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Culture de la paix

L’éthique économique

La dictature du marché perturbe la culture de la paix. Pour faire face à ce défi mondial, il y a lieu de revenir à l’éthique. Le Coran prône la prévention par une éthique de l’économie et du social : “Emploie plutôt les richesses que Dieu t'a accordées pour gagner l'ultime demeure, sans pour autant renoncer à ta part de bonheur dans ce monde. Sois bon envers les autres comme Dieu l'a été envers toi ! Ne favorise pas la corruption sur la Terre, car Dieu n'aime pas les corrupteurs” (28-77).

Être juste
En économie islamique, le concept de la ligne du juste milieu est essentiel. Cette dimension concerne le principe de “justice”. Le Coran affirme que sont dans le vrai : “Ceux qui, dans leurs dépenses, tiennent un juste milieu, de façon à n'être ni avares ni prodigues” (25-67). Il condamne le gaspillage et l’avarice en tant qu’excès : “Donne au proche parent ce qui lui est dû, ainsi qu’au pauvre et au voyageur en détresse et ne gaspille pas indûment.” (17.26), “Ne porte pas ta main enchaînée à ton cou par avarice et ne l’étend pas, non plus, trop largement, sinon tu te trouveras blâmé et chagriné” (17-29). À celui qui lui a demandé s’il peut faire aumône des deux tiers de sa fortune, le Prophète a répondu : “Non, donne le tiers. Il vaut mieux que tu laisses tes héritiers aisés plutôt que de les laisser dans la misère, obligés de tendre la main aux gens.” Le Coran donne la mesure, tout en appelant à l’excellence : «Ô croyants ! Donnez en aumône du meilleur de ce que vous possédez et des produits que Nous faisons sortir pour vous de la terre ! Ne vous précipitez pas sur ce qui est vil pour en faire dépense et que vous n'accepteriez vous-mêmes qu'en faisant la grimace ! Sachez que Dieu est Riche et Digne de louange” (2-267). L’humain est au centre de cette vision. On ne peut pas réduire l’activité économique à un calcul dont la mission serait de maximiser la production, le profit, le gaspillage. En Islam, le travail ne sert pas seulement à produire des richesses et du profit, mais à contribuer au bien de la communauté, de l’humanité. L’acte économique ne peut se réduire à sa dimension matérielle ; il doit tenir compte de l’éthique. L’approche est à la fois culturelle, technique et éthique. L’Islam dépasse les dualismes contradictoires et tient compte de la cohérence sociale et de la bonne entente au sein de la société. Il appelle à se tenir à distance, à la fois de l’individualisme, de l’unanimisme et des divisions stériles. L’économie islamique est à la fois une méthode et une éthique apte à l’évolution. Les obligations ou permissions sont le plus souvent suivies ou précédées de limites ou d’interdits à titre d’exceptions : “Dieu a permis le commerce et a interdit l’usure” (2-275). La règle est la permission en matière de vie temporelle, de production de richesses, d’économie et de transactions financières. L’interdit de “l’usure”, dans le cadre de la fructification des biens et des transactions financières, est précis. La condition et la limite répondent toujours à un souci éthique, afin que l’intérêt particulier ne s’oppose pas à l’intérêt général. Cela renvoie à l’État qui doit assumer ses fonctions régaliennes, afin d’assurer l’équité et faire prévaloir la valeur travail, sur celle de l’argent. L’interdiction de l’usure et la responsabilité sociale de l'investissement sont des piliers éthiques de la finance islamique. L’argent ne doit pas rapporter de l’argent, c’est le travail qui doit être la source de la richesse. La rentabilité financière d'un investissement doit être liée aux résultats du projet. Il s’agit de préserver la valeur créative sur la valeur matérielle spéculative Tout surplus tiré d’une transaction non basée sur des actifs réels et préalablement acquis par le vendeur est illicite. L’islam interdit les transactions faisant recours à l'usure (ribâ), à la spéculation (gharar) ou au hasard (maysir). La ligne médiane est claire : le commerce et l’économie de marché sont autorisés, mais  sur la base de conditions éthiques.

Préserver la paix et la cohésion sociale
Selon les principes coraniques, il s’agit de garantir les biens licites, la justice sociale, la transparence et la circulation équitable des richesses, sur la base de la propriété, entendue comme un droit impliquant une responsabilité. La valeur du travail est une base du progrès, pour le bien commun, rétribuée à bon escient. La spéculation financière et le monopole sont prohibés, parce qu’ils visent l’accumulation sauvage et injuste des biens, comme la pratique de l’usure : “Ceux qui pratiquent l’usure se lèveront (le jour de la résurrection) tels des possédés” (2. 275-280). L’économie islamique vise le partage équitable des risques, la solidarité, un système d’entraide et la préservation du lien social, ligne force de la société musulmane, en vue d’éviter le développement de groupes précaires et marginaux. Afin de favoriser le vivre-ensemble, il ne faut pas sombrer dans l’exploitation effrénée du monde, l’économisme, l’individualisme, la marchandisation de la vie. Il faut se garder d’investir dans les domaines qui sont nuisibles à la société, à la nature et aux futures générations, qui dévalorisent l’effort, et qui portent atteinte à la dignité humaine. La zakât, don obligatoire d’une partie des économies et biens au profit de huit catégories précises de nécessiteux, représente un des aspects éthiques de l’économie. Les destinataires de la zakât sont mentionnés dans un verset du Coran. Le don obligatoire annuel est au cœur de la piété liée à l’économie. Le principe est clair : il faut assurer la circulation des avoirs et la permanence de la solidarité sociale. Dans le Coran, la prière et la zakât vont de paire. La zakât n’est pas une charité offerte au pauvre par le riche, mais un devoir, une aumône légale, un droit dû au pauvre sur les biens du riche : “Prélève sur leurs biens une part pour les purifier et élever leurs âmes” (9.103) et «Observez la salâte ! Acquittez-vous de la zakât ! Obéissez au Prophète ! Peut-être vous sera-t-il ainsi fait miséricorde” (24.56). Les statuts “riches” et “pauvres” ne sont ni une fatalité ni un clivage définitif. Dans ce sens, l’Islam protège la propriété privée et considère que la justice sociale est fondamentale. Il réfute en conséquence les principes du libéralisme sauvage et du capitalisme coupé de toute éthique. Sur le plan symbolique, le Coran précise que les biens que nous possédons appartiennent en réalité à Dieu : “Croyez en Dieu et à Son prophète, et donnez des biens que Dieu vous a accordés” (42.7). Selon la tradition, le Prophète a dit à un de ses compagnons : “Prélève cinq dirhams sur chaque 200 dirhams que tu possèdes depuis un an”, conformément au verset qui éclaire sur la question : “Ils t’interrogent sur ce qu’ils doivent verser aux pauvres, dis-leur l’excédent” (2.219). La majorité des commentateurs, tel Ibn ‘Abbâs, interprète cet “excédent” comme signifiant la somme d’argent qui reste après avoir pourvu à tous les besoins de la famille. Cela implique une frontière entre ce qui a du sens et qui n’a pas de prix, et les affaires de commerce : “Des hommes qu’aucun négoce ni transaction ne détournent de la joie d’exalter le Seigneur, d’accomplir la salât ou de faire l’aumône car ces hommes redoutent un jour où les cœurs seront bouleversés et les regards annihilés d’épouvante” (24-37). Imprégner les sphères de l’existence sur la base du sens du partage doit se réaliser régulièrement, de manière concrète, par le refus de toute spéculation et le don obligatoire d’une partie de ce que l’on possède, à partir d’un seuil défini. Ces  sont des questions d’économie politique. Elles concernent le projet de société.

M. C.
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Professeur des universités, auteur de “La communauté médiane”, Dar Houma, Alger,  2015.