Foot, politique et violence sociale

Il est connu que l’âge mental d’une foule diminue à mesure qu’augmente sa taille. Mais si elle est constituée d’individus à forts déficits civiques et culturels, le résultat peut s’avérer catastrophique.
Le comportement des supporters de l’USMA au cours du match qui opposait leur club à celui de Karbala illustre cette loi sociologique. Dans le football national, il n’y a pas que sa qualité technique qui écœure ; le climat moral dans lequel il baigne n’est pas plus engageant : climat de violence, trucage, acoquinement et trafics d’influence politico-affairistes, finances et comptabilités opaques, blanchiment, évasion fiscale...
L’État, parfaitement au fait de la situation, ne s’inquiète ni de la médiocrité sportive de notre football “d’élite”, ni des pratiques malsaines de ses dirigeants, ni des dérives violentes des supporters.
Le football local n’a pas le niveau requis pour nous représenter honorablement à l’étranger ? Il y a l’argent et le sponsoring pour financer une équipe vitrine qui dissimulera le lamentable état de cette discipline. Et des autres.
Les dirigeants de clubs “d’élite” sont incapables d’entretenir des joueurs faibles mais surcotés et des clubs au rendement médiocre ? Il n’y a qu’à brancher les plus dépensiers d’entre eux à des entreprises publiques du secteur énergétique rentier.
Mais le versant à l’effet le plus déplorable de cette conception propagandiste et anesthésique du football c’est son effet sur les foules de jeunes tifosi. L’État a cru malin de canaliser vers le stade cette jeunesse désabusée par l’absence d’horizon, tourmentée par la malvie, frustrée par la répression sexuelle et remontée par le discours haineux chauviniste dont on la matraque à l’école, à la mosquée, à la télévision et dans tous les espaces sociaux ! Quand un ministre du culte traite le chiisme de secte, pourquoi voulez-vous que le gus du “virage” ne se croit pas autorisé à insulter le ressortissant de Karbala, représentant vraisemblable de la secte en question ?
Le Premier ministre lui-même n’a pas échappé à l’invective grossière d’une masse convaincue de la fonction cathartique du stade. Sans que cela n’oblige le pouvoir à méditer les effets de ce marché de la régression : “paix civile contre délitement civique”.
Observons que le déchaînement verbal du stade de Bologhine ne s’explique ni par la déception d’une défaite ni par la rancune d’un accueil hostile enduré en Irak. Il s’agit d’une agressivité instinctive, sans rapport avec le contexte compétitif. La rencontre de football n’en est pas la cause mais l’opportunité. L’opportunité d’une violence inhérente.
Le pouvoir sait tout cela et offre le stade à cette folie pour s’y éclater. Mais, avec les moyens de communication actuels, le stade n’est plus un lieu de réclusion où s’évacuent les dépressions de la société. Il est devenu la fenêtre de la réalité socioculturelle des nations. Les Russes l’ont compris et ont su rattraper en quelques semaines un déficit d’image de plusieurs décennies.
Le pouvoir algérien ne cherche pas à comprendre : il veut “la paix”, au prix de la dégénérescence s’il le faut. Cette espèce d’“accommodement raisonnable” avec la violence et l’incivisme ordinaire continuera à nous régir jusqu’à la fin, forcément violente, du régime.

M. H.