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A la une / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

L’éducation, une priorité

Le monde musulman, qui a toujours été une terre du vivre-ensemble, traverse une crise de l’éducation. La civilisation musulmane était celle du savoir et du savoir-être. Le but était d’éduquer sur tous les plans : moral, scientifique et religieux. La synthèse, l’énumération et la classification des sciences constituaient un champ important des chercheurs arabes. Kitâb Ihsà’ al-‘Ulûm, le livre de l’inventaire de sciences, du philosophe al-Fârâbi (Xe siècle) est significatif. Le monde musulman, qui n’est pas monolithique, veut sortir du sous-développement. Il tente de renouer avec les sciences.

Les savoirs fondés sur le sens de la coexistence favorisent les échanges, les synthèses et les innovations, notamment des sciences, de la philosophie et des arts. Le Coran et la sunna ont ouvert de nouvelles possibilités de savoir, de stratégies d’éducation et de développement. Les sociétés musulmans de notre temps ne peuvent qu’opérer toutes les réformes nécessaires pour assumer à leur façon la marche du temps.

Réformer en fonction de valeurs civilisationnelles
Il reste à revoir les questions-clefs : la formation des formateurs, le contenu des programmes et la méthode d’enseignement, en adéquation avec les besoins de la société, les référents nationaux et les défis de notre temps. La pluridisciplinarité et l’adaptation à l’évolution des métiers sont parmi les voies de l’avenir. L’esprit scientifique est incontournable. L’objectif est de constituer une société rationnelle et juste. Le comportement des citoyens et leurs réalisations en seront les preuves. À partir de ces bases, les savants musulmans de l’ère classique, toutes disciplines et tendances confondues, comme Boukhari, Muslim, Malek Ibn Anes, Tabari, Ghazali, Al Tawhidi, Al Jàhiz, Al Farabi, Ibn Arabi, Ibn Battuta, Al Birûni, Ibn Khaldoun, ont atteint des cimes sur la base de l’honnêteté intellectuelle et de la rationalité. Sur le plan pratique, la civilisation musulmane a produit des nouvelles villes, ingénieusement bâties ou réorganisées, avec des espaces qui rassemblent et protègent la vie privée, pour la cohérence sociale, comme à Damas, Bagdad, Le Caire, Kairouan, Béjaïa, Fès, Tlemcen, Ispahan. Elles se sont développées sur la base du génie conjugué des scientifiques, des mystiques, des théologiens, des artisans et des artistes, qui ont maîtrisé des formes judicieuses de construction, d’irrigation, des techniques architecturales et de gestion des villes.
L’esprit scientifique doit dominer son éducation sans négliger l’aspect spirituel. La logique de la démonstration, de l’argumentation et de la preuve est dominante dans le Coran qui, par la rhétorique argumentée, Al bayinât et Al burhan, s’adresse à la raison et appelle à la réflexion et à l’esprit critique. Le concept de lieutenance de l’homme sur terre signifie que tout être est responsable et digne de liberté. La civilisation musulmane pour éduquer et se développer s’est intéressée à tous les savoirs anciens, les a fait circuler, exploiter et fructifier, en fonction d’une vision universelle. Cela a permis l’émergence d’un type de savant complet, pluridisciplinaire et transdisciplinaire, maîtrisant et articulant des disciplines scientifiques variées, y compris les sciences religieuses.
Ibn Haytham proclame : “Notre but sera l’objectivité et nous ne suivrons pas notre inclination. Et dans tout ce que nous jugerons et critiquerons, nous nous efforcerons de rechercher la vérité et non l’inclination vers les opinions.” Le Coran rappelle la nécessité de la patience et de l’analyse de la réalité : “Avec moi, tu ne pourrais faire preuve d’assez de patience, comment du reste en aurais-tu sur des choses dont tu n’embrasses pas entièrement la connaissance ?” (18-67 /68).

Réinventer la société de la connaissance
 Compte tenu de la régression actuelle, il faut se souvenir que l’économie du savoir, la société de la connaissance, les sciences arabes, le savoir islamique, les activités scientifiques et culturelles, produits en langue arabe entre le VIIIe et le XVIe siècles, se sont développés sur la base de l’esprit coranique et mohammadien. Approche qui s’est ouverte aux héritages des peuples en les approfondissant, sur la base de démarches nouvelles et de buts humanistes. La renaissance et les progrès scientifiques de l’Europe ont été possibles en partie grâce au monde musulman, qui a développé le patrimoine scientifique de l’Antiquité dans sa pluralité et créé l’esprit scientifique et éducatif équilibré. La transmission a accompagné l’essor urbain des pays d’Islam. La civilisation musulmane a encouragé l’éducation, le livre et la circulation des savants et des œuvres, ce qui a permis l’édification d’écoles et d’universités, les madrasas, plus que toute autre région du monde, durant sept siècles, du IXe au XVIe siècles. Le rôle des intellectuels s’accrut, au sein de la société. Au sommet de la pyramide sociale étaient les ulémas, les savants pluridisciplinaires. La valorisation sociale de la connaissance se traduisait par des modes d’organisations élaborées de l’enseignement, une valorisation du livre et une bonne gouvernance à l’écoute des élites.
Apprendre à lire et posséder des livres était recherché : “Plus tu lis un livre, plus ta joie augmente, plus ton caractère s’affine, plus ta langue se délie, plus ton style se perfectionne, plus ton vocabulaire s’enrichit, plus ton esprit est gagné par l’enthousiasme et le ravissement, plus ton cœur est comblé.” Cette sentence célèbre du grand poète abbasside Jahiz (m. 869) montre la passion du savoir.
Le monde musulman bénéficiait d’un large spectre d’écoles, d’universités et d’établissements liés à la recherche scientifique. Il était imprégné par une culture savante pluridisciplinaire, ouverte pratique, puisant dans les autres cultures anciennes. Les savoirs spirituel et profane se propagèrent de Médine et de La Mecque vers toutes les grandes villes de l’empire, autour de la Méditerranée, jusqu’en Afrique et en Asie centrale. “Le savoir est dans les cœurs, et non dans les lignes”, al-ilm fi al-sudur la fi al sutur. Cette parole, restée célèbre, est attribuée au savant égyptien Ibn al-Akfani (m.1348), qui montre que l’essentiel est la finalité et la méthode, celle d’améliorer les qualités intérieures, intrinsèques, des personnes par la communication directe et les échanges. La circulation des étudiants entre différentes régions et pays était courante pour acquérir une éducation plurielle et approfondie, auprès de maîtres. La civilisation musulmane, sans prétendre tout épuiser et tout expliquer, a esquissé la première société de la connaissance, universelle, modernité initiale, en s’appuyant sur un vaste réseau de médersas et une politique qui s’appuyait sur l’esprit critique, le livre et la compétence scientifique. La décadence du monde musulman est politique, elle a entraîné celle scientifique, cognitive, et non point humaine.

Être cultivé et éduqué ou ne pas être
Depuis longtemps la question de l’école cristallise les enjeux et les controverses des différentes conceptions du monde. La civilisation musulmane enseigne qu’il ne suffit pas d’apprendre à nos enfants à lire, à écrire, à compter, à leur donner des informations. Il faut aussi leur enseigner les valeurs morales, civiques et spirituelles, le respect de soi, des autres, de la diversité des cultures et du monde dans lequel nous vivons, comprises comme richesses. Mettre en valeur nos spécificités en dialogue avec d’autres valeurs universelles est la voie raisonnable.
L’idéal est de conjuguer valeurs collectives et culture de l’autonomie de l’individu, en faisant confiance aux capacités progressives de discernement de l’enfant, en le respectant, afin qu’il devienne un jour un citoyen  équilibré, libre et responsable. Il s’agit de le préparer à être un citoyen qui respecte l’être commun et le bien commun. Ni individualisme, ni communautarisme, ni  citoyen amnésique, ni obnubiler par le passé. Le monde actuel a des difficultés à  réaliser cet équilibre. Face aux dérèglements et crises d’autorité, crise du savoir et du lien social, c’est une responsabilité partagée, famille, société civile, État, pour sauver le vivre-ensemble.


M. C.


(*) Professeur des universités, lauréat du prix Unesco du dialogue
des cultures, auteur de La civilisation musulmane, modèle universel du juste milieu, Anep, Alger, 2018.


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