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A la une / Contribution

Marc Bénet, Jacques Bénet, Mohand Aarav

“Bessaoud, histoire d’une amitié”

Pour dire combien l’itinéraire de Jacques Bénet (JB, 1915-2009) a profondément marqué son fils Marc (1947-), c’est suite à l’assassinat, en septembre 2014, d’Hervé Gourdel par les “soldats du califat”, puis les carnages, début 2015, de Charlie et de l’hyper casher de la Porte de Vincennes, que le fils met en forme les mémoires de son père en s’appuyant sur des archives inédites de ce dernier.
Intellectuel, chartiste et multilingue, JB était amoureux des langues peu mises en valeur – le berbère, le hongrois, le basque, il connaissait aussi l’italien, l’anglais, le latin et le grec… : quand on aime, on ne compte pas. Il suivit les cours de berbère d’André Basset à Langues O’. Histoire d’une amitié : mémoires d’un parcours riche, mais non sans étapes ardues : en 1940, de la ligne Maginot à un stalag à Trèves, puis, suite à son évasion en 1941, son séjour clandestin dans un foyer d’étudiants parisien où il retrouva, notamment, François Mitterrand, comme lui évadé – il l’avait  connu en 1934. La suite : son engagement, en 1942, dans la résistance au sein d’un mouvement d’évadés des camps allemands, la clandestinité, et, en 1944, après deux mois de prison, il réussit, via l’Espagne, à gagner l’Algérie où il est reçu par le général de Gaulle. Nommé député par de Gaulle à la deuxième Constituante de 1946, il est ensuite conseiller politique de l’administration de la zone d’occupation française en Allemagne. Originaire des Ouadhias, Mohand Aarav Bessaoud (MAB, 1924-2002), de neuf ans plus jeune que JB, a été moudjahid, officier de l’ALN (capitaine) dans la Wilaya III, puis la Wilaya IV. Instituteur, il s’est tôt engagé pour la défense et la promotion de la langue et de l’identité berbères en réaction, d’une part, au système colonial, d’autre part, au système de pouvoir militaire dictatorial qui plombe le FLN et à l’arabisation forcée décrétée en haut lieu. Celui-là put magnifier les Berbères d’Algérie pour le dévide ut imperes, celui-ci reprit dans son fond les modalités claniques du temps long maghrébin et du beylik de l’Algérie précoloniale, rehaussées au niveau national algérien. MAB travailla à promouvoir la berbérité : il conçut le drapeau amazigh, réédifia le calendrier et les prénoms amazighs, diffusa l’alphabet tifinagh et, à la fin des années 1960, milita pour créer une “ère berbère” afin d’honorer une civilisation très ancienne, trop méconnue au regard des ères musulmane et chrétienne. En 1966, il crée à Paris l’ABERC (Académie berbère d’étude et de recherche culturelles) qui publia la revue Agraw Imazighen. Il reprit en main cette académie suite à des entrechocs avec Abdelkader Rahmani, notamment, qui le trouvait trop activiste. MAB, qui en assurait de fait la marche, en fut le secrétaire ; et le scientifique et homme de lettres Mohand Saïd Hanouz en fut le président, président qui finit par inspirer quelque méfiance au secrétaire [1].
Pour la création de l’académie berbère, MAB est épaulé sans conteste par JB. De ce dernier, l’engagement pour le berbère est indéniable : à la différence de la France qui, pour Charles-Robert Ageron, n’avait pas eu de “politique kabyle” – contrairement à ce qu’assuraient tels idéologues coloniaux – JB voit dans la défense de la berbérité le fond du combat algérien ; c’est là une vue intellectuelle qui relève de l’éthique pour cet épris des langues et cultures reléguées au second plan, dont, pour cet humaniste, les particularités, même méconnues, renvoient à l’humanité. Entre JB et MAB, il y eut un vrai lien d’amitié. Ils échangent et s’écrivent longuement lorsqu’ils sont séparés. Les liens étroits d’amitié et d’engagement politique unissant les deux hommes sont si forts que MAB a écrit dans De petites gens pour une grande cause ou l’histoire de l’académie berbère que “si les Berbères, mes frères, devaient un jour se souvenir de moi au point de vouloir honorer mon nom, je leur demanderais instamment de lui associer celui de Jacques Bénet, car sans l’aide de ce grand ami des Berbères, mon action en faveur de notre identité n’aurait peut-être pas connu le succès qui est le sien. Ce serait donc faire preuve de justice que de dire : Mohand Aarav-Jacques Bénet comme on dit Erckmann-Chatrian”.
JB intervient sans cesse pour lui porter aide lorsqu’il est menacé. En 1978 par exemple, sans le sou et se sentant menacé par le FLN, MAB demande à des commerçants kabyles de Paris une aide financière pour soutenir ses engagements. Il se déplace avec un revolver en poche et est arrêté en mars pour port d’arme prohibé et extorsion de fonds, condamné à deux ans de prison et, suite à un appel suspensif de la peine, incarcéré six mois durant à la prison de Fresnes.

Parallélisme et convergence de parcours
L’académie berbère fut dans la foulée formellement dissoute. JB contacte alors des responsables politiques – il envoie, notamment, une longue lettre au garde des Sceaux Alain Peyrefitte pour lui expliquer et plaider l’engagement berbériste de MAB et il obtient de venir défendre sa cause auprès de Victor Chapot, chargé de mission auprès du président Giscard d’Estaing. MAB obtint l’asile politique au Royaume-Uni en 1980, et, même s’il put un temps retourner en Algérie en 1997, c’est en Angleterre que, gravement atteint aux poumons, il se fait soigner. Hospitalisé à Newport, il y décède le 1er janvier 2002.
Entre JB et MAB, il y a un parallélisme et, in fine, une convergence de parcours : tous deux se sont engagés dans un décisif combat clandestin contre l’occupant. C’est en 1965 que, à la suite du départ forcé d’Algérie de MAB, JB le rencontre à Paris. Tous deux sont en accord foncier, l’un et l’autre adorent le berbère, « cette langue âpre et douce », et JB a été un proche de l’avocat Augustin Ibazizen - ce Berbère catholique de culture française, nommé conseiller d’État par de Gaulle, n’en dénonça pas moins la répression du printemps 1945 ; mais il récusa l’arabo-nationalisme algérien, ce pour quoi il fut menacé par le FLN.
On notera toutefois une différence de fond entre JB et MAB : celui-là fut écroué et maltraité par les forces contre lesquelles il s’était engagé, celui-ci le fut, certes, par les forces françaises, mais aussi par le FLN dont il dénonça, notamment dans Heureux les martyrs qui n’ont rien vu, et le système de pouvoir dictatorial, et la sacrée option mono-identitaire arabo-musulmane qui l’emporta. On réalise justement, au vu du parcours de MAB, à quel point il peut se désolidariser de l’appareil FLN[2]. Il fut d’ailleurs d’emblée classé par la direction du FLN comme un contestataire irréductible[3]. On comprendra pourquoi MAB fut engagé en 1963 dans l’insurrection de Kabylie menée par Aït Ahmed, à la tête du FFS (Front des forces socialistes) ; mais il fut déçu des résultats et il accusa Aït Ahmed, et aussi Mohand Ou El Hadj -qui avait succédé en mars 1959 à Amirouche à la tête de la Wilaya III - d’avoir baissé l’échine[4] ; et, même s’il fut loin du terrain, que le printemps kabyle de 1980 incarna pour lui un rêve politique.
Histoire d’une amitié rappelle aussi au lecteur que les années 1970 furent hard : le système Boumediene tenta de compromettre les militants berbères, MAB et même JB, avec le SOA -les prétendus “Soldats de l’Opposition Algérienne” qui œuvraient, en fait, sous l’égide du pouvoir, et dont une des missions était de contrôler l’Académie berbère. Le lecteur apprend que, dans l’été 1976, 200 abonnés à la revue Agraw Imazighene furent arrêtés. La fête des cerises tourna mal à Larbaâ Nath Irathen en juin 1974 lorsque fut annulée pour cette fête l’invitation, notamment, de Lounis Aït Menguellet, un des chanteurs de chants berbères les plus appréciés : des manifestations tournèrent à l’émeute contre le pouvoir d’Alger. Sur fond de manifestations berbères, de révoltes et d’entrechocs en Kabylie, la décennie 1970 fut marquée par la répulsion grandissante que le président Boumediene inspirait aux Algériens : on relève, notamment, le match de finale de la Coupe de foot algérienne, remporté le 19 juin 1977 par la JSK -équipe kabyle- sur le NAHD -Nasr athlétique d'Hussein Dey-, et ponctué de huées sans fin adressées à Boumediene par des milliers de jeunes supporters kabyles.

Avril 80, l’incarnation d’un rêve politique
On rappellera que, en février 1971, aux fins de passer de “l’indépendance formelle” à “l’indépendance réelle”, Boumediene avait nationalisé le pétrole ; d’où un paroxysme de conflits entre le pouvoir d’Alger et celui de Paris. On saisit en lisant le livre qu’ils furent ça et là dénoués par des compromis, voire, aussi, par des alignements tacites de l’un sur les positions de l’autre - ce que MAB perçut et sut dénoncer. Mais ce fut bien sous la pression du pouvoir algérien sur le gouvernement français que l’Académie berbère fut dissoute en 1978 : comme le disait Jacques Berque, même des ennemis peuvent être unis comme le sont les nénuphars par leurs racines.
Au printemps 1980, les manifestations se firent contestataires suite à l’annulation sous l’égide du pouvoir d’État de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne. Grèves générales et manifestations d’ampleur se succédèrent face aux forces de l’ordre ; la répression fut lourde et sanglante : instauration de l’état d’urgence, plusieurs dizaines d’arrestations et 24 universitaires furent traduits devant la Cour de sûreté de l’État. Durant l’été, le pouvoir fit des compromis pour calmer le jeu, il libéra des militants berbères prisonniers, il leva l'état d'urgence et fit des déclarations promettant de prêter quelque attention à la culture berbère.
On perçoit dans Histoire d’une amitié que, en Algérie, des identités n’avaient pas été blessées de la même manière pour tous les Algériens. Au final, les ressentis des militants de la cause berbère, tels que le lecteur les ressent, ne s’apaisèrent pas après la guerre d’indépendance de 1954-1962. Au contraire, l’indépendance algérienne étant advenue, un refoulé put faire retour, la cause berbère être mise au jour, et le non-dit de la période coloniale put être dit, et même proclamé : les Algériens ne commencèrent-ils pas à percevoir après 1962 que, s’ils s’étaient libérés de la domination étrangère, il leur faudrait peut-être bien entreprendre de se libérer d’eux-mêmes ?

G. M. / T. K.

Historien
Docteur en droit à Lyon Marc Bénet, Jacques Bénet, Mohand Aarab Bessaoud, Histoire d’une amitié, Saint Maur des Fossés : Éditions du Cellier de B, 2015, 188 pages - dont 54 pages de documents, et photos.

Notes :
[1] Cf. Mohand Aarav Bessaoud, De petites gens pour une grande cause, ou l'histoire de l'Académie berbère (1966-1978), Bab Ezzouar,  Alger : L'imprimante l'Artisan, 2000, 173 p.
[2] C’est déjà le cas dans son livre Heureux les martyrs qui n'ont rien vu: la vérité sur la mort du Colonel Amirouche et de Abbane Ramdane, [S.l.] : [s.n.], 1963, 137 p. ; nouv. éd. , Paris : Ed. berbères, 1991, 157 p. Dans ce livre, il dévoile par exemple les commanditaires/auteurs de l’assassinat de Ramdane Abane qui fut étranglé fin 1957 pour avoir par trop effrayé le système Boussouf depuis le Congrès de la Soummam (20 août 1956).
[3] Impliqué dans le “complot des lieutenants” qui visait le système Boussouf, il fut emprisonné et à deux doigts d’être exécuté par le clan d’Oujda : il fut sauvé in extremis grâce à l’intervention des colonels Belkacem Krim et Si Sadeq (Dehiles), et de Ferhat Abbas.
[4] Cf. Bessaoud Mohamed Arav, Le F.F.S. : espoir et trahison, [S.l.] :[s.n.], 1966, 295 p.


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