A la une / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

Le temps des alliances

L’ouverture au monde devrait être aujourd’hui une marque de la culture musulmane. L’historien et chroniqueur de la sira, Ibn Hichâm affirme que le Prophète exigeait le respect du vivre-ensemble et recherchait des alliances en dehors de La Mecque, pour renforcer la communauté humaine et faire connaître la Révélation. La recherche d’alliances et le souci de communiquer représentent un trait stratégique. Il s’adressait à ses interlocuteurs en des termes clairs : “Alliez-vous à moi, suivez ma parole et vous serez maîtres d’une partie du monde.”
Le Prophète, sur la base de la Révélation, était persuadé que l’Islam, qui s’adresse à toute l’humanité, allait triompher en respectant autrui. Il savait également que rien n’était donné d’avance ; il faut éveiller à la possibilité d’humaniser et de civiliser le monde par la Révélation et l’intelligence humaine. Dieu précise que le Prophète est issu de ce peuple : “Il vous est venu un Envoyé parmi vous-mêmes” (9-128). Le Coran s’adresse aux croyants de tous les temps et de tous les lieux : “Il est issu de vous-mêmes, de vos propres âmes.”

Une nouvelle aube
Comme chaque année, le pèlerinage à La Kaâba réunissait des Arabes de tous les coins de la Péninsule. Le Prophète cherchait alors à persuader une tribu de lui donner asile chez elle et de lui permettre de poursuivre sa mission. Quinze contingents de tribus, avec qui il s’était entretenu, l’un après l’autre, refusèrent plus ou moins brutalement. Il rencontrait un accueil méfiant auprès de la plupart des tribus qui visitaient La Mecque. Aucune ne s’était engagée à ses côtés. Ses ennemis, comme Abû Lahab, le suivaient souvent et alertaient les visiteurs contre lui. Cependant, il ne renonçait pas.
Il ne désespéra point. Un jour, un an avant l’hégire (al-hijra), l’émigration, il rencontra à ‘Aqaba, une halte près de Mina, six Médinois. Le Prophète leur exposa les principes de l’Islam et expliqua sa Mission. Après discussion, ils le crurent. Ce fut un moment de joie partagé avec le Prophète. Voisins des juifs et des chrétiens, ils avaient la notion des prophètes et des messages révélés ; ils savaient aussi que ces “peuples détenteurs de livres divins” attendaient la venue d’un prophète, d’un dernier envoyé ; ils ne voulurent pas perdre l’occasion de devancer les autres. Ils eurent foi aussitôt en Muhammad (sws). Ils lui promirent de chercher à Yathrib, future Médine, d’autres adhérents et l’appui nécessaire. En raison de leur esprit ouvert, ces six Médinois furent convaincus par l’appel du Prophète. Les problèmes qu’ils vivaient à Yathrib, notamment avec d’autres clans, les poussèrent à vouloir se hisser au niveau d’une religion simple, unificatrice et aux accents universels. Selon le Coran, Dieu guide à Sa lumière qui Il veut, et, de surcroît, chaque être humain possède en lui les capacités de discerner le vrai. Le vécu, la culture et le niveau de conscience et de sensibilité, par-delà les limites de la simple raison, influent sur le jugement des uns et des autres.
Ces six jeunes Médinois, de la tribu de Khazraj, convertis, à leur retour, annoncèrent la venue de l’Islam et celle du Prophète qu’ils présentèrent comme le prophète attendu. Tout le monde commença à en parler. Bien que la connaissance qu’ils avaient de leur nouvelle religion fût succincte, leurs efforts de communication et les principes logiques de la religion naissante, qui se rattache à l’histoire du monothéisme, portèrent leurs fruits. Une dizaine de Médinois se convertit rapidement dans cette ville oasis.
Les Quraychites avaient déçu des tribus de cette ville dans leur tentative d’une alliance militaire. Un an après, lors du pèlerinage, une délégation des nouveaux convertis, composée de dix Khazrajites et de deux Ausites, rencontra le Prophète à ‘Aqaba, et lui exprima solennellement sa fidélité. Les six Médinois de la première rencontre s’étaient plaints au Prophète au sujet des dissensions internes à Yathrib : “Notre ville est déchirée par des disputes intestines ; nous espérons que Dieu nous en délivrera par ton action.”
Les nouveaux convertis de la tribu des Ausites voulaient montrer leur fierté autant que les Khazrajites d’être des musulmans. Ibn Hichâm rapporte qu’après la deuxième rencontre de ‘Aqaba, lorsque les musulmans de Médine voulurent prier ensemble, chacun des clans voulait que l’imam soit l’un d’entre eux. Cependant, les deux parties acceptèrent l’imam mecquois que le Prophète leur avait dépêché.
Les historiens, comme Ibn Hichâm, rapportent la formule du serment que les douze Médinois prêtèrent à ‘Aqaba : “Écouter et mettre en œuvre, dans la joie comme dans le chagrin ! Sur nous-mêmes tu auras la préférence. Nous ne contesterons pas le commandement à quiconque que tu désigneras. Nous ne craindrons, pour la cause de Dieu, le blâme de personne. Il est évident que nous n’associerons rien à Dieu, que nous ne volerons pas, que nous ne forniquerons pas, que nous ne tuerons jamais nos enfants, que nous ne propagerons point la calomnie parmi nous, et que nous ne te désobéirons pour aucune bonne action !” Le Prophète les félicita : “Si vous respectez votre serment, le Paradis est votre récompense, et si vous contrevenez, c’est à Dieu de vous punir ou de vous pardonner.”
Selon Ibn Hichâm, un an après, lors du pèlerinage annuel coutumier de La Mecque, Médine fut représentée par près de 429 personnes qui voulaient se convertir ; elles étaient encadrées par 71 femmes et hommes musulmans. Le missionnaire-enseignant Mus‘ab, que le Prophète leur avait dépêché, avait bien réussi sa mission. Ils prirent rendez-vous une nuit avec le Prophète, pour une nouvelle rencontre à ‘Aqaba. Ils se mettaient en mouvement par petits groupes, pour ne pas éveiller les soupçons. Le Prophète, accompagné de son oncle ‘Abbâs, qui n’avait pas encore embrassé l’Islam, mais qui aidait son neveu, les attendait sous un arbre. Il avait besoin de l’habileté de ‘Abbâs, apprécié des Médinois, compte tenu de ses contacts commerciaux avec eux.
Un pacte allait se mettre en place. ‘Abbâs prit la parole le premier : “Vous savez que le Prophète, à La Mecque, est dans son pays et parmi sa famille, qui le protège. Il veut quitter La Mecque pour vous rejoindre. Si vous croyez que vous allez accomplir vos promesses et le protéger, alors prenez vos responsabilités. Mais par contre, si vous l’abandonnez après qu’il aura quitté les siens, il vaut mieux ne pas l’inviter.” Ils répondirent : “Nous avons bien compris, mais nous souhaitons que le Prophète lui-même nous parle.” L’autre grand historien, Tabarî, relate que les Médinois promirent au Prophète, lorsqu’il serait à Médine avec ses compagnons, de les protéger contre le monde entier. L’un d’eux posa une question directe : “Ô Envoyé de Dieu, il y a un pacte entre nous et d’autres tribus comme les juifs de notre région, et nous allons le dénoncer ; mais quand Dieu te donnera la victoire, est-ce que tu n’irais pas nous abandonner pour retourner à La Mecque, ta ville natale, chez ton peuple ?” Le Prophète les rassura : “Je serai l’un d’entre vous, votre sang est mon sang ; votre rémission est ma rémission. Je participe de vous, et vous participez de moi. Je combattrai quiconque vous combattra, et ferai la paix avec qui vous ferez la paix.” Ce moment est un prélude à la hijra, l’émigration du Prophète. Les musulmans de La Mecque, environ plusieurs centaines, allaient bénéficier à Médine d’un asile sûr, à quatre cents kilomètres environ de leur ville, si proche par rapport à l’Abyssinie. Yathrib les recevra et les traitera avec égards. Après le pèlerinage de l’an 621, au milieu du mois de dhû al-hijja, les musulmans de La Mecque entamèrent leur exil, par petits groupes discrets, vers Médine. Après un mois, il ne restait à La Mecque que le Prophète, Abû Bakr et leur famille, et d’autres musulmans soumis à des contraintes.
Le Prophète de l’Islam se préparait à quitter discrètement La Mecque. Ainsi commence l’hégire, pour un vivre-ensemble ouvert sur de nouvelles valeurs. L’Algérie, pays ancestral de la culture de la dignité humaine, de la solidarité et des sages maîtres spirituels, ne peut que cultiver la jeunesse à la passion du savoir-être authentique.

M. C. Â suivre.
Professeur des universités, auteur de Le Prophète et notre temps, Anep, Alger 2012.