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A la une / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

La voie mohammadienne, l’Émir Abdelkader

Une personnalité algérienne hors du commun s’est éteinte à Damas le 26 mai 1883, et repose au Carré des martyrs d’El-Alia, El-Amir Abdelkader El-Djazaïri, qui, au XIXe siècle, a fait connaître l’Algérie au monde entier de par son épopée et ses actes héroïques. Dans la lignée des grands Algériens depuis Massinissa et Jugurtha, chef de la résistance nationale et fondateur de l’État moderne algérien, il était un maître spirituel visionnaire, disciple exemplaire de la voie mohammadienne.
À l’heure où le monde est en crise profonde, marqué par la propagande du choc des civilisations, il est impérieux de se souvenir de sa pensée, pour ouvrir de nouvelles perspectives. Les nouvelles générations doivent le découvrir et tirer des leçons de son œuvre grandiose, pour affronter les défis complexes de leur temps.

Formation spirituelle et profane
L’Émir Abdelkader fut éduqué à la haute spiritualité musulmane et au savoir profane. Il se méfiait des affaires mondaines et passait l’essentiel de ses nuits à étudier, lire et prier. Il savait que la naissance de l’islam, il y a quinze siècles, est un fait considérable dans l’histoire de l’humanité, ses préceptes sont simples : témoignage (chahada), prière (salat), l’aumône légale (zakat), jeûne (siyam) et pèlerinage (hadj).
Il est le fils de l’Algérie profonde, formé à la mosquée-zaouïa de son grand-père, établissement spirituel et éducatif où sont enseignés le Coran, la tradition (Sunna) du Prophète, la langue arabe, la théologie, le soufisme et des sciences profanes. Les zaouïas constituaient un réseau dense à travers le territoire national et dans le monde musulman. Elles représentaient un havre de paix et un espace où les ulémas transmettaient le savoir. Avant la colonisation, la majorité des Algériens savait lire et écrire l’arabe et avait des rudiments de culture générale. L’Émir a poursuivi ses études à Oran, auprès de savants soufis qui l’initièrent aux sciences religieuses et profanes. Le niveau était particulièrement élevé. En plus de la théologie, étaient enseignées la philosophie, les sciences de la nature et les mathématiques. L’Émir Abdelkader était pétri par l’enseignement coranique, l’éducation soufie et le sens de la chevalerie, c’est-à-dire la bravoure, la noblesse et la magnanimité : qualités inspirées par son ancêtre le Prophète. Il s’attachait à intérioriser, à vivre les principes de l’honnête homme et à les transmettre. Il donnait une importance majeure aux livres. L’amour du savoir, le sens de l’ouvert et le respect de la dignité humaine fondaient sa vision. Soucieux du bien commun, il préconisait un sursaut spirituel et l’interconnaissance pour aboutir à des sociétés plus fraternelles.
Sur cette base, durant le combat anticolonial, il fut un des fondateurs du droit international humanitaire. Les jeunes de notre temps devraient savoir que l’Émir est l’exemple du vrai croyant. Sa foi était intérieure, fondée sur la bonne intention et la sobriété. À chaque instant, il savait que “Dieu” le voyait et jugeait plus son cœur que ses apparences. Il était un ascète, un pénitent, chercheur assoiffé de savoir temporel et spirituel. Il respectait tout le monde. Rien ne lui était étranger, ni la littérature arabe, ni l’histoire, ni la philosophie, ni les mathématiques, l’astronomie ou la médecine. Le passionnaient les ouvrages ou archives qui traitent de la tradition spirituelle de l’islam, le soufisme, comme ceux d’Abu Hamed al-Ghazali (XIIe), d’Abu Hassan Shadhili (XIIIe), d’Ibn Arabi ( XIIe), d’Ibn Atta Allah (XIIIe) et ceux sur l’histoire et les sciences politiques, d’Aristote à Ibn Khaldoun (XVe).
L’Émir s’inscrit dans la haute tradition soufie, le cœur de l’islam. Le tasawwuf, l’Ihsân, la voie initiatique pour approfondir la foi, purifier l’âme et parfaire les comportements. Elle se fonde sur le modèle du Prophète Mohammed (sws), qui préconisait le respect dans l’harmonie de tous les aspects, intérieur et extérieur, de la vie humaine. Le Prophète est le guide et le maître des soufis. Il a dispensé à ses proches compagnons un enseignement ésotérique.
Les maîtres soufis, comme l’Émir, puisent leur inspiration, sagesse et influx spirituel (baraka) chez le Prophète. Ils le représentent. Ils sont ses héritiers. La tradition soufie enseigne que le regard du maître perpétue celui du Prophète sur ses compagnons, qui a pour origine le regard de Dieu sur sa création : “Heureux ceux qui m’ont vu et heureux ceux qui ont vu ceux qui m’ont vu.” Selon la tradition soufie, que suit l’Émir, ils sont autant de lunes qui réfléchissent la lumière du soleil qu’est le Prophète.
Le Coran fait allusion à leurs statuts et qualités : “Voilà ceux que Dieu a dirigés. Conforme-toi donc à leur guidance” (6, 90) ; ce sont les “gens du rappel, le dhikr” (XVI, 43) ; “Ô vous qui croyez ! Craignez Dieu et soyez avec les êtres véridiques !” (9, 119). Des paroles du Prophète louent la voie de l’excellence, notamment : “Les meilleurs d’entre vous sont ceux qu’on ne peut voir sans se souvenir immédiatement de Dieu.”

La rectitude
L’Émir s’adonnait à des exercices spirituels surérogatoires, comme le jeûne, la prière nocturne, les oraisons, les invocations de Dieu et la retraite, khalwa. L’Émir rappelle qu’invoquer et prier Dieu c’est aussi se mettre en diapason avec le cosmos, tout le vivant, comme le proclame le Coran : “Les sept cieux, la terre et tout ce qui s’y trouve le glorifient. Il n’y a rien qui ne célèbre ses louanges, mais vous ne les saisissez pas.” (27, 44). L’Émir enseignait qu’il s’agissait d’évoquer Dieu Seul, conformément au principe théologique axial que rien n’existe sauf la réalité ultime, le Tawhid.
C’est la clef pour se garder de toute forme d’idolâtrie, à commencer par celle de l’ego. Sur ce chemin, toute trace de dualité, entre le divin et l’homme, ou de polythéisme disparaît. L’aspirant s’effaçant dans l’Invoqué : “Invoque ton Seigneur en toi-même, avec crainte et humilité, et sans élever la voix.” (7, 205).
La pratique soufie peut s’effectuer dans la vie de tous les jours et dans des cellules au sein des établissements dédiés aux soufis, comme la zaouïa, sans que ces derniers soient des couvents. Car la vocation de l’Émir était d’être parmi les hommes, pour faire le bien, donner l’exemple et éduquer à la rectitude. Une présence au monde que préconise son maître spirituel Ibn Arabi, à la suite de la recommandation du Prophète, considérant que cela est plus bénéfique que la solitude, tout en respectant ceux qui prennent leurs distances vis-à-vis du monde éphémère.
L’Émir est un disciple du Prophète, qui rend un culte pur à Dieu et aspire à “voir” l’invisible et à “écouter” l’inaudible. Il est un visionnaire qui a levé les voiles du monde sensible pour percevoir des signes du divin, un au-delà de la raison, sans jamais la contredire. Cette voie, selon le Coran, la Sunna du Prophète et l’enseignement des maîtres soufis, est une source qui dissipe les désirs illusoires et établit les vraies réalités. L’Émir rattache sa science et ses interprétations à la voie mohammadienne, définie comme celle de la totalité, de la rectitude et de la droiture : “Guide-nous sur la voie droite, la voie de ceux sur lesquels est Ton bienfait, non de ceux sur lesquels est Ta colère ni de ceux qui errent.” (1, 7-9) La voie mohammadienne à laquelle il a été initié est celle traduite par le grand mystique de Bagdad, Abdelkader al-Djilani, fondateur de la confrérie al-Qadiriyya, dont il porte le prénom. Plus tard, l’Émir lia les différentes grandes sources soufies, comme celle d’Abu Hassan Shadhily et la voie akbarienne d’Ibn Arabi, les ramenant toutes à juste titre à la voie du Prophète fondée sur la miséricorde : “Nous t’avons envoyé comme miséricorde pour les mondes.” (21, 107) Les affinités sont grandes entre les écoles soufies majeures.
Sur le plan du savoir profane, Platon et Aristote, Averroès et Maïmonide, Avicenne et Ibn Khaldoun lui étaient familiers, comme en témoignent ses écrits. À partir des leçons des anciens, il développa sa propre vision de la culture, de la civilisation, de la religion, de la politique. Il mettait l’accent sur la liberté responsable et enseignait que la foi authentique se conjugue avec le savoir et les sciences. Son œuvre maîtresse Kitâb alMawâqif est un trésor de la voie mohammadienne.

Par : Mustapha Cherif
Mustapha Cherif est professeur des universités, auteur de “L’Émir Abdelkader, apôtre de la fraternité”, Odile Jacob, Paris 2016, et Casbah éditions, Alger, 2017.


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