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contrechamp / ACTUALITÉS

Tartuffe et le gaspillage de pain

Un voisin cultivait ce rituel de décrocher, certains jours, la cage de son oiseau suspendue dans son balcon pour aller la déposer sur la verte pelouse qui fait face à son immeuble. Pour quelques heures, il faisait prendre l’air au volatile, disait-il.
Dans sa vie de créature captive, qu’est-ce que cela changeait pour cet oiseau que d’aller respirer à quelques dizaines de mètres de son balcon ? Dans les deux cas, il est dehors mais en cage. Le souvenir de ce dérisoire manège a été réveillé par la lecture de l’article d’un confrère sur la pratique des “bacs à pain” paru dans l’édition d’hier d’El Watan. Le journaliste y traite de cette innovation écologique qui consiste à disposer des boîtes à ordures en certains points du quartier afin que les citoyens y déposent leur pain rassis.
Nos concitoyens tiennent, en effet, à ce que le pain qu’ils n’ont pas consommé et dont ils doivent se débarrasser une fois qu’il a durci prenne une autre destination que celle à laquelle est vouée la généralité des reliquats de leur alimentation.
Le pain et autres produits de boulange, que nous appelons parfois “naama”, bienfait (divin), ont un caractère de sacralité qui nous impose de leur éviter de finir dans le sac à ordures, puis dans la poubelle. Bien avant que ne…germe cette idée de bac à pain, les restes de pain étaient généralement placés dans des sachets à part et déposés bien en vue pour que l’on ne les confonde pas avec des ordures, parfois en des lieux improbables, comme les entrées d’immeubles, ou accrochés à des rampes d’escaliers ou des clôtures, sinon posés à même le trottoir de ruelles. L’intention, réelle ou juste affichée, est de les mettre à la disposition de quelqu’un qui viendrait les collecter et de voir leur contenu finir en aliment de bétail. C’est souvent le cas, même si ces sachets ont fait un long séjour sur place avant qu’on vienne les collecter. Après avoir fait le bonheur des rats du quartier. Ce qui est sûr c’est que ni le panorama ni l’hygiène ne sont servis par cette insalubre pratique.
Mais ce comportement, outre qu’il marque notre vénération témoignée au pain, exprime — en tout cas, il l’exhibe — le souci que nous avons de voir notre surplus de pain finir dans un emploi d’utilité sociale. Ainsi, Dieu est témoin du traitement fétichiste que nous réservons au pain sacré et notre conscience est soulagée dans les efforts que nous mettons à lui aménager une fin économique.
Et, surtout, cela nous… dédouane de mépriser le même pain fait de farine chèrement importée et vendu et acheté à ce vil prix qui autorise notre obscène surconsommation. Les Algériens s’escriment à réserver un bon traitement à leur excédent faute de pouvoir s’imposer de la retenue au moment de l’acheter. Enfin, le scandale, qui ne finit pas de s’aggraver avec l’effet cumulé de l’inflation à long terme, ne les incitera cependant jamais à revendiquer un prix économique à la hauteur de sa valeur marchande et symbolique.
C’est peut-être l’exemple qui dévoile le plus notre aptitude à déployer des trésors de fallacieuse dévotion et de faux civisme pour masquer notre incurable cupidité. Comme l’oiseau qu’on déplace pour lui faire prendre l’air dans sa cage, on croit cacher notre âme d’irresponsables gaspilleurs en arrangeant la manière de jeter le pain.

M. H.


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