Scroll To Top
FLASH
  • Ligue1 (matchs disputés samedi): CRBT 1-1 NAHD; OM 2-0 JSS; CRB 0-0 CSC; USB 2-2 MCO; USMBA 0-1 PAC; MCA 2-0 JSK
  • Demi-finale retour de la ligue des champions africains: WAC 3-1 USMA (0-0 à l'aller)
  • Buts du WAC:El Karti (26′), Bencharki (54′ et 90'+3). Le but de l'USMA a été inscrit par Abdelaoui (67′)
  • L'intégralité du contenu (articles) de la version papier de "Liberté" est disponible sur le site le jour même de l'édition, à partir de midi (GMT+1)
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version papier de "Liberté" écrire à : info@liberte-algerie.com
  • Pour toute information (ou demande) concernant la version digitale de "Liberté" écrire à: redactiondigitale@liberte-algerie.com

A la une / Contribution

PRINTEMPS BERBÈRE : DES AVANCÉES ET DES ATTENTES

Arguments pour l’intégration de la langue amazighe dans la sphère publique et dans la Constitution

Ce processus de développement endogène de la langue amazighe, de son enseignement et de sa production littéraire était évidemment soutenu par une forte dynamique de revendication multiforme. Dès lors, à partir de la décennie 90, du sentiment d’orgueil et de fierté, autrement dit de la symbolique, on est passé à un processus de promotion de la langue amazighe et de son enseignement en tant que bien économique : dans le conscient de ses défenseurs, on envisageait alors bien plus qu’un statut de langue de communication pour tamazight et de son enseignement, mais un instrument scientifique potentiel comme en témoignent les nombreux essais et terminologies scientifiques élaborées par des universitaires et d’autres autodidactes. On passe progressivement d’un enseignement inscrit dans le champ informel à sa matérialisation dans le champ scientifique avec des objectifs de plus en plus importants marquant les contours d’un discours performatif des acteurs qui croyaient fermement en leur bien linguistique.
La démarche entreprise pour asseoir progressivement l’enseignement de la langue amazighe est du type haut-bas, en ce sens que l’on devait commencer par la formation de formateurs en nous appuyant sur les universitaires versés dans le domaine de la recherche et de l’enseignement universitaire et sur le faisceau des travaux scientifiques existant dans le domaine. L’initiative était surtout le fait du bénévolat dans le champ associatif avec un appui notable d’universitaires qualifiés. Cette démarche va être consolidée par l’ouverture des deux premières institutions d’enseignement dans les universités Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou et Abderrahmane Mira de Béjaïa avec la mise en œuvre de formations de magistère, puis de licences (…)
Cela étant pour les fondements de l’enseignement de la langue amazighe qui est l’un des piliers majeurs et la variable fondamentale pour son intégration dans la sphère publique et sa consécration constitutionnelle, voyons pourquoi cette dernière est aujourd’hui une nécessité et une obligation pour un état se réclamant de la démocratie et de la promotion des droits et des libertés.       
Sous d’autres cieux, la langue est aujourd’hui considérée comme une ressource territoriale et, partant, un bien économique.
à ce titre, elle est l’un des vecteurs du développement. Nier une langue, ne pas la promouvoir, la réduire à un résidu historique, folklorique ou muséographique, c’est compromettre les chances d’accès au développement, c’est soustraire de la matrice du développement les populations de ses locuteurs, l’objectif majeur du développement étant la recherche du bien-être social des citoyens. En tant que déterminant fondamental de la culture qu’elle véhicule et qu’elle nourrit, la langue est aussi l’instrument de la production et la reproduction sociétales.
La confiner dans un statut marginal, c’est faire fi des agents qui les sous-tendent, en fait des producteurs, des innovateurs et surtout des réseaux qui participent à la valorisation du capital social et à la construction du lien social et donc du développement physique du pays. Réduire une culture vivante, et partant la langue qui la véhicule, fût-elle orale dans son essentialité, à une simple relique du registre linguistique du pays, c’est ghettoïser la population de ses locuteurs et leur ôter leur part et leur droit de participation à leur propre développement.
Faut-il rappeler que la langue, avec sa charge culturelle, participe à la cohésion sociale en contribuant à la création et à la permanence des réseaux sociaux. La reconnaissance institutionnelle de la langue amazighe aura également pour effet de combler un déficit démocratique et celui de sa marginalisation sociale qui constitue en fait une injustice historique. Bien au-delà de ce qualificatif de “patrimoine commun”, utilisé souvent pour la diluer davantage dans un champ vague et folkloriste, la langue amazighe est bel et bien un puissant outil de communication et surtout une langue exceptionnelle qui a traversé des millénaires d’histoire. Des siècles durant, elle a fait face à de grandes civilisations dont les langues ont même disparu. Les civilisations sont mortelles répétait Mouloud Mammeri, mais la langue amazighe est toujours là en gardant intactes ses capacités productives et en intégrant des processus lexicaux sans être altérée. Et pourtant, il s’agit d’une langue essentiellement orale. Une langue qui a largement contribué, à toutes les époques et dans tous les espaces, au patrimoine linguistique, culturel et civilisationnel du Bassin méditerranéen, particulièrement par son génie créateur.
à signaler à ce niveau qu’une bonne partie des grands écrivains latins sont amazighs, et que les artisans de la standardisation de la langue arabe sont amazighs, sinon nord-africains véhiculant la pensée amazighe.  à ce titre, cette langue mérite tous les égards et un meilleur sort que celui qui lui est réservé actuellement. Elle est l’âme de l’essentialité de notre personnalité profonde et par conséquent l’antithèse de cette artificialité dont on a voulu l’habiller et qui a conduit à la dénaturation de notre être et de notre intellect, engageant une dynamique d’extraction de notre substratum naturel et d’introspection négative à la limite du reniement de soi-même.
Cette langue possède l’une des écritures les plus vieilles du monde qui parsème toute l’étendue nord-africaine… Elle a le génie à la fois de l’intégration, de l’adaptation et de l’innovation. C’est en ce sens qu’il faut en prendre acte et lui accorder tous les égards. Elle incarne des valeurs qui lui sont spécifiques et que nulle autre langue ne peut avoir. A aucun moment on n’imagine que la matière grise tant recherchée par les pays développés, ce capital que nous leur fournissons à moindre coût consiste en ce qu’incarnent les hommes et les femmes qu’ils intègrent dans leurs systèmes universitaires ou leurs entreprises en termes de valeur scientifique.
Que non, c’est ce qu’incarnent leurs propres langues, leurs propres cultures qui préconfigurent leurs réseaux de neurones : c’est ce mode de penser, de créer, d’inventer et d’innover, si spécifique à chaque langue et à chaque culture, qui est recherché. La connaissance ça s’acquiert et on l’acquiert même chez eux et dans leurs livres, mais les valeurs communes, la tamussni, la sophia qu’incarnent ces langues et ces cultures, cet être sociétal que nous partageons, elles ne peuvent pas s’acquérir dans les écoles et les universités, elles sont préfigurées et imprimées dans notre génome sociétal, linguistique et culturel, cette matrice que nous avons tétée du sein de nos mères comme le disait le poète. C’est pour cela que pour asseoir leur hégémonie et assurer leur propre développement, la diversité culturelle et linguistique, et plus exactement, ce qu’elle incarne comme instincts créateurs qui fondent les génies, est importante aux yeux de ces nations, quand même elle n’est que tolérée après avoir été réprimée dans ces pays mosaïques qui n’ont pas d’âme profonde, contrairement au nôtre.
Car, la profondeur culturelle d’un pays, d’une société et partant d’un peuple ne s’acquiert pas, elle se transmet. Elle est fondamentale pour son développement : elle constitue un capital à l’instar de tous les autres capitaux. Il n’y a que ce qui est greffé sur cette profondeur qui peut concourir à la réussite de toute entreprise de développement. Voilà entre autres, pourquoi on doit promouvoir et valoriser la langue amazighe et consacrer son officialisation dans la Constitution.
Par ailleurs, la langue amazighe est partout présente sur le territoire national et bien au-delà. Elle est l’un des déterminants les plus pertinents pour comprendre notre propre histoire et ce que fut l’être algérien en rapport avec son espace, mais aussi son intelligence à vivre en harmonie  et avec rationalité avec cette vaste étendue territoriale si diversifiée que nous ont toujours enviée les autres : c’est ce que l’on a conceptualisé aujourd’hui sous les vocables de développement durable. Cette donnée incontournable, linguistique, culturelle et structurante de l’espace est inscrite dans le champ toponymique. Des 48 noms de wilayas de notre pays, 32 sont amazighes, soit près de 67%, même si l’on s’évertue à en escamoter certains moyennant quelques spéculations linguistiques fallacieuses. En effet, Adrar, Alger, Dzaïr, Zdayer, en référence à ses fondateurs, At Ziri (Menad Banu Ziri, Bulugin Ibnu Ziri), éponyme encore vivant de nos jours dans la localité de Aïn El Hammam, At Ziri, mais en fait, la référence à Tiziri, le clair de Lune, ne fait que consolider le qualificatif “La Blanche”, Bgayet, Biskra, Batna, Tébessa, Skikda, Aïn Témouchent, Tissemsilt, M’sila (Tamsilt), Tamanrasset, Tizi Wezzu, Wihran, Tihert, Wargla, Tagherdayt, Khenchela, Oued Souf, Illizi, Tindouf, Boumerdès, Souk Ahras, Tipasa, Mila, Aïn M’lila, Sétif, Djelfa, Bouira, Tlemcen, Guelma, Mestaghanem, Relizane (Ghil Izan) sont en totalité ou au moins dans un de leurs segments amazighes.
Il serait trop long de verser dans ce vaste registre qui doit interpeller à chaque fois les aménagistes et les concepteurs de projets pour saisir la valeur accordée à la ressource territoriale en Algérie quelle que soit sa nature et ce, depuis la nuit des temps. Chaque nom de lieu évoque un rapport à l’environnement, une lecture significative du lieu désigné ou une richesse à faire fructifier. Mais hélas, on accorde peu de crédit à ces désignateurs et on les prononce ou les lit au gré du vent et de sa perception personnelle.
Ainsi, In Amennas, devient Aïn Aménas, In Amguel, Aïn Amguel, At Bouyoussef, Abi Youssef, etc., défigurant les charges sémantiques de ces entités plusieurs fois centenaires ou millénaires, et entraînant des générations dans des voies biaisées et des interprétations erronées.
La langue amazighe est également présente dans les structures de la quasi-totalité des dialectes parlés arabophones maghrébins. Elle est encore vivace dans ce vaste patrimoine matériel et immatériel du Bassin méditerranéen que ce soit dans la littérature orale profonde ou dans l’art de nommer et de construire.
Enfin, la langue amazighe, à travers la pensée multiforme et la culture qu’elle véhicule et qui déborde largement les frontières nord-africaines, est un produit de ces vastes creusets de ressourcement que sont les îlots amazighophones durant différentes étapes de notre Histoire, notamment pendant ses moments les plus cruels de désintégration des royaumes, des dynasties berbéro-musulmanes, des états centraux du Maghreb et de la lutte de Libération nationale. Ces îlots nourrissaient de véritables centres de rayonnement culturel à l’origine de faits philosophiques et religieux innovants adaptés aux exigences de la société qui ont modelé et insufflé chaque fois de nouvelles dynamiques qui ont permis l’émergence de dynasties à l’échelle nord-africaine : c’est cela entre autres l’un des aspects de la permanence dynamique des amazighes.
Dans la dynamique actuelle où des ensembles politico-économiques se font et se défont, où des pays sont menacés dans leur propre stabilité, en raison de leurs diversités et leurs complémentarités, il est plus que jamais opportun de redonner à la langue amazighe la dimension qui est la sienne dans les textes fondateurs de la nation et de l’intégrer progressivement dans la sphère publique pour des raisons géostratégiques et géopolitiques.  En effet, sa reconnaissance officielle contribuera davantage à la stabilité à différentes échelles géographiques et favorisera la construction d’ensembles géoéconomiques se reconnaissant dans les mêmes référents socioculturels, en ce sens que tamazight et ce qu’elle a généré comme production multiforme constitue une lame de fond et un continuum historique sur de vastes étendues africaines de quelques dizaines de millions de km2. Cette reconnaissance ne serait que justice.
Pour conclure, nous citerons Mouloud Mammeri, ce grand homme qui a ouvert les grands chantiers du développement et de la floraison de la langue amazighe, “le miracle n’est donc pas que le berbère ne soit pas devenue une grande langue de civilisation, le miracle est qu’après plusieurs siècles d’agressions répétées et cumulatives, le berbère n’ait pas disparu, comme ont fait, devant le latin en Occident, devant l’arabe en Orient, les langues anciennes du Bassin méditerranéen !”. Cette citation doit nous amener à méditer longuement sur ce que représente cette langue, ce que nous sommes mais aussi sur la grandeur et la profondeur de notre Histoire qu’on ne peut amputer d’une de ses réalités millénaires au risque de désarticuler totalement et à jamais une société qui ne cesse de voir son sort rongé par des incertitudes du non être et l’onde de l’uniformisation planétaire.
Rien qu’à ce titre, faisons en sorte que ce ne soit pas aujourd’hui que la langue amazighe soit encore plus menacée par la faute d’un simple jeu juridique, en arrêtant les faux semblants, les pseudo-jeux et enjeux. Faisons en sorte que cette langue qui incarne la profondeur de l’Histoire de l’Afrique, soit un puissant déterminant dans la construction d’espaces régionaux fondés et équilibrés. Ce n’est qu’à ce titre que tamazight s’affranchira du statut de la marginalité dans son propre pays. Cette démarche passe inexorablement par l’inscription de son officialisation inconditionnelle dans la Constitution qui lui permettra d’intégrer la sphère publique et d’émarger en conséquence dans les politiques publiques. De la sorte, la culture amazighe sera un instrument d’émancipation doté de tous les moyens d’un plein développement.
Elle ne peut continuer à être une culture de réserve indienne ou une activité marginale plus tolérée qu’admise. Aucun domaine ne doit échapper à sa prise ou à sa visée. Rien de ce qui est humain ne doit lui être étranger comme se plaisait à le répéter Mouloud Mammeri.
L’officialiser, c’est lui rendre toute son énergie et permettre à chaque Algérien, à chaque Maghrébin de se regarder fièrement dans le miroir de la richesse, de la diversité et de la profondeur de notre Histoire qui ne peut s’accommoder de pacotilles et d’histoires sybillines.  

I. A. Z.
Université Mouloud Mammeri, Tizi Ouzou


Publier votre réaction

Nos articles sont ouverts aux commentaires. Chaque abonné peut y participer dans tous nos contenus et dans l'espace réservé. Nous précisons à nos lecteurs que nous modérons les commentaires pour éviter certains abus et dérives et que nous pouvons être amenés à bloquer les comptes qui contreviendraient de façon récurrente à notre charte d'utilisation.

RÉAGIR AVEC MON COMPTE

Identifiant
Mot de passe
Mot de passe oublié ? VALIDER