Corruption et solidarité de système

Le soutien manifesté par des sénateurs de la majorité à leur collègue arrêté pour corruption est illustratif d’un principe fondateur du système de pouvoir algérien. Dans cet instant de rébellion, ce n’est point l’immunité parlementaire, comme moyen de défense de l’indépendance du parlementaire et du pouvoir législatif, qui est en jeu. De toute manière, cette indépendance, les parlementaires ne la revendiquent pas. Ils sont “élus” dans un système d’autoritarisme exécutif centralisé et la chose est entendue avant même que le pouvoir réel ne valide leur candidature et arrange leur “élection” au Parlement. C’est alors par la fraude que l’Exécutif choisit et impose les “élus” à leurs “électeurs”. Puisqu’il est inconcevable, pour les députés ou les sénateurs, de se soustraire à l’autorité du pouvoir réel, et total, ils revendiquent le privilège de se soustraire à l’autorité du pouvoir judiciaire. C’est cette logique qui pousse des sénateurs, réputés être du camp du pouvoir, à contester l’emprisonnement de leur collègue impliqué dans des faits de corruption : on n’a pas les prérogatives de la fonction mais on tient à son privilège d’impunité.
Mais en rappelant leur immunité statutaire, ils oublient qu’ils fonctionnent dans un contexte où il y a loin du formel au réel. L’immunité y constitue peut-être un apanage formel rattaché à certaines charges mais l’impunité, elle, constitue un privilège implicite mais concret lié à des statuts en rapport avec la réalité du pouvoir. L’opinion élaborée comme la palabre de quidams prêtent souvent une part de pouvoir à certaines institutions, comme l’armée, l’oligarchie entrepreneuriale, tel syndicat ou tel clan… Mais l’institution parlementaire n’est jamais citée comme source d’influence sur les orientations politiques du pouvoir. L’initié comme l’amateur politique savent qu’elle s’en tient sagement à sa fonction de paraphe. D’ailleurs, la forme même prise par la protestation des camarades solidaires du sénateur de Tipasa est significative de cette impuissance politique qui renvoie la fonction législative à un statut d’accessoire. Et comme pour avouer cet impouvoir, les sénateurs protestataires ont organisé une espèce de boycott de la séance inaugurale de la session parlementaire qui débute, un semblant de grève dans la pure logique de la relation employés-patron. Un boycott qui, au demeurant, ne risquait pas d’obstruer la marche d’une institution où l’absentéisme constitue une caractéristique. La revendication ostensible du droit à l’immunité au profit d’un élu présumé ripoux, tout légal, et donc légitime, qu’est ce droit, a quelque chose de dérangeant dans un contexte de concussion débridée.
Elle rappelle le caractère structurel de l’impasse politique : la corruption y constitue une quasi-prérogative jointe à toute fonction de pouvoir. Si un membre de ce système tombe, un autre peut donc tomber… La limite risque d’être alors incontrôlable. D’où ce réflexe d’auto-défense “systémique” solidaire : on lâche difficilement un membre du système parce que sa chute symboliserait, et rendrait concevable la chute de n’importe quel autre membre.
La lutte contre la corruption est impossibilité “systémique”, structurelle. Le système périra dans sa globalité ou perdurera dans sa globalité.

M. H.