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A la une / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

Le rapprochement, Jacques Berque

© D. R.

Au XXe siècle, Jacques Berque a été l’islamologue du rapprochement entre les deux rives de la Méditerranée, né à Frenda (Algérie) en 1910, décédé à Saint-Julien-en-Born (France), en 1995. Il aimait le Monde arabe et en particulier son pays natal l’Algérie. Il lui a légué sa bibliothèque personnelle, des milliers de livres et manuscrits. Il a été un passeur entre les deux rives. Il rêvait d’un vivre-ensemble islamo-méditerranéen.  

Il a été témoin de la lutte de libération du peuple algérien, qu’il a soutenu, solidaire de ceux qui luttent pour la liberté et pour l’amitié entre les peuples. Il défendait le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et le dénominateur commun qu’est la raison. C’était un penseur humaniste des causes justes et de l’interconnaissance. Il a révolutionné la méthodologie en histoire sociale, l’islamologie et l’orientalisme. Après avoir consacré, la première partie de sa vie à la sociologie arabe, de l’Atlas à l’Euphrate, durant les luttes de décolonisation, il s’adonnera durant une trentaine d’années à l’étude de l’islam. Il se distinguera de tous les autres savants orientalistes. La force de la pensée de Jacques Berque en islamologie peut se résumer en quatre points.

Respect du Texte sacré
Il a démontré que l’on pouvait faire œuvre scientifique tout en respectant le texte sacré. Contrairement aux positivistes, aux historicistes, à des chercheurs orientalistes et néo-orientalistes, à des intellectuels de culture musulmane qui abordent le Coran comme une archive morte, Berque ne dénigrait pas la tradition musulmane : “Le texte que nous avons encore sous les yeux, que n’a contesté ni dans son ensemble ni dans son détail aucune des nombreuses branches qui ont déchiré l’Islam, nous arrive cautionné par une tradition continue et unanime.”
Il dénonçait les penseurs, qui pratiquent l’approche réductrice du Coran : “Il s’est trouvé quelques hypercritiques, obsédés par d’autres modèles culturels, pour postdater d’un ou même de deux siècles la composition du texte coranique ou en cherchant à le réduire à une époque passée, approche insoutenable.” Berque explique les fondements de sa recherche en islamologie : “Pourquoi l’Islam, pourquoi le Coran au centre de mes études ? Parce que, répond-t-il, l’Islam offre une dénomination commune où se reconnaissent pour l’essentiel un grand nombre de peuples sur l’écharpe planétaire… Cette recherche est tout d’abord un regard qui, bien entendu, ne s’en tient pas à la pseudo-objectivité d’un miroir.”
Il se consacre à l’islamologie dès les années soixante-dix, avec des ouvrages introductifs majeurs : l’Orient second (1970), Maghreb, histoire et société (1974) et Langages arabes du présent (1974). Ils furent des œuvres jonctions, entre l’étude de l’arabité, une des faces de l’identité des peuples de la rive sud et l’étude de l’Islam, l’autre face plénière, L’Islam au défi (1980), Andalousies (1982), L’Islam au temps du monde (1984) et son œuvre majeure, l’essai de traduction du Coran, entamé en 1974 et publié en 1990, avec une postface intitulée “Relire le Coran” (1993). Une avancée fondamentale de l’islamologie, en rapport avec les questions de l’heure, celles de la cité juste, de la mondialité, du renouvellement (tadjid), de l’interprétation (ijtihad). Son objectif était de désenclaver l’Islam, par la méthode, dans le temps et dans l’espace. Il a démontré que la civilisation classique en Méditerranée était judéo-islamo-chrétienne et gréco-romano-arabe, pas seulement judéo-chrétienne et gréco-romaine. Il parlait du Coran avec justesse : “Encore aujourd’hui le Coran reste pour l’Islam… son modèle éminent, son corps verbal. Cette présence qui cumule, dans la conscience des millions de musulmans traditionnels, la référence transcendantal (…) Nous pouvons et même devons recourir au seul document valable en droit et en fait pour tous les moments et tous les lieux de l’Islam : le Coran. Car, ajoute-t-il, l’Islam, dès l’origine, s’est défini comme le rapport de l’humain au révélé. Selon l’Islam, la transcendance parle aux hommes dans un livre : le Coran message primordial.” “Une lecture du Coran doit être questionnante, interrogative et problématique”, dit-il. Il met en valeur le fait que le Coran n'est pas “descendu” pour contraindre, régler à la place des croyants les problèmes du monde, mais pour les responsabiliser. Sa saisie fait avancer la recherche. Il démontre que le texte coranique comporte trois niveaux : al ghayb, le mystère, à l'au-delà, à l'invisible. Al qawn, la dimension cosmologique : la nature, le vivant.
Qicaçe,  le devenir, les récits.
Il accueille le corpus en le questionnant : “L’ordre de recension, que nous avons, dit-il, à prendre au sérieux, puisqu’il est, à la lettre, celui que la révélation islamique s’est donné.” Il découvre que par-delà un apparent désordre le Coran est fondé sur un ordre cohérent et un message universel : “C’est un ordre synchronique, qui décrit des entrelacs,… fait bien ressortir, sous une apparente banalité de sens commun, ce que j’appellerai l’humanité transcendantale de tous les messages prophétiques, tous disant à peu près la même chose, et cela même que dirait une morale laïque.”

Saisie de la ligne du juste milieu
Berque a compris et démontré la réalité à la fois plurielle et unitaire de l’Islam, fondée sur la notion de juste milieu, la médianité, concept-clé. Sa lecture du texte sacré nous enseigne qu’après le concept d’unité divine, le juste milieu est la norme majeure, que l’on peut traduire par l’excellence, la mesure, l’équilibre, le lien sans confusion entre foi et raison, unité et diversité, permanence et évolution, l’ici-bas et l’au-delà. Berque découvre que c’est dans la structure coranique que se trouve l’invitation au juste milieu. Contredisant la propagande sur le prétendu fatalisme des musulmans, il affirme : “Ce que la Révélation se propose, c’est de responsabiliser l’homme... mis sur la terre ila hîn,  ‘pour un moment’, aura à déployer une responsabilité qualifiante, et c’est par l’exercice de cette responsabilité qu’il accédera à la rétribution éternelle.” Il martèle : “La Révélation se proposait de réactiver la nature humaine.” Fidèle au sens du Message coranique et à la pensée des maîtres les plus authentiques de l’Islam, Berque considère que “la Révélation, justement parce qu’elle se réfère aux valeurs immuables, convoque à la vie et est elle-même vivante. C’est aussi pour cela qu’elle en appelle également à la raison de l’homme, qu’elle met ce dernier en situation de responsabilité… Elle se propose pour tous les peuples dans leur transformation d’eux-mêmes par le temps, et dans leur propre action sur le temps”.

Engagement éthique et politique
Il appréciait le sens de la politique de solidarité et la culture de la dignité des peuples de la rive sud, notamment l’Algérie, défini un temps comme La Mecque des mouvements de libération et carrefour du dialogue Nord-Sud. Berque a démontré que le Maghreb est une terre hospitalière, qui a le droit au développement.
Il considérait qu’à ce niveau se posait la question de l’amélioration des relations entre l’État et la société et entre le local et le global. Il a démontré que la modernité en pays d’Islam ne pouvait se construire contre la tradition. Il disait : “La colonisation a changé et le colonisé et le colonisateur.”
De ce fait, sans relativisme, il demandait aux sociétés de la rive sud d’assumer leur part de francité, d’européanité, et à ceux de la rive nord leur part d’islamité, d’arabo-berbérité. Nos mondes sont liés, imbriqués et entremêlés. Aucune identité n’est monolithique. L’amitié, la coopération, le vivre-ensemble, doivent l’emporter.


M. C.


(*) Professeur des universités, auteur de Orient-Occident, Jacques Berque, avec Jean Sur, Anep, 2012.


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