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système éducatif

Bilan amer d’un système éducatif algérien mis en échec

© D.R

Par : Hakem Bachir
Professeur de mathématiques au lycée colonel Lotfi d’Oran et porte-parole national du Conseil des lycées d’Algérie (CLA)

 

 

 

 

Soixante-dix pour cent des problèmes de l’éducation relèvent des maux de la société, car l’école n’est qu’un reflet de notre société s’agissant de la violence, de la corruption et de la tricherie.


Dix-sept (2003-2020) ans après la réforme, le diagnostic qu’on peut dresser sur l'école algérienne se passe de tout commentaire : échec total. Nous avons assisté pendant cette période au démantèlement de l’enseignement technique, à une montée de violence jamais atteinte auparavant allant jusqu’aux agressions mortelles, à une très grande montée de la tricherie à tous les niveaux, à une corruption directe ou indirecte (directe “par les moyens ordinaires” ou indirecte à travers les cours particuliers), à l’atteinte à la crédibilité des examens à cause des tricherie ou des fuites de sujets, à la sortie des diplômés ne savant ni lire ni écrire, à des programmes lourds impossibles à terminer, à une improvisation des  décisions prises sans consultation des hommes du terrain ni expérimentation sur un échantillon du monde de l’éducation avant sa généralisation, à une importation d’une réforme ayant échoué dans d’autres pays pour l’appliquer chez nous, à un marché des cours particuliers incontrôlable, pratiqué même par des médecins et dépassant tout le monde avec la complicité de tous y compris la tutelle et les parents d’élèves, à une précarité du métier d’enseignants par le début de la généralisation de la contractualisation, à un examen du baccalauréat portant sur uniquement deux trimestres, le tout couronné par le diktat d’interventions politico-idéologiques de personnes incompétentes et n’ayant aucun rapport avec l’éducation et souvent par des personnes n’ayant pas de diplômes complexant toute décision ou réforme. 

70% des problèmes de l’éducation relèvent des maux de la société, car l’école n’est qu’un reflet de notre société s’agissant de la violence, de la corruption, de la tricherie, ainsi que de la complicité des parents d’élèves pour le succès de leurs enfants quel que soit le prix.
Personne à ce jour n’a osé dire assez, sauvons notre école, à part certains syndicats connus et non entendus pour des raisons inconnues. On écoute ceux qui applaudissent les décisions et les cautionnent et non ceux qui les contredisent.
Même les médias sont complices, et n’invitent sur leur plateau que les mêmes personnes qui, comme tout le monde sait ne rapporteront que ce qu’on leur dicte.
Mais l’histoire est en train de rattraper tout le monde et tous les diagnostics qu’on pourrait faire donneront le même verdict : échec total de l’éducation. Les inégalités scolaires se creusent de plus en plus depuis une dizaine d’années, car le système algérien est un système élitiste. 
Le commencement flagrant de l’échec a bien commencé depuis longtemps, mais il s’est accentué à partir de 2003. Et malgré l’euphorie financière de l’époque, nous annonçâmes une réforme de l’éducation préparée en 2000 lors de la conférence de Dakar de l’Unesco pour une mondialisation du système éducatif par le FMI et la Banque Mondiale, dictée par les multinationales. Les réformes annoncées avaient beaucoup plus un objectif financier qu’un but éducatif.
De là, commença l’improvisation algérienne, de cette réforme mondiale sans tenir compte de la réalité sociale et régionale de chaque pays. 
Et comme d’habitude, c’est sous l’ère de Benbouzid, où l’on a assisté aux premières grandes grèves dans l’éducation et aux premières grandes rébellions de l'enseignant surtout au niveau de l’enseignement secondaire. Profitant de ces premières revendications sociales, la réforme fut acceptée plus au moins par une grande partie de la famille de l’éducation beaucoup plus occupée par une augmentation des salaire, une retraite à 25 ans et par l’élaboration d’un nouveau statut des 0 qu’à arrêter le massacre qui se préparait dans le monde de l’éducation.
- Le premier massacre fut le démantèlement de l’enseignement technique accepté par la majorité des mouvements de l’époque sauf par le CLA (Conseil des lycées d’Alger) et la CNLTT. La décision fut prise, et des laboratoires techniques importés ou bien en voie d’importation ou fraîchement installés dans les lycées techniques furent délaissés ou oubliés ou perdus donc plusieurs millions de dollars partirent en miettes sans le moindre regret. Ces lycées techniques faisaient la fierté de l’Algérie et produisaient depuis toujours des futurs ingénieurs ou des ouvriers qualifiés donc au lieu de les encourager en augmentant le nombre de spécialités suivant la demande ou en créant d’autres enseignements dans le secondaire tels que celui de l’agriculture ou celui de la pêche la décision fut de les démanteler. Et nous assistâmes impuissants à ce massacre. Le résultat ne se fit pas attendre, car quelques années plus tard, la dépendance de l’Algérie vers l’étranger augmenta, car aujourd’hui nous importons des ouvriers qualifiés puisque leur formation ne se fait plus ici à cause de ce démantèlement. Et de là, nous avons compris le rôle des multinationales dans le démantèlement de l’enseignement technique. 
- Le second massacre fut l’application de la réforme, sans moyens logistiques adéquats et sans formation d’enseignants. Cette réforme est impossible à appliquer avec des classes surchargées et des enseignants non formés ni préparés aux objectifs. La méthode d’enseignement par compétence demande des moyens financiers, logistiques et pédagogiques énormes que l’Algérie ne possède pas.
-Le troisième massacre fut le conflit continuel entre le ministère et les syndicats, qui jusqu’à ce jour ne trouve pas de solution, ce qui nous amena à l’impossibilité de terminer les programmes et au seuil des programmes pour les examens.
- Le quatrième massacre fut la généralisation des cours particuliers du primaire à l’université, phénomène qui éloigna l’élève de tout apprentissage à l’école. Cette généralisation entraîna la corruption à l’intérieur de l’école elle-même.

- Le cinquième massacre est la démission des parents d’élèves et leur complicité dans la mauvaise éducation de leurs enfants.
- Le sixième massacre fut la montée de la violence, de la propagation de la drogue et de la délinquance à l’intérieur de l’école. L’école, lieu sacré du respect, de la discipline, de la bonne tenue est devenue le reflet de tous les maux de la société et de la rue.
- Le septième massacre fut le départ massif en retraite des cadres de l’éducation sans préparer la relève car les écoles de formation telles que l’ENS et l’ITE ne forment plus assez d’enseignants.
- Le huitième massacre fut le recrutement à travers la contractualisation et le concours sans aucune formation. Au lieu de recruter d’abord au niveau des enseignants contractuels, déjà expérimentés, le ministère préfère faire appel à un concours externe avec un nombre de postes limité pour satisfaire le FMI et la Banque mondiale qui projettent de généraliser d’instaurer le recrutement dans l’éducation par des postes de CDD au lieu de ceux de CDI.
- Le neuvième massacre est le problème de la déperdition montante dû à l’insuffisance de passerelles de formation en cas d’échec.
- Le dixième massacre est la fuite en avant du ministère malgré l’échec de la réforme.
Le constat d’échec a été déjà constaté dans d’autres pays, les enseignants vivent depuis longtemps le même désarroi, car cette réforme qui visait trois objectifs : le succès, la qualité et l’efficacité, n’a atteint aucun de ces buts. 
Depuis son installation, la réforme, ce n’est que de l’improvisation. Beaucoup de questions ont été posées, et leurs réponses restent négatives, parmi elles, nous trouvons : 
- Est-ce que nos élèves ont été mis au centre de nos décisions et de nos
priorités ? Non.
- Est-ce que le succès est davantage au rendez-vous ? Non plus.
- A-t-on une meilleure qualité d’enseignement ? Non plus.
- Est-ce que les nouveaux finissants du secondaire sont plus efficaces ? Non plus.
Trois objectifs visés, trois échecs.
Depuis des années, voire depuis que celle-ci a été annoncée, des enseignants, les syndicats d’enseignement et plusieurs figures publiques ont dénoncé cette réforme à tout vent. Pourtant, encore ces dernières heures, les responsables nient pratiquement les problématiques des écoles et ne souhaitent pas apporter de changements majeurs. Comme s’ils vivaient dans une bulle. La fuite en avant continue, c’est clair que si le ministre annonce une visite dans une école, tout le monde va se mettre sur son 36, on ne mettra pas l’accent sur les problématiques, mais plutôt sur le protocolaire...
Pourtant, notre système d’éducation a besoin d’un remède de cheval, d’une réforme majeure ou plutôt d’une refonte : nous avons besoin d’un retour à l’enseignement général et technique et l’abandon de méthodes pédagogiques, souvent abracadabrantes qu’on suggère jusque dans les facultés d’éducation. Évidemment, certains s’époumoneraient en disant qu’on “retourne en arrière”, mais parfois, il faut avouer l’évidence : la recette d’origine était meilleure que la nouvelle version. Il faut parfois que certains bonzes ministériels avouent leur erreur et cessent de faire en sorte que des cohortes d’élèves soient pratiquement des cobayes.
Pourtant, l’enseignement général et technique n’est pas négatif !
La nouvelle réforme de l’enseignement, bâti sur l’approche par compétence, jusqu’à ce jour mal appliquée, plaça, depuis 2003, l’enseignant et l’apprenant dans le désarroi.

On peut enseigner les règles et les connaissances, sans demander aux apprenants de déduire celles-ci et par la suite demander aux étudiants s’ils voient la règle, et non l’inverse. Le vrai enseignement, c’est de transmettre une connaissance et de demander à l’apprenant de l’appliquer sur d’autres cas. Certains semblent souvent l’oublier.
Ce constat d’échec de la réforme a aussi été constaté dans tous les pays où celle-ci a été appliquée et tous s’entêtent à continuer à l’appliquer, car son intérêt financier pour les multinationales est très important, aucun pays ne pourra faire marche arrière ou avouer son échec sans passer par le FMI et la Banque mondiale.
Les conséquences de cet échec, la plupart des pays le vivent aussi et particulièrement chez nous en Algérie :
- Cette réforme oblige l’État à affecter le deuxième budget de l’État à l’école. Et ce sont plusieurs centaines de milliards de dinars algériens qui seront consacrés à l’instruction chaque année pour un constat d’échec et de formation de grands diplômés sans vrai diplôme.
- La fin de l’enseignement technique a entraîné dépendance de plus en plus grande de l’étranger dans ce domaine en moyens humains, importés aujourd’hui, alors qu’auparavant, ils étaient produits par les lycées techniques.

- Un niveau de plus en plus bas avec un taux de réussite beaucoup plus élevé chez les filles que chez les garçons, des diplômes sans valeurs et déperdition de plus de 50% d’élèves. l Montée grave de la violence avec des agressions mortelles et de combat de bandes à l’intérieur des établissements scolaires, ce qui nous poussent à dire : est-ce que c’est l’école qui est le reflet de la société ou bien l’inverse, car la violence constatée dans les stades est le fruit surtout de mineurs ?

La pratique des cours particuliers, nouvelle mode où près de 95% d’élèves dès le primaire sont concernés. Ces cours particuliers ne sont pas uniquement pratiqués par des enseignants, mais aussi par d’autres tels que les médecins ou professeurs universitaires ou simples diplômés, car le marché est énorme, cela concerne plus de 8 millions d’élèves. Certains professeurs prennent leur retraite précoce pour pouvoir joindre les deux bouts, car malgré les augmentations constatées depuis 2003 dans ce secteur, leur pouvoir d’achat a diminué de près de 60% et les voilà revenues à la case départ de 2003. Sans oublier la complicité des parents d’élèves qui encouragent ces pratiques au lieu d’obliger leurs enfants à suivre les cours dispensés dans l’école sans tenir compte du niveau de l’enseignant.
- La corruption a fait son apparition comme partout dans la société, alors que l’école est un lieu sacré, c’est l’endroit où l’enfant doit apprendre les valeurs qu’il pratiquera dans la société. Mais ce phénomène n’est pas propre à l’école, il concerne plus de la moitié de la société comme tout le monde le sait, notre école n’a pas été épargnée. Les parents, eux, ne sont plus préoccupés par l’éducation ni du niveau de leurs enfants, car seule la réussite de ces derniers les concerne, et ce, quel que soit le prix à payer.
- La précarité du métier d’enseignant ne fait qu’augmenter, là aussi le problème financier et la mondialisation, ainsi que les directives du FMI et de la Banque mondiale pour diminuer le nombre de fonctionnaires de la Fonction publique font que l’État a fait le recours à la contractualisation à grande échelle même dans l’éducation. Aujourd’hui, nous avons réellement besoin de plus de 50 000 nouveaux enseignants si on veut vraiment commencer à sauver l’éducation et arrêter la contractualisation du métier d’enseignant.
- Manque d’encadrement et de compétence administratif dans l’éducation. Dans la plupart des établissements, le manque d’adjoints de l’éducation est énorme et les élèves sont livrés à eux-mêmes donc il ne faut pas s’étonner de la montée de la violence dans ces établissements. Le manque de compétence dans l’éducation et à tous les niveaux est l’autre mal qui ronge notre secteur et qui malheureusement n’a aucun remède.
- Les programmes scolaires sont très longs, l’élève a trop de matières à étudier, il sort le matin à 8h pour entrer chez lui vers 20h avec les cours particuliers dans toutes les matières. Dans le primaire, l’élève n’a pas assez de temps pour jouer, son programme est chargé et de plus cet enseignement a été amputé d’une année, ce qui s’est répercuté sur son niveau, son rendement et sa façon de se tenir en classe dans l’enseignement moyen et secondaire.

-Le problème politico-idéologique nous empoisonne la vie dans l’éducation, car à chaque fois qu’une lueur de changement dans les programmes ou dans les matières enseignées apparaît et au lieu d’en discuter nous sommes emmenés dans un débat qui n’a aucun rapport ni avec l’intérêt de l’élève, ni avec celui de l’éducation. Souvent, ce ne sont pas les gens du terrain qui pose ces entraves, mais des gens qui n’ont aucun rapport avec l’éducation ou bien, c’est des gens sans diplômes analphabètes qui ne savent que parler ou critiquer sans donner de solution.L’éducation algérienne aujourd’hui crie au secours et a besoin d’une volonté et d’un grand courage pour la sauver, alors arrêtons nos divergences politiques ou idéologiques et mettons-nous ensemble autour d’une même table, prenons le temps qu’il faut, parlons la langue qu’on maîtrise le mieux pour faire passer le message nécessaire, ne nous insultons pas, ne faisons plus de fausses accusations, ne parlons plus de clanisme ni de régionalisme, parlons algérien de l’éducation et de l’avenir des générations ainsi ensemble nous trouverons le remède adéquat aux maux de l’école, car impossible n’est pas algérien. 

 


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