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A la une / Contribution

Elles remontent à 2968 ans

Aux origines du nouvel an amazigh

Ammar Negadi, militant berbériste des Aurès. ©D. R.

Mais comment peut-on savoir qu’une chose en vaut la peine quand on n’a pas la fierté de son identité ?

Mohand Arab Bessaoud

Yennayer, Yennar ou Nnayer est le nom donné au premier mois du calendrier amazigh. Chaque année, le premier jour de ce mois, qui coïncide avec le 12 janvier, est célébré, depuis des millénaires dans toute l’Afrique du Nord : Algérie, Maroc, Tunisie, Libye… Cette année, la tradition sera sans doute perpétuée. Les festivités du nouvel an berbère auront, encore plus, un cachet particulier, notamment en Algérie, puisque cette journée vient d’être consacrée par les plus hautes autorités du pays comme fête nationale et journée chômée et payée, au même titre que le premier jour de l'an Hégire et le nouvel an chrétien. En effet, selon les échos parvenus des quatre coins du pays, aussi bien les autorités locales que le mouvement associatif sont mobilisés et à pied d’œuvre, ces jours-ci, pour célébrer avec faste cette fête ancestrale.
La reconnaissance de cette journée, faut-il le rappeler, n’est que le couronnement d’une longue lutte menée par tout un mouvement culturel et ce, depuis des décennies. La consécration de Yennayer est considérée, par ailleurs, comme une grande victoire et un acquis pour tout le peuple algérien qui n’a eu de cesse d’œuvrer, inlassablement et au prix de grands sacrifices, pour se réconcilier avec son histoire, sa culture et son patrimoine.
D’aucuns estiment même que cette énième victoire est la plus importante dans toute la genèse du mouvement berbère, bien plus que les acquis arrachés dans les années 1990, comme l’introduction de tamazight dans les secteurs de l’éducation et de l’information. Yennayer, argumente-t-on, a une grande symbolique surtout qu’il est fêté par la majorité du peuple algérien. En effet, hormis peut-être dans la région targuie, le nouvel an berbère est célébré partout dans le pays, aussi bien par la communauté berbérophone que la communauté arabophone. L’événement  peut, ainsi, constituer une halte et aussi une occasion propice pour rassembler tous les Algériens et renforcer les liens intercommunautaires en vue de consolider notre cohésion nationale. Il peut également participer, de par son authenticité, à unir tous les peuples de l’Afrique du Nord qui pourraient ainsi s’y retrouver et s’y reconnaître, loin des démagogies arabo-baathistes et des carcans chimériques, tels que “de Dunkerque à Tamanrasset” ou “du Golfe à l’Atlantique” renvoyant à des nations utopiques qui n’existent pas dans la réalité.

Mais comment Nnayer, cette fête millénaire, qui peut éventuellement fédérer tous les peuples de Tamazgha, s’est-elle maintenue, malgré les vicissitudes de l’histoire, dans les traditions nord-africaines ? Et à quand remonte exactement sa consécration officieuse comme premier jour du calendrier berbère ?
Si, d’un point de vue académique, il est difficile de répondre à la première question, il n’en demeure pas moins que cette journée a une grande symbolique puisque sa célébration, selon beaucoup de spécialistes,  remonte à des siècles lointains. Il s’agit donc d’une fête ancestrale et d’une pratique aussi ancienne que bon nombre de rites hérités de l’époque “païenne” et que les Berbères fêtent depuis des lustres jusqu’à nos jours, notamment dans certaines régions du pays, comme par exemple Bu Ini (la fête du foyer), Tifeswin (la fête du printemps), Anzar (Rite de la pluie), le carnaval de l’Ayred (lion en berbère) etc. Si l’on interroge par ailleurs la mémoire populaire, l’on se retrouve là complètement dérouté par les différentes interprétations que celle-ci donne à cette date. En effet, il existe une multitude de versions quant à l’origine de cet événement. Dans certaines régions des Aurès, par exemple, le premier jour de Yennayer est qualifié de Ass n Feraoun (le jour du Pharaon), sans pour autant que tous sachent vraiment le sens d’une telle appellation.
Le mérite revient donc à cette association dont le président fondateur n’est autre qu’Ammar Negadi, un des membres de l’académie berbère (1966-1978). En effet, selon les témoignages, ce fut à l’occasion d’une réunion de militants à Paris que Negadi eut l’idée de donner un référent millénaire aux Imazighen, en proposant un calendrier qui remonterait à la date de l’intronisation de l’aguellid berbère Chechnaq 1er comme Pharaon d'Égypte. L’événement fut grandiose car, selon lui, “ce roi berbère réussit à unifier l’Égypte pour aller ensuite envahir la Palestine et s’emparer des trésors du temple de Jérusalem”. Cet événement est mentionné, écrit-il, “dans les anciens textes et constitue, par là-même, la première date de l’histoire berbère sur un support écrit”. L’anthropologue Ali Sayad, qui a bien connu Negadi dans les année 1970 et qui a même assuré des cours de tamazight dans les locaux de son association, confirme cette information, précisant toutefois qu’il existait au départ “deux autres événements historiques qui ont autant suscité l’intérêt de Ammar et dont il voulait faire des dates commémoratives, réunissant tous les Berbères de l’Afrique du Nord : la date anniversaire de la mort de Jugurtha et la date de la conquête de la presqu’île ibérique par le chef berbère Tarek Ibn Ziad”, nous dit-t-il.
Finalement, seule la date la prise du pouvoir par Chechnaq fut retenue pour en faire un repère historique pour tous les Imazighen. L’abandon des autres évènements et le choix porté sur cette date n’étaient pas fortuits. Selon Djemaâ Djoghlal, une militante auressienne et néanmoins grande amie de Negadi,  celui-ci était, à cette époque, constamment en quête de son identité. Il lisait ainsi beaucoup et collectait tout ouvrage traitant de la Berbérie. “Il était sidéré par les historiens qui ont eu à écrire l’histoire de son pays, puisque l’on parlait dans les livres de la période gallo-romaine, arabo-musulmane, ottomane, française mais jamais de la période berbère”, témoigna-t-elle.
Ainsi, en choisissant cette date, Negadi voulait-il décoloniser notre histoire millénaire en faisant remonter ce calendrier à l’ère pharaonique, transcendant ainsi toutes les époques (grecque, carthaginoise, romaine, byzantine, arabe) de ceux qui, par le passé, ont occupé l’Afrique du Nord et écrit fallacieusement son histoire.

Mais qui est Ammar Negadi et quel a été le parcours de ce militant exceptionnel qui est considéré aujourd’hui comme le principal initiateur du calendrier amazigh ?
Ammar Negadi, plus connu dans les milieux d’émigration en France par son pseudonyme “Ammar Achaoui” est considéré aujourd’hui dans les Aurès comme le doyen du mouvement berbère. Il est né en 1943 à Merouana dans la wilaya de Batna. Très jeune, il prit conscience de son identité amazighe puisqu’il commença à militer dès les premières années de l’indépendance. Sa prise de conscience identitaire était donc précoce surtout qu’en ces temps-là, l’on ne faisait que panser les blessures et renouer peu à peu avec la paix  dans une région meurtrie par sept ans de guerre.
Durant la même période, l’Algérie connut l’installation d’un régime totalitaire et liberticide où seule l’idéologie baâthiste avait droit de cité. Toute voix discordante remettant en cause cette politique était vite étouffée par l’appareil répressif du parti unique. Le jeune Negadi, ne pouvant plus s’accommoder de cette atmosphère faite d’unanimisme politique et de régression culturelle, choisit alors l’exil, à la recherche d’un cadre propice pour continuer son combat en vue de la reconnaissance de l’identité de son peuple.
Arrivé en France, il adhéra dès 1974 à l’Académie berbère dirigée à l’époque par l’autre grand militant, en l’occurrence Mohand Arab Bessaoud qui l’avait chaleureusement accueilli en le faisant même élire secrétaire général au comité d’Agraw Imazighen (l’Académie berbère) dans la région parisienne.
Ses écrits et surtout ses multiples correspondances avec ses compatriotes auressiens eurent un impact positif dans la région puisqu’elles ont contribué à y essaimer au maximum le tifinagh, sensibiliser les masses et répandre les idées qui sous-tendent le combat identitaire.
En 1978, il quitta l’Académie berbère suite à une grave crise qui a secoué cette organisation et qui a vu Mohand Arab Bessaoud expulsé de France vers l’Angleterre. Il créa alors une nouvelle association dénommée Union du peuple amazigh UPA mais demeura, néanmoins, en étroite relation avec d’anciens camarades. Tout en se mettant en réserve à cette époque, il suivit toutefois avec beaucoup d’intérêt les activités du mouvement qui commençait à prendre de l’ampleur aussi bien en France qu’en Algérie.
La rupture avec l’Agraw Imazighen fut dictée par “les infiltrations de tous genres où chacun menait rumeurs et surenchères. Les agitateurs finiront par prendre le dessus (…)” écrivit-t-il dans ses mémoires.
La crise de 1978 qui fera dissoudre l’Académie berbère n’était en réalité, selon Negadi, “qu’une machination ourdie par les amicalistes FLN contre Mohand Arab Bessaoud qui dérangeait à l’époque de par son statut d’ancien maquisard et surtout son dévouement irréprochable pour la cause amazighe”. Au-delà de sa militance au sein des associations, Ammar Negadi était aussi un homme d’une grande culture. Son amour pour le livre était tel qu’il a ouvert en 1970 la première librairie amazighe Adlis Amazigh rue Léon Frot à Paris. Une librairie où se rencontraient tous les amazighs avides de connaissances sur leur culture et leur identité. Nous lui devons également de nombreuses recherches en toponymie et sur les prénoms berbères. Plus de 750 prénoms amazighs ont été en effet recueillis et édités par ses soins en 1975. Ammar Negadi s’est éteint malheureusement le premier décembre 2008 dans un hôpital parisien après un long combat contre la maladie. Le pionnier du mouvement berbère dans les Aurès est parti sans pour autant réaliser son dernier rêve qui consistait à créer dans sa région une bibliothèque qui réunirait tous ses ouvrages (plus de 1500 livres et documents) qu’il a rassemblés au cours de sa vie, afin de permettre aux jeunes d’apprendre l’Histoire de leur peuple. Et comme pour exaucer son rêve, sa famille a décidé de faire don de tous ces ouvrages à l’université de Batna. Malheureusement, l’acheminement de ce fond ainsi que celui de son amie de toujours Mme Djemaâ Djoghlal, dont une bonne partie se trouve présentement au niveau de l’ambassade d’Algérie en France, traine et connaît toujours un retard inexpliqué. Les mandataires de ces fonds, en l’occurrence  Laghrour et Kebaïri s’impatientent et sont même aujourd’hui prêts à lancer prochainement un appel citoyen pour financer les coûts du transport de ces fonds vers l’Algérie.

Par : Salim Guettouchi
Universitaire

 

Publié dans : Assegwas Ameggaz 2968

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