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A la une / Civilisation et spiritualité

Culture de la paix

Qu’est-ce qu’une civilisation ?

L’islam propose sa propre définition de ce que c’est une civilisation. Elle se veut une culture élaborée sur tous les plans, temporel et spirituel, sans confusion, ni opposition, pour maîtriser le rapport au temps et à l’espace, au visible et à l’invisible, la raison et la foi, l’un et le multiple. Vision qui se veut valable en tout temps et tous lieux. Aujourd’hui, cette approche a été délaissée.
Sur le plan de l’histoire, la civilisation musulmane est intermédiaire entre les temps antique et moderne. Sur le plan géographique, elle a dominé l’espace entre le nord et le sud du monde. Sur le plan de la vision du monde, elle est équilibrée, modérée et mesurée. Sortir de la décadence et relever les défis de notre temps passe par la réinvention rationnelle de la voie civilisée. La révolution opérée par l’islam il y a quinze siècles était totale. La leçon à retenir est claire : elle est à la fois une révolution du sens, de la raison et du juste.
Elle a ouvert la possibilité de la juste résistance, de la sécularisation, de la scientificité et de l’émancipation, sans excès. Cette civilisation repose sur trois axes qui font défaut aujourd’hui, à tout le moins insuffisamment reliés : le sens du monde, la juste Cité et la raison comme moteur de l’histoire
Sans la dimension du sens, les deux autres dimensions, la justice et la scientificité, perdent leurs bases. Se réapproprier ces trois valeurs est la solution pour édifier une vie civilisée. Afin d’assurer le vivre-ensemble, un paradigme s’impose : se tenir à distance des postures extrémistes, qui produisent du non-sens, vouées à l’échec : celle de la fermeture (intégrisme-fondamentalisme) et celle de la dilution (matérialisme-historicisme), pour forger une humanité ouverte, équilibrée et juste.
Le monde a besoin de l’éducation équilibrée et complète, sans confondre le temporel et spirituel, le scientifique et le mystique, paradigme qui est un humanisme lié à une norme supérieure, l’idée d’un Absolu, Maître et Créateur du monde. Les monothéismes et d’autres cultures peuvent s’y retrouver.
À chaque fois qu’on s’écarte du sens de ces trois valeurs, des catastrophes surgissent. Un nouvel horizon du vivre-ensemble est possible. La médianité, wassat, qualifie les musulmans, tels qu’ils devraient être : “C'est ainsi que Nous avons fait de vous une communauté du juste milieu (médiane)...” (2-143).
Il faut lire ce verset en rapport avec d’autres, comme celui qui, sans monopoliser le vrai, signifie que les musulmans sur la base de la médianité, à certaines strictes conditions, peuvent être dotés de l’éminence : “Vous êtes la meilleure communauté qui n’ait jamais été donnée comme exemple aux hommes. En effet, vous recommandez le Bien, vous dénoncez le blâmable et vous croyez en Dieu” (3-110).
La civilisation est liée au vivre-ensemble juste. Il faut mériter cette qualité, elle est conditionnelle. La recommandation pour le bien c’est à soi-même d’abord qu’elle se doit d’être. Le terme “wassat” est polysémique. Le dictionnaire de la “La langue arabe”, Lissân al ‘arab, définit “wassat” comme le centre, le meilleur, la médianité, le juste, l’équité, le supérieur, la qualité, le noble, l’excellence, le cœur, le milieu, la droiture, la rectitude. En somme, il peut aussi être traduit par le concept de civilisation.
La notion de “Umma”, communauté spirituelle, signifie l’ensemble des croyants musulmans, par-delà leurs origines ethniques, leurs cultures et nationalités. Elle intègre l’idée de peuple, de patrie, de nation, de citoyenneté, la diversité des situations, la pluralité des appartenances et opinions.
La Umma théoriquement se veut ouverte à toutes les autres dimensions et à toutes les communautés religieuses et culturelles, pour viser la communauté globale : l’humanité tout entière. Elle renvoie aussi à l’idée symbolique de Matrice, l’être commun. Des penseurs ont traité de la question de la voie médiane, comme lieu d’expression de la civilisation. Abu Hamid Ghazali (1058-1111) dans Revivification des sciences de la religion la définit comme l’excellence, et Ibn Khaldoun (1332-1406) dans son ouvrage fondateur de la sociologie Muqadima la lie à la civilisation.
Dans le chapitre de l’ouvrage Futûhât d’Ibn Arabi (1165-1240), où il analyse la sourate al-'asr, prière du milieu, il est justement question de la médianité qui, selon ce grand maître mystique, préserve l'Homme de toute déviation : “S'agissant du croyant exemplaire… il demeure exempt de toute influence… le spirituel au bel agir atteint la pleine sobriété, fî ghâyat al-sahw, à l'exemple des Envoyés.” C’est une définition musulmane de la conduite civilisée.
L’homme universel, à l’image du Prophète, est digne, humble et sobre. Il témoigne, mais ne cherche pas à briller, à être ostentatoire, ou à imposer son point de vue, ni à montrer ses qualités spirituelles.
La discrétion de l’homme musulman et son sens de la dignité est pour Ibn Arabi le signe de l’élévation spirituelle et de la qualité de civilisé, caractéristiques des héritiers authentiques du Prophète.
Humilité et non-dissimulation, témoigner sans ostentation, le connaissant, 'ârif, transcende les apparences. Les radicaux et autres pratiquants superficiels mettent l’accent sur l’extériorité, l’ostentatoire, les apparences. Alors que ce qui est requis est l’intériorisation, la modestie, la simplicité.
La connaissance que “Dieu” octroie à ceux qu'Il aime, en ces temps modernes, reste accessible à ceux qui s’inscrivent dans l’intériorité, la confiance et la patience. L’homme spirituel ne fait pas que contempler le monde, mais cherche à le transformer en lieu de civilisation. Cela exige un esprit d’ouverture, de tolérance et de rationalité, pour un respect des diverses manifestations des vérités.
Par la médianité, l’islam retrouvera ses significations, loin des instrumentalisations et des idéologies sectaires. Le concept de médianité, wassatiya, est le plus important sur le plan théologique, après celui de Tawhid, l’Unicité de Dieu, pour forger une civilisation plénière. Il s’appuie sur l’idée d’équilibre, de modération, de mesure, du refus de tout excès, de tout désespoir et de toute idolâtrie.
Il appelle à en être digne. Dans ce sens, l’islam est séculier, favorisant la formation d’une conscience citoyenne. Il distingue et articule. Il offre le modèle de l’homme civilisé, en particulier la possibilité de trouver la voie équilibrée entre l'autonomie de l'individu et la vie commune, entre l’origine et le devenir, entre la rigueur et la clémence. Au vu de nombre de pratiques sauvages et irrationnelles, il est temps de rééduquer aux principes de civilisation.
Le lien social que la religion fonde a pour fonction de favoriser l’interconnaissance, condition de la coexistence. Le Coran et la Sunna définissent le musulman à la fois comme un être rationnel, un être spirituel et un être social. C’est une vision décisive, qui vise l’équilibre, l’articulation et la complémentarité entre les dimensions essentielles de l’existence. Nier l’une d’elles crée des déséquilibres. L'humain peut sombrer si une partie de lui manque. Pour sortir des impasses de l’intégrisme et du matérialisme moderniste, le juste milieu civilisé est la voie.
Cette voie se veut celle de la hauteur de vue, de la rectitude, non pas seulement au centre entre des postures contradictoires, mais leur dépassement, pour choisir toujours l’ouvert sur le fermé. Le Coran vise la subtilité : “En vérité, mon Seigneur est Subtil (plein de douceur) dans ce qu’Il veut, Et c'est Lui l'Omniscient, le Sage” (12-100). Cela échappe autant aux rationalistes qu’aux intégristes.  Le matérialisme seul ne peut produire de la civilisation, la foi seule non plus, surtout si elle est déformée et fermée.
La civilisation moderne est à inventer. Elle peut se décliner autrement que par la dictature du marché, le rationalisme abstrait et la logique de la permissivité : “La vie dernière est meilleure pour toi que la vie ici-bas” (93-4) proclame le Coran, en même temps il précise : “N’oublie pas ta part en ce bas monde” (28-77). Distinction et complémentarité.

Par : Mustapha Cherif
Mustapha Cherif, professeur des universités, auteur de “La civilisation musulmane, modèle universel du juste milieu”. Anep, Alger.


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