durant une petite brochette d’années. Au bout de laquelle la réussite par l’attente est, assurément, garantie. Et cette aberration dure depuis des décennies. Elle remonte à l’époque du populisme pédagogique, né de la fumeuse réforme de l’enseignement supérieur. L’ère de la formation de masse. Ou plus précisément de la formation en masse. Pour une perméabilité généralisée, suivie de la porosité institutionnalisée. Au bout de six décennies de magnanimité, s’apparentant à de la plate charité, les plis ont trop bien pris. On traverse l’université comme on traverse indolemment un couloir abandonné. À la sortie duquel se trouve un diplôme hâtivement griffonné. Des examens à répétition, soumettant les enseignants à une insoutenable fustigation. Un supplice à réitération. Au point où beaucoup d’entre eux décident de l’esquiver en collant la moyenne à la première éructation. Ouvrant la voie à des cohortes de cancres, qui encombrent copieusement les lieux. Influant lourdement sur la rythmique de la formation. Des semblants d’étudiants, qui attendent la fin de l’année, dès la rentrée. 

Puis la prochaine rentrée de la nouvelle année. L’ouverture de la saison de l’examen spécial, l’examen exceptionnel, l’examen particulier, l’examen spécifique et l’examen personnel.  Pour un passage assurant l’obtention du titre, sans ambages. Une consécration contrefaite, menant inexorablement vers une voie de garage. Avec juste le vague souvenir d’une formation en filigrane, qui s’évanouit totalement. Ou se recycle en n’importe quelle besogne. Affreusement banale. 
Voilà la triste péripétie de la pédagogie et la saisissante incongruité de la formation par la démagogie. Une formation, à présent, embourbée dans un système hybride, à la logique profusément insane. Ce système halluciné, tapi malicieusement derrière les trois lettres brumeuses, LMD. Le sigle d’une trilogie plus que scabreuse.

Dépositaires attitrés de l’insignifiance
L’autre volet fondamental, la recherche dite scientifique, n’est guère logé à meilleure enseigne.
Mille et une structures. Des centres, des laboratoires, des ateliers, des unités et des projets. Mais une recherche qui patine lamentablement. Ensevelie sous le poids oppressant du carcan bureaucratique et du fardeau des pesanteurs d’une panoplie de procédures, aussi absurdes les unes que les autres. Des chercheurs qui se comptent par milliers. Mais qui ne cherchent strictement rien. Et qui ne peuvent donc, en toute logique, rien trouver. Rien publier. Ou alors d’affligeantes généralités, inlassablement ressassées. Des chercheurs qui sont tenus de remettre un rapport épisodique, rédigé à la va-vite, pour justifier leur appartenance administrative à un vague cherchoir. Pour lequel une machinerie bureaucratique grinçante est mise en place à coups de budgets faramineux. Afin d’enserrer fermement dans ses inextricables dédales le moindre frémissement de la moindre velléité d’imagination. Une machinerie pesante, qui profite trop largement à quelques sombres rentiers de l’université. Incapables de faire la différence entre un point et une virgule. De là à les voir publier quoi que ce soit de percutant, autant leur demander de traverser l’Atlantique en apnée. Un embrouillamini qui exclut d’emblée les quelques rares universitaires portés réellement sur la recherche. Car il y en a quand même quelques-uns. Ceux dont les livres ne se trouvent jamais dans les bibliothèques universitaires. Et qui sont, méticuleusement, exclus de ces centres de recherche, abusivement privatisés et, pour certains, littéralement sectarisés. Ostracisant des chercheurs compétents et motivés, qui sont la cible privilégiée de ces dépositaires attitrés de l’insignifiance gratifiée et du pharisaïsme béatifié. Dont la seule raison d’exister est de crétiniser irréversiblement l’université et, partant, d’abrutir irrémédiablement la société. Une crétinisation à coups de textes, de circulaires et autres dispositions vaporeuses. Pleuvant à profusion, à chaque rentrée. Toujours dans un flou exemplaire. Suivi d’un fouillis extraordinaire. Toutes les formules sont passées en revue. Sauf l’essentiel. C’est-à-dire les conditions mêmes dans lesquelles doit s’effectuer la recherche scientifique en Algérie. Car, pour pouvoir se déployer, toute recherche requiert des conditions nécessaires, parmi lesquelles des exigences incontournables. Au commencement l’aptitude épistémologique, qui est la garante de l’objectivation, c’est-à-dire de la genèse du procès de production de l’objet scientifique. Ensuite, la dimension théorique qui constitue le moment d’élaboration des langages scientifiques. Une dimension théorique qui détermine le processus constitutif de la conceptualisation. Et enfin la dimension configurative qui stimule les modalités et les caractéristiques du cadre d’analyse.

Divorce entre pédagogie, recherche et déontologie
Dans l’état actuel des choses, ces dimensions essentielles sont drastiquement inexistantes au sein de l’Université algérienne. Et dans les conditions de leur durable absence, la recherche dite scientifique est réduite à une suite monocorde d’opérations, de procédures ou de protocoles plus ou moins codifiés. Mais sans la moindre exigence de pertinence épistémologique. Une telle conception repose sur une indécrottable vision bureaucratique de la recherche. S’incarnant dans la manie généralisée de création de projets, de laboratoire, d’unités ou de centres de recherche, souvent transformés en chasse gardée, quand ce n’est pas en propriété privée. En toute impunité. Avec la complicité ouverte d’une bureaucratisation braquée contre l’effort réflexif dissonant. Préférant ostensiblement la recherche de la complaisance à la recherche de la dissonance. C’est ainsi que la quasi-totalité des structures existantes est rattachée au ministère de tutelle ou à la tentaculaire direction générale de la recherche et du développement technologique, qui a toujours affiché ostentatoirement son aversion absolue pour les sciences sociales et humaines. Contribuant activement à précipiter leur descente aux enfers. Réduisant leur raison d’exister à la remise d’un rapport temporaire. C’est-à-dire à quelques lignes, rédigées épisodiquement, par un semblant d’équipe, rattachée à l’un de ces innombrables cherchoirs. Un rapport que personne ne se donne la peine de lire. Et ce n’est certainement pas ce sarcophage, rempli de rapports semestriels ou annuels, croupissant sous une pyramide de poussière et d’indifférence, qui contribuera à sortir les sciences sociales et humaines de leur engourdissement paralytique. Ni l’université de sa torpeur somnambulique. Bien au contraire. Cette pratique contribue à entretenir l’incapacité de cette dernière à résoudre ses criantes disparités.
Tout d’abord cette flagrante séparation de corps entre enseignement et recherche. Alors qu’en toute logique ils sont supposés se sustenter mutuellement. La réalité des faits montre qu’enseignement et recherche, formation et réflexion évoluent, depuis des décennies, en forme de ciseaux, rendant l’écart entre les deux lames de plus en plus ouvert. Ce qui est fort préjudiciable à la cohérence et à la cohésion d’un univers pédagogique, se nourrissant d’avancées épistémologiques. Par ailleurs, la multiplication effrénée de revuettes insignifiantes, béatifiées par un classement superfétatoire, s’inscrit en droite ligne de cette première séparation, entre pédagogie et recherche, qui revêt l’allure d’une irrémédiable désintégration. Ensuite le maintien de cette pléthore de coquilles vides, désertées de toute production de connaissance, mais formant un agrégat obèse d’isolats budgétiphages, outrageusement stériles. Démesurément infertiles. Où les programmes, les thématiques, les sujets et les problématiques se chevauchent, se télescopent, se répètent, avant de s’évanouir. Sans produire le moindre iota de science, à laquelle ils sont censés devoir leur existence. Tout en continuant à proliférer. Pour des raisons que la raison scientifique ignore.

Un pullulement de cherchoirs, séparés de la moindre volonté de rechercher une amélioration de la connaissance dans le renouvellement du mode d’appréhension du réel. Confortant leur proverbiale paresse de l’esprit. Et confirmant la boutade d’Anton Tchekhov qui disait que “l’université développe tous les dons de l’homme, entre autres la bêtise”. Cette bêtise universalisée s’illustre parfaitement dans la triple disjonction de l’univers de la pédagogie avec celui de la recherche dite scientifique, ainsi que celui de l’observance d’un code déontologique, dans lesdites structures de recherche. Cette dernière désunion, qui ne relève pas forcément du registre moral, revêt la forme d’un déficit éthique drastique. Obturant lourdement le processus d’objectivation de la conscience scientifique critique et, par conséquent, l’émergence d’un savoir académique, qui se sustente des connaissances éprouvées à l’aune d’une praxis ancrée dans les méandres du réel. Le divorce consommé entre pédagogie, recherche et déontologie, dans la plupart de ces structures, précipite la décomposition de ce qui reste de l’université. Cette décomposition, qui s’apparente curieusement à un interminable démantèlement, est, sans conteste, l’expression d’une atrophie majeure. Contrariant le jaillissement des fondements d’une université algérienne, proche des exigences de l’universalité. Lui permettant de planter au moins un pied dans le socle mouvant de la modernité.


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