Système de santé et système de pensée

Le Pr Bengounia, chef du service épidémiologie - ou pas - du CHU Mustapha-Pacha  a corrigé le ministre de la Santé sur la possibilité d’éradiquer l’épidémie de choléra “en deux ou trois jours”, repris par le directeur de l’Institut Pasteur sur la question “courage” de l’Algérie à reconnaître la réalité d’une épidémie et émis un doute sur l’existence même d’un système national de santé.  
Ce qui fait peut-être trop. Et a fait réagir son directeur d’établissement. Celui-ci a alors déclaré que ce professeur n’était pas le chef du service épidémiologie de son hôpital, qu’il en a été l’intérimaire, qu’un concours a été organisé et que le poste a été attribué à un autre. Dans ce propos, l’intention de discréditer le médecin est évidente. Au point de faire oublier au responsable du CHU que, pour n’être plus chef de service, le Pr Bengounia n’en est pas moins médecin, et même encadreur et spécialiste en épidémiologie et qu’à ce titre, à ces titres, il est en droit de s’exprimer sur le sujet de l’heure, avec l’autorité professionnelle et scientifique que lui confèrent justement ces titres.
S’il se trompe, tans pis pour lui : il aura pris le risque d’endurer la contradiction argumentée de ses confrères. Mais le DG du CHU Mustapha préfère le disqualifier du simple fait qu’il n’a plus sa place dans la chaîne hiérarchique de l’administration sanitaire. Ce qui est révélateur d’un “système de santé” qui se conçoit comme un ordre militaire, un ordre caractérisé par le principe de la primauté de la fonction sur le grade et par une distribution échelonnée du droit à la parole.
Cet “incident” est intéressant en ce qu’il illustre un système politique structuré pour organiser le monopole totalitaire de la parole, voire de la pensée. Quelle que soit la nature de la question en débat, le message doit être politique, refléter la vision pertinente de chef unique et être repris par tous et partout, dans un processus de “ruissellement” hiérarchique. En l’occurrence, ce qu’il y avait à communiquer, une fois l’épidémie ébruitée, c’est que l’Algérie, c’est-à-dire son pouvoir, n’a pas cherché à cacher le problème mais a eu “le courage” de l’annoncer et que le Président a donné des instructions “fermes et urgentes” pour la prise en charge des malades. Il faut bien observer que, dans un tel message, il y a plus de politique de santé.
Avec l’intervention du Pr Bengouina, c’est l’épidémiologie qui entre, par effraction, dans un système de communication essentiellement conçu pour convoyer le message politique. C’est l’accessoire qui dispute le micro à l’essentiel. Pourtant la règle est claire : chacun ne doit parler qu’en fonction de ce qu’autorise sa position dans la hiérarchie politico-administrative. La légitimité du savoir, de la compétence, de la performance, du talent… c’est une légitimité “technique” qui, au mieux, vous permet de lever le doigt pour demander la parole. Ce qui illustre la prééminence du politique sur le scientifique, c’est que lorsque le pouvoir reconnaît la science d’un professeur, il le promeut… sénateur !
La pensée totale est hégémonique. Elle aspire à dicter son discours, y compris à la science. Et quand les événements l’obligent à souffrir des semblants de débats, sa police des consciences tend à en imposer le choix des termes.


M. H.