L’empire du vide

Au milieu des déclarations hasardeuses au sujet du choléra et de ses causes, une information : “Le président Bouteflika s’est rendu à Genève pour subir des contrôles médicaux périodiques” ; puis, “le président Bouteflika est rentré de Genève après avoir subi des contrôles médicaux périodiques”. La nouvelle n’a suscité aucun commentaire politique. Ni à l’aller ni au retour. Ce n’est donc pas une information politique. L’opinion, c’est-à-dire les Algériens qui s’expriment, s’est définitivement désintéressée de la question. Et pour ne plus avoir à se prononcer sur l’aptitude de Bouteflika à diriger, elle a fini par se faire une raison : le Président est malade sans être malade. Ainsi, et comme s’il n’était susceptible d’aucune autre forme de disqualification politique, la question semble épuisée. Les Algériens s’en retournent faire de la politique… autrement, comme disait Benyounès, avant que la durabilité politique de Bouteflika n’ait raison de son enthousiaste patience. Ils s’en retournent donc faire la politique qui ne touche pas à la légitimité indéfiniment incontestable du Président. Et là, les deux catégories d’Algériens qui s’expriment, ceux auxquels la presse prête attention et ceux qui activent sur les réseaux sociaux, ont de quoi faire. Avec le choléra qui vient de prendre la suite de la question des rapts d’enfants, elle-même ayant succédé au problème de la violence racketteuse des gardiens de parkings sauvages et à celui d’autres jeunes qui s’auto-concèdent des plages et nous obligent à louer leurs parasols… C’est là que réside le génie du pouvoir : celui d’avoir convaincu les Algériens qu’il n’existe pas de lien entre les catastrophes, les injustices et les humiliations qu’ils subissent et la nature du régime qui les gouverne. Il les a convaincus que, dans le sous-développement économique, la désagrégation écologique et la ruine financière qui sanctionnent leur pays, sa responsabilité n’est pas engagée. Qu’elle n’est pas engagée, non plus, dans la restauration de l’autoritarisme politique, le délitement moral de la société et la régression islamiste dont ils sont les victimes actives. Dans ce contexte où le débat politique est dépolitisé, en ce sens qu’il ne pose pas la question du régime, la classe politique, qu’elle soit dans l’opposition ou dans le soutien, ne trouve pas à qui parler. Pour exister, les partis se créent des évènements internes : des forums, des alliances, des disputes…  Puisque le seul acteur politique effectif ne dit rien, ne répond pas à la seule vraie question de l’heure — cinquième mandat ou pas cinquième mandat ? — ses alliés comme ses adversaires ne peuvent que se mettre en situation de stand-by. Le pays est en grande partie figé dans l’expectative ; l’autre partie expédie les affaires courantes. C’est ce que vont faire les députés et sénateurs qui rentrent cette semaine, en même temps que les enfants, pour une session de même durée désormais. Ils ouvriront la saison 5 de leur cycle, avec l’appel des présidents de Chambres à un cinquième mandat, avant de repartir… attendre qu’on les appelle pour voter la loi de finances. Le pays fonctionne comme un hall de gare : tout le monde semble en action mais un seul décide des mouvements de trains. Un état d’animation qui dissimule un vide politique intégral.

M. H.