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A la une / Contribution

Amazighité, simple leurre ou avancées réelles ?

(2e partie et fin)

La modernisation de tamazight implique, entre autres, un enrichissement lexical.Cependant, les outils linguistiques que sont la néologie et l’emprunt doivent rester du domaine du spécialiste.

Parce que la langue est aussi un outil d’apprentissage et de formation des esprits, il faudra veiller à ce que l’enseignement, à travers la langue amazighe, porte la modernité et le progrès. Il doit s’inscrire dans le sens de notre profonde histoire (nous avons été des proto-Méditerranéens bien avant les premiers conquérants) et faire appel à nos valeurs propres pour ne pas perpétuer une aliénation déjà bien entamée.

La question du contenu pédagogique
L’enseignement polynomique permettra, précisément, de refléter les réalités socioculturelles parce qu’il fait coïncider terme et image mentale. L’élève s’oblige alors à donner du sens en puisant dans ses propres référents. Le choix du thème est aussi un facteur de succès pédagogique. Difficile, en effet,  pour un enfant de saisir le sens d’un mot se référant à un objet (ou notion) qui ne fait pas partie de son environnement immédiat.Il ne s’agit donc pas d’apprendre un simple code de communication. Tamazight scolaire doit pouvoir rendre le système de représentations nécessaire au fonctionnement d’une communauté donnée, autrement dit transmettre les codes et valeurs propres au groupe spécifique auquel il est solidairement rattaché.
Apprendre une langue en faisant l’économie de la culture qu’elle véhicule est un leurre. Comme toute autre langue, tamazight porte en elle la mémoire collective transmise de manière inconsciente. Ainsi se transmettent les valeurs propres qui donnent à son peuple son identité.
À chaque langue, son monde. Infailliblement, la culture communautaire rejaillie, la socialité de l’individu passant nécessairement par le non-transgression des habitudes du groupe, sans quoi les situations sont tendues quand elles ne sont pas conflictuelles.
Dans un enseignement polynomique, les référents sémantiques se trouveraient alors en accord parfait avec l’imaginaire culturel de l’élève qui gagnera en compréhension et le maître en temps puisqu’il n’aura pas à être enseignant/traducteur.
La personnalité de l’enfant, la motivation que son environnement lui aura inculquée, le transfert et contre-transfert positif élève/maître, ses valeurs et modèles, son milieu de vie, sa culture et sa langue première et surtout ses représentations mentales auront alors un impact direct sur les compétences scolaires.

Le lancinant problème de la graphie
La “société civile” s’est largement exprimée par le biais du dense réseau associatif et les spécialistes de la langue ont globalement donné leur “bénédiction”. Le temps écoulé, l’énergie dépensée ne semblent pas  pourtant avoir mis fin au débat. Forcément, le choix d’une graphie n’est pas aussi technique qu’on le pense, sans quoi un bon argumentaire aurait suffi à y mettre un terme. L’idéologie est, en effet, prégnante et de nombreux exemples l’attestent de par le monde.
Pour dire vrai, le choix d’un caractère graphique participe de la volonté politique de se rattacher à une civilisation déterminée. Nous avons choisi d’assumer la modernité et le progrès, et notre option pour le caractère latin n’obéit qu’à ces critères.
Même le monde arabe n’a pas échappé au débat. Deux citations illustrent largement une volonté de réformer l’écriture arabe : Une première de Qasim Amin “l’Européen lit pour comprendre quant à nous, nous devons comprendre pour lire”, une deuxième de Taha Hussein “comment demandez-vous à cette multitude de petits enfants de comprendre les livres qui leur sont donnés dans les écoles pour qu’ils les lisent comme ils doivent être lus, alors qu’ils doivent les comprendre avant de les lire”. La  violence des réactions qu’ils ont déclenchées révèle bien qu’il y a autour de “simples lettres” une âpre lutte idéologique.
Pour la langue amazighe, la logique devrait amener à opter pour un alphabet qui soit le plus fonctionnel et le plus admis par la communauté des locuteurs. Il nous suffit, pour mettre fin à ce qui est devenue une interminable polémique, de choisir la graphie la mieux implantée. Au pire, si d’autres régions optent pour la graphie arabe l’idée d’une polygraphie n’est pas à exclure.

Le difficile problème de la néologie et des emprunts
La modernisation du tamazight implique, entre autres, un enrichissement lexical. Cependant, les outils linguistiques que sont la néologie et l’emprunt doivent rester du domaine du spécialiste. Les lacunes, encore immenses, laissent prévoir un foisonnement de nouveaux termes qu’il faudra dans un premier temps construire et surtout, dans un deuxième temps, évaluer.
Cette dernière étape n’a, jusque-là, pas été réalisée. Résultat, la néologie, encore peu importante, charrie déjà des problèmes liés à la compréhension. Beaucoup de termes sont mal adaptés et donc pas adoptés pendant que d’autres sont tout simplement mal diffusés.
Le mal est d’autant plus grave que la recherche est sous-tendue par une insécurité linguistique qui fait qu’à tout moment on se croit obligé de prouver que même le tamazight a la capacité de rendre la modernité. On s’est donc ingénié à construire des termes hyperspécialisés alors que la langue manque de mots pour simplement parler de quotidienneté. Forcément, cela se traduit au niveau des médias, radio et télévision, où l’on produit, souvent, un discours  opaque, pour les raisons que nous avons expliquées plus haut.
L’enrichissement lexical doit être cohérent pour aboutir à une langue harmonieuse. Tous les termes nouveaux doivent être soumis à des critères rigoureux, d’acceptation ou de refus, principalement quand il s’agit de calques.
Les emprunts n’ont de sens que s’ils obéissent à une nécessité. C'est-à-dire lorsque le lexique amazigh, dans la totalité de ses variantes, ne peut combler les vides. Sans quoi, nous risquons d’oublier très vite les possibilités du génie propre à la langue. Mais dans le même temps, il faut considérer l’emprunt comme normal, notamment dans le domaine scientifique.
Toutes les langues  du monde y font appel, même les plus développées. Il faut ajouter que lorsqu’on adapte un emprunt, il faut respecter la structure phonique et morphologique du tamazight. Il faut donc attirer l’attention des utilisateurs du tamazight sur cette modernisation qui demande beaucoup de patiente et de temps. Le volontarisme qui consiste à trouver, absolument, des termes amazighs pour rendre des concepts qui n’existent pas encore, entraîne immanquablement le rejet de cette langue qui parce qu’incompréhensible.
Pour garantir la fluidité du tamazight, il faut aller vers la construction néologique faite de termes simples, courants que tout un chacun peut comprendre et utiliser.
Les emprunts, lorsqu’ils ont bénéficié d’une fine analyse peuvent, pour un temps encore, être largement employés notamment dans les secteurs spécialisés. Nous ajoutons que la périphrase garde toute sa place et qu’en aucun cas, il ne faut la négliger au profit d’un emprunt maladroit qui risque de nuire à la compréhension. Dans tous les cas, tamazight doit épouser son temps en portant en elle la modernité. Elle assure ainsi un continuum historique qui fait qu’il n’y a pas de rupture entre les générations.

À propos de l’Académie
Institution officielle, personne morale, l’Académie amazighe doit jouir d’une totale autonomie financière et d’un statut juridique conforme aux attentes des locuteurs

1- Ses missions
Cette institution participera, avec d’autres structures partageant le même objet, à la sauvegarde, la promotion, la diffusion et l’implantation de la langue et la culture amazighes dans toutes leurs variétés.
Elle aura également à généraliser progressivement  l’enseignement  de la langue amazighe et impulser son rayonnement dans tous les secteurs de la société : milieu professionnel, sphères culturelles et scientifiques, médias… Elle sera le fer de lance de la politique linguistique de façon à rendre tamazight apte à devenir un moyen d'expression en tous lieux et en toutes circonstances. Pour cela elle aura à mettre en place une bibliothèque de référence. Si dans un premier temps elle aura pour priorité de concentrer ses efforts sur les questions de linguistique et de littérature, elle doit rapidement constituer des sections spécialisées dans les sciences sociales, biologiques et médicales, technologiques, historiques…

2- La composante humaine
J’ai eu à m’exprimer sur le profil du président de cette institution. Si, effectivement les spécialistes (tous domaines, liés à l’amazighité, confondus) doivent s’accaparer, prioritairement de l’académie, il faut garder à l’esprit que la “connaissance sans conscience n’est que ruine de l’âme”. L’enjeu est important et c’est pourquoi il faut  que cette académie échappe à la vénalité et à la gloriole. La compétence ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée de militance.  Vingt-huit années d’enseignement universitaire de la langue amazighe nous ont appris qu’un simple diplôme (aussi élevé soit-il) ne fait pas un pédagogue ou un cadre à la hauteur de nos espérances. L’expertise dans un domaine de l’amazighité doit s’accompagner également d’une expérience professionnelle  réussie  en matière de gestion d’une institution d’égale importance.
L’abnégation doit être la qualité première du président qui doit mener une politique volontariste, sans compter son temps et ses efforts, et qui ne doit pas se soucier des avantages et privilèges.
Les questions linguistiques et sociolinguistiques, dans leur aspect technique peuvent être aisément réglées par les nombreux spécialistes qui exerceront au sein de cette institution, s’ils sont bien encadrés. Je disais, dans un autre titre, que nous n’avons plus de temps pour gérer les “tire-au-flanc”.
Indépendamment du personnel fonctionnarisé de l’administration générale et des finances, qui doit être limité en nombre, toute la composante humaine doit être constituée d’experts et de spécialistes. Ces derniers doivent être recrutés sur la base de contrat de performance à durée déterminée.

3- L’organisation des structures
Cette institution sera nécessairement éclatée. Le siège central, dans la capitale, assurera la coordination des recherches et toute l’administration de l’Académie.
C’est également au niveau de ce centre principal que se feront les travaux d’aménagement linguistique et que sera implanté le centre de terminologie. Il assurera, également, la coordination des travaux des centres régionaux. Il doit être prévu aussi, un siège par grande région dialectale (Kabylie, Aurès, M’zab, pays touareg). Les parlers dont le nombre de locuteurs n’est pas important seront rattachés au centre régional le plus proche. Ces sièges secondaires auront pour tâches, principalement, les recherche liées aux dialectes régionaux.

4- Ses moyens
Indépendamment du budget de l’État, cette institution doit bénéficier de la possibilité de recevoir des dons, legs et toute aide, quelle qu’en soit la nature, publique ou privée.

En conclusion
Près de soixante-dix années se sont écoulées, depuis ladite “crise berbériste”. Beaucoup de larmes et trop de sang ont coulé. C’est pourquoi cette communication doit être lue comme un  hommage rendu à ceux qui ont fait qu’aujourd’hui, quoi qu’on dise, il y a des acquis non négligeables. La désaliénation et le recouvrement identitaire commencent à devenir une réalité. Le complexe du “minoré” tend à disparaître. De nouvelles représentations mentales, plus positives, se construisent et conséquemment de nouvelles attitudes et de nouvelles opinions valorisantes chez tous les nationaux. Les citoyens découvrent une langue qui a capacité à véhiculer le savoir au même titre que n’importe quelle autre langue.
L’enseignement du tamazight, même insuffisant, devient réalité. Sur le plan constitutionnel, le statut, même encore inégalitaire, peut permettre d’espérer. La réécriture de l’histoire et la construction de mythes fondateurs propres permettront une meilleure affirmation de soi.  


M. L.


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