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Autres / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

Actualiser le juste milieu

Le monde musulman traverse aujourd’hui une des plus graves crises de son histoire. Pourtant, la civilisation musulmane, méconnue par une partie des siens et par des étrangers, est celle du juste milieu, de l’équilibre. Vu les extrêmes de tous bords qui perturbent la société, il est légitime de vouloir l’actualiser.
Sa force avait trait à son souci de la mesure, fondé sur le modèle universel de l’Homme complet, autonome et juste, soucieux du bien commun. La société doit être ouverte, ne négligeant aucun aspect, l’ancien et le nouveau, le général et le spécifique. L’humain doit réaliser son autonomie et en même temps bâtir le vivre-ensemble. L’un ne va pas sans l’autre. L’Algérie a toujours traduit le juste milieu, attaché à l’authenticité et au progrès.

Savoir scientifique et connaissance spirituelle
Le musulman, aujourd’hui tenté par la crispation ou par la dilution, doit se corriger et témoigner d’un rapport au monde nourri du savoir temporel et de la connaissance spirituelle, ‘ilm et maʿārifa. Culture des sciences et des pratiques morales pour se connaître, maîtriser le monde et approfondir ses états spirituels, Arkan et aḥwāl. La Parole coranique n’enferme pas dans l’individualisme ou dans le communautarisme. Ni dans le seul temporel, ou le spirituel. L’un et le multiple, Foi et Raison, s’articulent. Cloisonner et opposer les savoirs n’est pas musulman.
Loi et Vérité, Charia et Haqiqa, les bonnes mœurs akhlāq, les règles de bienséance ādāb, et le souci de l’excellence, ihsān, se conjuguent. Le croyant doit raisonner pour se soucier de l’être commun, en se gardant tout à la fois de l’égocentrisme et du communautarisme. La civilisation musulmane n’a pas de rapport avec le libéralisme sauvage, l’athéisme dogmatique, la théocratie et l’extrémisme.
Ceux qui vulgairement dénigrent l’islam au nom du rationalisme, du modernisme, du libéralisme, et ceux qui l’instrumentalisent au nom du passé, du juridisme et de la Tradition, sont aveuglés par leurs archaïsmes et l’aliénation à des modèles extravertis. La civilisation en islam a pour finalité de conduire progressivement le “cheminant” au degré du vivre-ensemble. La voie pour atteindre ce stade civilisé est celle de la médianité de la Sunna, le suivi responsable, mutābaʿa, du Prophète, en assumant les droits et devoirs.
Il y a eu une pensée islamique de l’équilibre, avec ses spécificités, qui questionne et interpelle la philosophie et les autres cultures. Le musulman ne peut se contenter de théories, d’abstraction, de discours qui flottent au-dessus de l’aspérité du réel et s’attachant à ce qui console, comme on le constate. Croire ne suffit pas, s’instruire non plus. Sans confusion, il est demandé de lier foi et raison et de bien agir, pour produire la civilisation du vivre-ensemble.
Le Message coranique, qui éduque et civilise, responsabilise tout l’être. Il appelle à l’engagement terrestre, sans se laisser distraire, pour ne pas perdre de vue les finalités. Il permet théoriquement de ne pas oublier que la vie est un tout et qu’elle est éphémère. Du lien, dans la distinction, entre foi et raison, et de la conduite sur terre, dépend le devenir final.
Ceux qui attaquent l’islam et imitent aveuglement le matérialisme et le modernisme sans éthique se fourvoient.
L’islam originel responsabilise. Il n’enferme pas dans la religiosité et le juridisme. Il donne à réfléchir et fixe des repères et des limites, hudud. Il encourage la liberté humaine responsable. Il permet d’innover et d’intégrer de nouvelles cultures et le contemporain.
Pour des raisons multiples, liées à la faiblesse du système éducatif, de la pensée politique, aux despotismes, à la force du capitalisme, à celle de la technoscience, à la complexité de notre époque, à la démission d’une partie des élites, la société musulmane commence à voir son équilibre se modifier.

Retrouver l’universel
Le vivre-ensemble fondé sur le juste milieu s’est affaibli. Pour relever ce défi, il y a lieu de maîtriser la pensée “occidentale” et la pensée “arabe” en vue de retrouver l’universel. Cela signifie tenir compte de tous les versants de la pensée, ceux modernes et ceux de la Tradition primordiale ; la pensée arabe, le soufisme, la théologie, l’histoire sociale et les expériences libératrices, comme celle de la lutte anticoloniale. Le progrès sera total et juste ou ne sera pas.
Chacun doit être capable de témoigner intelligemment et raisonner sans subjectivité, ni sentimentalisme et lecture idéologique.
La sagesse consiste à ne rien imposer, mais donner à penser. L’émancipation et le développement ne peuvent se réaliser que sur des bases raisonnables : ouverture sur le monde et fidélité aux racines. Cela implique des normes éthiques et un sens de la rationalité.
Le musulman éclairé revendique sa part en ce monde et ne renonce pas à se préparer à l'au-delà. Le lien, sans confusion, entre foi et raison, efficience et éthique, a été déterminant pour l’éclosion de la civilisation musulmane, la première modernité du vivre-ensemble.
La Parole divine s’adresse à la raison, tout en touchant les cœurs. Elle a pour but d’aider l’être humain, vicaire, représentant de “Dieu” sur terre, à assumer ses responsabilités, pour connaître ses droits et ses devoirs, trouver le chemin de la paix, surmonter l’épreuve de l’existence.
Aujourd’hui, l’individu confond, ne sait plus qui il est et où il va. Il prétend tout expliquer. Pour les uns, la “vérité” religieuse est niée, définie comme une fiction. Certes la vérité peut avoir une structure de fiction et un langage symbolique, mais respecter le mystère n’est point une fiction. C’est ce que les modernistes dogmatiques ne comprennent pas. Pour d’autres, la raison moderne conduit à la perte de valeurs morales. Il faut discerner et sortir des extrêmes.
Le souci de coexistence est le but de l’islam, c’est une religion qui se veut humaniste. La civilisation musulmane exige l’exercice de la raison et le développement scientifique, pour améliorer la condition humaine. Elle dispose d’une vision qui articule économie de marché et éthique, production de richesses et justice sociale.
Pour favoriser le juste et pacifique vivre-ensemble, il est légitime de critiquer à la fois le fanatisme qui trahit la religion et exclut autrui ; mais aussi le marché monde, la marchandisation de l’existence et le profit illicite, qui produisent de l’injustice.
L’économie selon l’éthique musulmane doit viser la juste répartition des richesses, le soutien à l’effort et le travail. L’islam ne néglige pas les bases matérielles de la vie d’une nation, pour réaliser une Cité juste. Il pose une question fondamentale : qu’est-ce que la richesse ? Elle mérite d’être débattue.
La spiritualité propose des indicateurs de richesse qui permettent de conduire des politiques équilibrées, à même de garantir le bien-être des populations, sans tomber ni dans le travers collectiviste ni le libéralisme sauvage, deux formes de matérialisme. La vision du juste milieu peut encore renaître sous des formes nouvelles pour notre temps.

Par : Mustapha Cherif (À suivre)
Mustapha Cherif est professeur des universités, auteur de La communauté médiane, Dar Houma, Alger, 2015.


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